Ale okip a zot !

Léa Churros chante. Léa Fontaine gagne. À quelques jours d’intervalle, deux Réunionnaises se retrouvent exposées au même réflexe. L’une monte sur scène. L’autre remporte un Grand Slam de judo. Et au milieu de tout ce qu’il y aurait à dire de leur travail, de leur talent ou de leur performance, certains reviennent encore à leur corps. Comme si une femme pouvait réussir beaucoup de choses, sauf à échapper au jugement porté sur son apparence.
Ça me fatigue. Vraiment. En 2026, une femme monte sur scène et l’on parle de son physique. Une sportive remporte une compétition internationale et d’autres trouvent encore le moyen de commenter son poids. Alors oui : foutez la paix à leur corps. Foutez-leur la paix ! Le titre est brutal ? Peut-être. Mais je ne vois plus bien pourquoi il faudrait choisir des mots délicats pour demander quelque chose d’aussi élémentaire.
Léa Churros s’est produite lors de Miss Réunion. On peut avoir aimé ou pas. On peut discuter de sa voix, de sa prestation, de son univers. Elle-même n’a jamais demandé qu’on lui épargne toute critique : elle a reconnu qu’elle pouvait encore progresser. Très bien, parlons-en. Mais son visage ? Son corps ? Sa féminité ? Quel rapport avec sa prestation ?
Quelques jours plus tard, Léa Fontaine remporte le Grand Slam de Lausanne chez les +78 kg. En finale, elle bat Romane Dicko, l’une des grandes références mondiales de la catégorie. Il y avait de quoi parler. De judo. De technique. De préparation. Du combat. De cette victoire. De ce qu’elle représente dans une carrière de sportive de haut niveau. Et pourtant, là encore, certains ont trouvé plus urgent de parler de son corps.
C’est là que j’ai un problème. Vous regardez quoi, au juste ?
Prenons Léa Fontaine. Elle combat en +78 kg. Son corps est celui d’une athlète de haut niveau. Il ne s’est pas construit pour répondre aux critères esthétiques d’un fil Facebook ou d’un commentaire Instagram. Il répond aux exigences d’un sport. Ce corps travaille. Il s’entraîne. Il tombe. Il se relève. Il encaisse. Il pousse. Il tire. Il résiste. Il projette. Et il gagne. Mais même lorsqu’une femme gagne, apparemment, cela ne suffit pas. Après l’épreuve sportive vient une autre compétition, beaucoup plus ancienne et dont elle n’a jamais demandé à faire partie : est-ce que son corps plaît ? Voilà l’absurdité. On demande à une judokate d’avoir le corps nécessaire pour combattre au plus haut niveau, puis on lui reproche aussitôt de ne pas avoir celui qu’on attendrait d’elle ailleurs. Sois forte. Mais pas comme ça. Sois puissante. Mais reste désirable selon mes critères. Gagne. Mais n’oublie surtout pas de me plaire. C’est quoi, cette règle ? Et qui l’a écrite ? Une femme ne peut donc jamais simplement être excellente dans ce qu’elle fait. Il faudrait encore qu’elle réussisse cette deuxième épreuve permanente : correspondre à l’idée que d’autres se font d’une femme acceptable. Et chacun s’improvise juge. Pas juge de judo. Juge du corps.
Je veux être précis sur ce point parce que je refuse la facilité inverse. Toutes les critiques adressées à une femme ne sont pas sexistes. Une chanteuse peut rater une prestation. Une sportive peut faire un mauvais combat. Une actrice peut mal jouer. Une journaliste peut écrire un mauvais papier. Une femme politique peut prendre une décision catastrophique. L’égalité, c’est aussi cela : pouvoir critiquer une femme sans que son sexe lui serve de bouclier. Alors critiquez. Vraiment. Vous n’aimez pas la prestation de Léa Churros ? Expliquez pourquoi. Vous estimez que Léa Fontaine a mal combattu ? Parlons judo. Mais expliquez-moi ce que leurs cuisses, leurs kilos, leur visage, leurs cheveux ou leurs formes apportent à votre argument. Là, généralement, la démonstration devient plus compliquée, parce qu’à partir de ce moment-là, vous ne critiquez plus ce qu’une femme fait. Vous inspectez ce qu’elle est physiquement. Et cette différence change tout.
Ce serait facile d’accuser les réseaux sociaux. Facebook, Instagram ou TikTok n’ont pas inventé cette manière de regarder les femmes. Ils ont seulement donné un micro à tout le monde, supprimé quelques inhibitions et transformé une remarque lancée entre quatre personnes en commentaire susceptible d’être lu par des milliers. Le problème vient de plus loin. Depuis longtemps, le corps des femmes est soumis à une drôle de comptabilité. Trop grosse. Trop maigre. Trop habillée. Pas assez. Trop maquillée. Pas assez. Trop masculine. Trop provocante. Trop vieille. Elle s’est laissée aller. Elle a grossi. Elle devrait faire attention. On pourrait remplir des pages entières avec cette police ordinaire du corps féminin. Les critères changent, parfois même d’une génération à l’autre. Mais le principe demeure : il faudrait toujours que le corps d’une femme rende des comptes.
Et nous, Réunionnais, aurions tort de regarder cela comme si nous étions étrangers au problème. Nous savons moucater, et très bien même. Nous savons donner un sobriquet à quelqu’un à cause de son poids, de son nez, de ses cheveux, de sa couleur, de ses formes ou d’une particularité physique. Cela peut faire rire, et je ne vais pas faire semblant de découvrir aujourd’hui le moucatage ni transformer chaque plaisanterie en manifeste politique. Mais il faut être capable de regarder l’autre côté de la blague. Parce qu’une plaisanterie sur ton corps, une fois, tu peux en rire. Dix fois, peut-être encore. Cent fois ? Mille fois ? Et surtout quand mille personnes que tu ne connais pas décident soudain qu’elles ont quelque chose à dire sur ton ventre, tes jambes ou ton visage ?
