Créole à l’école

CultureExpression citoyenne
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Le ministre de l’Éducation nationale vient d’affirmer qu’il n’y avait « pas de raison » de réserver les parcours bilingues aux élèves du privé et défend publiquement une véritable place pour les langues régionales dans l’école. Très bien. Prenons-le au mot. Car à La Réunion, vingt-cinq ans après la reconnaissance du créole comme langue régionale, le bilinguisme créole-français reste accessible à une infime minorité d’enfants. Le problème n’est donc plus de savoir si l’État reconnaît notre langue. Il faut désormais lui demander ce qu’il fait concrètement de cette reconnaissance.

Il arrive que quelques phrases prononcées à plusieurs milliers de kilomètres de La Réunion éclairent brutalement ce qui se passe chez nous. Le 26 août, interrogé par Corse-Matin sur l’enseignement des langues régionales, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a tenu des propos qui méritent toute notre attention. Il affirme que les langues régionales sont « une richesse ». Il défend les parcours bilingues. Il considère qu’ils doivent pouvoir se développer dans l’enseignement public. Et surtout, il prononce cette phrase : « Il n’y a pas de raison de réserver ces parcours aux seuls élèves du privé. » Je suis d’accord. Mais alors allons jusqu’au bout du raisonnement.

S’il n’existe aucune raison de réserver le bilinguisme à quelques élèves du privé, quelle raison existe-t-il pour que, vingt-cinq ans après la reconnaissance officielle du créole réunionnais comme langue régionale, un véritable enseignement bilingue créole-français demeure accessible à une fraction dérisoire des enfants de La Réunion ? La question mérite mieux qu’un nouveau discours sur la « valorisation » de notre culture. Elle mérite une réponse politique.

Commençons par les faits. Selon les chiffres communiqués pour 2026, 258 écoles réunionnaises sont engagées, à des degrés divers, dans l’enseignement du créole. Environ 8 000 élèves bénéficient d’un enseignement en créole. C’est une réalité et il serait malhonnête de la nier. Mais derrière ces chiffres relativement rassurants apparaît une autre réalité : seules 61 classes sont bilingues. Environ 1 250 élèves du premier degré sont concernés par ce véritable enseignement bilingue créole-français. Rapporté aux effectifs du premier degré réunionnais, nous parlons d’une proportion extraordinairement faible. Et nous sommes en 2026. Pas en 1986. Pas en 1996. En 2026, vingt-cinq ans après la reconnaissance du créole réunionnais comme langue régionale. Voilà le problème. Car il existe une différence fondamentale entre faire entrer ponctuellement le créole dans une école et construire un véritable parcours bilingue. Quelques heures, quelques projets, quelques activités culturelles, quelques séquences pédagogiques ne constituent pas une politique de bilinguisme. Le créole peut être présent partout sur les affiches et rester périphérique dans l’organisation réelle des apprentissages. C’est précisément cette ambiguïté qu’il faut aujourd’hui lever.

Personne ne pourra prétendre que l’Éducation nationale découvre aujourd’hui la situation linguistique réunionnaise. Elle la connaît parfaitement. Dès 2001, les travaux académiques évoquaient le désarroi d’enfants découvrant à l’école que leur langue familiale pouvait être tolérée mais qu’elle n’occupait pas la même position que le français. Vingt ans plus tard, le Projet stratégique académique 2021-2025 dressait encore un constat particulièrement clair : environ 80 % des élèves évoluaient dans un environnement créolophone. Le même document évoquait explicitement la diglossie. Ce mot est essentiel. La diglossie ne signifie pas simplement que deux langues coexistent. Elle décrit une société dans laquelle deux langues coexistent sans disposer du même statut social, institutionnel ou symbolique. Voilà précisément notre histoire.

Pendant des générations, beaucoup de Réunionnais ont appris qu’il existait une langue pour la maison, la kour, le quartier, les émotions, les colères, les plaisanteries et la famille ; et une autre pour l’école, l’administration, les diplômes, la réussite sociale et l’autorité. Personne n’avait besoin d’écrire cette hiérarchie au-dessus du tableau noir. Elle se transmettait. Elle s’intériorisait. Et elle produisait ses effets. Nos parents et nos grands-parents connaissent cette histoire. Certains ont été corrigés, humiliés ou simplement rappelés à l’ordre parce qu’ils parlaient spontanément leur langue. Ce passé n’est pas une anecdote folklorique de l’école réunionnaise. Il explique une partie de notre présent.

C’est pourquoi certains mots employés aujourd’hui me gênent. Dans son Projet stratégique académique 2025-2029, l’académie prévoit de « poursuivre la valorisation du créole dans les écoles et les établissements ». Valorisation. Le mot paraît positif. Mais pourquoi, en 2026, parlons-nous encore principalement de « valoriser » une langue parlée quotidiennement par une grande partie de la population ? On valorise un patrimoine. On valorise une tradition. On valorise une pratique culturelle. Une langue vivante, elle, s’apprend, s’enseigne, s’écrit, se lit, se travaille, se transmet et produit du savoir.

Ce glissement lexical n’est pas anodin. Car le risque est précisément de transformer le créole en objet culturel sympathique tout en maintenant le français dans la position de langue véritablement académique. Un maloya pour la semaine créole. Quelques proverbes sur les murs. Un projet culturel. Une journée consacrée au patrimoine. Et chacun pourra ensuite expliquer que le créole est « valorisé ». Mais la question demeure : combien d’enfants réunionnais peuvent suivre un véritable parcours bilingue continu de la maternelle au lycée ? Voilà l’indicateur qui m’intéresse.

Et c’est ici que les déclarations d’Édouard Geffray deviennent intéressantes. Car le ministre va beaucoup plus loin que la simple célébration patrimoniale. Il annonce qu’à compter de 2028, dans certaines conditions liées aux parcours suivis, des élèves pourront passer une épreuve de spécialité du baccalauréat et la partie correspondante du Grand oral dans une langue régionale. Le symbole est considérable. Pendant longtemps, la langue régionale pouvait être étudiée, mais lorsqu’arrivait le moment où la République certifiait officiellement les connaissances, le français reprenait naturellement toute la place. Le ministre reconnaît donc lui-même cette contradiction. Il affirme vouloir la corriger. Très bien. Mais une politique nationale des langues régionales ne peut pas fonctionner à géométrie variable. Ce qui constitue une richesse en Corse ne peut pas devenir une simple « valorisation du contexte territorial » lorsqu’on traverse l’océan Indien. Ce qui justifie des parcours bilingues publics ailleurs doit pouvoir justifier des parcours bilingues publics ici. Et lorsque le ministre explique qu’il n’y a aucune raison de réserver ces parcours à quelques élèves, j’ai envie de lui répondre : exactement. Il n’y a aucune raison non plus pour qu’à La Réunion ils restent l’exception.

Soyons précis. Dire que le créole serait absent de l’école réunionnaise serait faux. Des enseignants travaillent. Des chercheurs travaillent. Des associations travaillent. Des classes existent. Des dispositifs existent. Des familles font le choix du bilinguisme. Il faut le reconnaître. Mais ce n’est pas la question. La vraie question est celle du statut. Pourquoi le bilinguisme demeure-t-il un dispositif particulier alors que la situation linguistique réunionnaise est générale ? Pourquoi faut-il encore convaincre de l’intérêt pédagogique d’une langue que les enfants entendent quotidiennement autour d’eux ? Pourquoi l’accès à un parcours bilingue dépend-il autant de l’école dans laquelle un enfant est scolarisé, de l’existence d’enseignants habilités, de décisions administratives locales ou simplement de l’information dont disposent ses parents ? Et surtout : comment peut-on invoquer le « choix des familles » lorsque l’offre elle-même demeure aussi limitée ? Un choix n’existe réellement que lorsqu’il existe une possibilité concrète de choisir. Proposer une classe bilingue à quelques kilomètres ou dans quelques établissements puis constater que toutes les familles ne la demandent pas ne démontre pas l’absence de demande. Cela démontre d’abord la faiblesse de l’offre.

Nous devons enfin cesser de traiter cette question comme s’il s’agissait uniquement d’ingénierie pédagogique. La situation linguistique réunionnaise possède une histoire. Le français n’est pas devenu la langue dominante de l’école réunionnaise par une mystérieuse sélection naturelle des langues. Cette hiérarchie s’est construite dans un territoire colonial, puis départementalisé, où l’école a longtemps été l’un des principaux instruments d’assimilation culturelle et linguistique. Le rappeler n’est pas accuser chaque enseignant d’aujourd’hui de colonialisme. Ce serait absurde. C’est simplement reconnaître que les institutions héritent d’une histoire et que certaines hiérarchies peuvent survivre aux intentions de ceux qui les administrent. C’est précisément pour cette raison que je préfère regarder les résultats plutôt que les déclarations de principe. On peut proclamer l’égale dignité des langues autant que l’on veut. Lorsque l’une structure pratiquement toute la scolarité tandis que l’autre demeure largement optionnelle, l’égalité proclamée rencontre rapidement ses limites.

Il faut également sortir d’un vieux piège. Développer le créole à l’école ne signifie pas affaiblir l’apprentissage du français. Cette opposition a empoisonné le débat pendant trop longtemps. Nos enfants doivent maîtriser le français. Évidemment. Ils doivent également apprendre l’anglais, l’espagnol et, lorsque les parcours le permettent, les langues de notre environnement régional. Mais pourquoi faudrait-il pour cela commencer par reléguer leur propre langue ? Le bilinguisme n’est pas la guerre d’une langue contre une autre. Il consiste précisément à permettre à l’enfant de circuler consciemment entre plusieurs systèmes linguistiques. Et dans notre situation, cette compétence possède une dimension supplémentaire : elle permet de transformer en connaissance ce que beaucoup d’enfants pratiquent déjà spontanément.

La question n’est donc pas : créole ou français ? Cette question appartient au siècle dernier. La question est : comment construire une école réunionnaise capable de donner à nos enfants la maîtrise du créole ET du français, puis d’autres langues ? Voilà ce que devrait signifier le plurilinguisme à La Réunion. Pas contourner le créole. Partir de lui aussi.

Il manque d’ailleurs souvent quelque chose dans cette discussion : notre géographie. La Réunion n’est pas seulement une région administrative française située à 9 000 kilomètres de Paris. Nous sommes une société de l’océan Indien. Autour de nous vivent des mondes linguistiques immenses : Madagascar, Maurice, les Comores, l’Afrique orientale, l’Inde et l’ensemble de l’espace indianocéanique auquel notre histoire nous rattache. Une politique linguistique ambitieuse devrait partir de cette réalité. Créole et français. Mais également anglais. Malgache. Langues des Comores. Et selon les territoires, les héritages familiaux et les projets pédagogiques, d’autres langues encore. Voilà un véritable plurilinguisme réunionnais. Il ne s’agit pas d’enfermer nos enfants dans leur île. Exactement l’inverse.

C’est en sachant d’où l’on parle que l’on peut apprendre à parler au monde.

Le temps des expérimentations permanentes doit finir. Après vingt-cinq ans, nous savons suffisamment de choses pour changer d’échelle. Nous savons que le créole est massivement parlé. Nous savons que la diglossie existe. Nous savons que l’institution scolaire elle-même reconnaît cette réalité. Nous savons que des enseignants sont capables de travailler dans des dispositifs bilingues. Nous savons que des familles les choisissent lorsqu’ils existent. Nous savons que des parcours bilingues fonctionnent ailleurs en France. Et le ministre vient lui-même d’affirmer qu’il souhaite leur développement. Alors faisons-le. Il faut désormais fixer des objectifs publics et mesurables : augmenter fortement le nombre de classes bilingues, assurer leur continuité du primaire au secondaire, former et recruter les enseignants nécessaires, informer systématiquement les familles et garantir progressivement une offre bilingue sur l’ensemble du territoire. Et surtout, il faut arrêter de présenter chaque avancée comme une expérimentation exceptionnelle. Au bout de vingt-cinq ans, l’expérimentation permanente finit par devenir une manière très commode de ne jamais généraliser.

Je ne demande aucun privilège pour le créole réunionnais. Je demande simplement que l’État applique à La Réunion les principes qu’il affirme défendre ailleurs. Édouard Geffray dit croire profondément aux langues régionales. Je prends cette déclaration au sérieux. Il considère que les parcours bilingues doivent trouver leur place dans l’enseignement public. Je prends également cette déclaration au sérieux. Il veut permettre à certaines langues régionales d’accéder davantage aux épreuves du baccalauréat. Encore une fois : très bien. Alors La Réunion attend maintenant la traduction de cette doctrine en actes. Pas dans vingt-cinq ans. Pas dans un prochain projet stratégique. Pas dans une nouvelle « action » noyée au milieu d’un document administratif. Maintenant. Car au fond, une question extrêmement simple demeure. Pourquoi une langue parlée par la majorité de la population réunionnaise doit-elle encore, sur la terre où elle est née, justifier sa place à l’école ?

Le créole réunionnais n’a pas besoin que l’école le sauve. Il a traversé les siècles, l’esclavage, l’engagisme, la colonisation, l’assimilation et toutes les prédictions annonçant sa disparition. Il est toujours là. Dans nos familles. Dans nos quartiers. Dans notre musique. Dans notre littérature. Dans nos colères. Dans nos tendresses. Dans la bouche de nos marmay. La question n’est donc plus de savoir si le créole peut entrer dans l’école de la République. Il y est déjà. La question est de savoir quand cette école acceptera enfin de tirer toutes les conséquences du territoire dans lequel elle enseigne. Une langue régionale n’est pas une faveur que la République accorde à ceux qui la réclament. C’est une langue. Et une langue vivante n’a pas à demander la permission d’exister.

Par Patrice SADEYEN – Le 03/09/2026

*Crédit image : https://lofislalangkreollarenyon.re/

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Une réflexion sur “Créole à l’école

  • Charles/sharl Saint-omer/sintomer

    C’est une question de politique politicienne.
    Les élus sont pour mais personne ne se mouille.
    De cette attitude,le récteur agit comme un commandeur malgré les lois,soutenu par une poignée de figaro dans divers instances ces de l’académie.

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Patrice Sadeyen

Patrice Sadeyen est journaliste citoyen, acteur de la vie associative et consultant en développement culturel. Il travaille depuis plus de trente ans sur les questions de mémoire, de patrimoine, de gouvernance associative et de coopération internationale. Ses tribunes interrogent les enjeux politiques, culturels et sociétaux de La Réunion et de l'Océan Indien.