Internet n’a pas inventé la moquerie. Il l’a industrialisée. Autrefois, le moucatage pouvait rester dans une cour, une famille, un quartier, autour d’une table. Aujourd’hui, il tient dans une poche. Il arrive directement sur un téléphone. Notification après notification. Commentaire après commentaire. Et chacun peut se dire : « Ce n’est qu’une blague. » Oui, sauf qu’au bout du téléphone, une seule personne reçoit toutes les blagues.
Il y a aussi quelque chose que nous devons accepter de regarder dans notre propre histoire. Chez nous, les critères de beauté ne sont pas tombés du ciel. Notre société s’est construite avec l’esclavage, la colonisation, l’engagisme, les migrations, les hiérarchies sociales et les hiérarchies de couleur qui les accompagnaient. Tout cela a laissé des traces dans notre manière de regarder les peaux, les cheveux, les traits, les corps. Attention : je ne suis pas en train d’expliquer qu’un commentaire imbécile sur Facebook serait automatiquement colonial. Ce serait trop facile et probablement faux. Je dis autre chose.
Nous héritons aussi de regards dont nous avons parfois oublié l’histoire. Qu’est-ce qu’une belle femme ? Quels cheveux sont beaux ? Quelle peau ? Quel nez ? Quelles formes ? Quelle silhouette ? Qui a fixé ces critères ? Et combien de générations les ont ensuite transmis comme s’ils allaient de soi ? Ce sont des questions qui méritent mieux que des réponses toutes faites, parce que le problème n’est pas seulement celui de quelques imbéciles cachés derrière leur écran. Le problème commence lorsque nous ne voyons même plus ce qu’il y a d’anormal à commenter publiquement le corps d’une femme qui ne nous a rien demandé.
Je pense surtout aux gamines qui regardent. C’est là que cette histoire me touche davantage. Parce que derrière Léa Churros et Léa Fontaine, je pense aux gamines réunionnaises qui regardent. Elles voient qu’une femme peut monter sur scène. Elles voient qu’une Réunionnaise peut battre l’une des meilleures judokates du monde. Elles comprennent qu’elles peuvent travailler, créer, combattre, gagner. Mais elles apprennent simultanément autre chose. Quoi que tu accomplisses, ton corps restera disponible pour le commentaire. Tu pourras être talentueuse. Championne. Première. Diplômée. Cheffe d’entreprise. Artiste. Élue. Médecin. Peu importe. Il restera toujours quelqu’un pour te dire que tu as grossi. Que tu as maigri. Que tes cheveux seraient mieux autrement. Que cette robe ne te va pas. Que tu fais plus vieille. Que tu devrais sourire. Que tu étais plus jolie avant.
Et je me demande : à quel âge commence cet apprentissage ? À quel âge une fille comprend-elle que son ventre doit être surveillé ? À quel âge apprend-elle à rentrer le ventre pour une photo, à surveiller ses cuisses, ses cheveux, ses vêtements, la façon dont elle s’assoit, la place qu’elle prend ? Et combien d’énergie finit-elle par consacrer à cela ? Pendant qu’un garçon apprend à occuper l’espace, combien de filles apprennent encore à vérifier qu’elles ont le bon corps pour avoir le droit de l’occuper ? Je ne prétends pas que les hommes échappent aux humiliations physiques. Ce serait faux. Les hommes peuvent eux aussi subir la grossophobie, les moqueries sur leur taille, leur calvitie, leur musculature, leur âge ou leur apparence. Il faut le dire. Mais reconnaître cela n’oblige pas à fermer les yeux sur l’évidence : le corps féminin reste soumis à une surveillance sociale particulière. Les deux réalités peuvent parfaitement être vraies en même temps.
Une femme ne vous doit pas la beauté. C’est peut-être finalement cela qu’il faut rappeler. Je ne connais pas personnellement Léa Fontaine. Je connais un peu Léa Churros, sans pour autant être dans le cercle de ses intimes. Je n’ai donc aucune raison de les défendre parce qu’elles seraient des proches, des amies ou des personnes de mon camp. Et je préfère presque que ce soit ainsi, parce que je n’ai pas besoin de les connaître. Je n’ai même pas besoin d’aimer ce qu’elles font. Je peux ne pas aimer une chanson de Léa Churros. Je peux un jour trouver mauvais un combat de Léa Fontaine. Cela ne me donne aucun droit sur leur corps.
Une femme qui apparaît sur votre écran ne vous doit rien physiquement. Elle ne vous doit pas la minceur. Elle ne vous doit pas la jeunesse. Elle ne vous doit pas des cheveux conformes à vos goûts. Elle ne vous doit pas la féminité que vous avez décidé de trouver féminine. Et surtout, elle ne vous doit pas la beauté. Cette phrase paraît presque étrange, tellement nous avons pris l’habitude inverse. Pourtant elle devrait être banale : une femme n’a aucune obligation de vous plaire.
Léa Churros chante. Écoutez-la. Critiquez-la. Aimez ou n’aimez pas.
Léa Fontaine combat. Regardez son judo. Analysez son combat. Applaudissez ou critiquez.
Mais si, devant une artiste qui monte sur scène ou une championne qui descend d’un podium, la première chose que vous ressentez encore le besoin de commenter est son poids, son visage, ses jambes ou ses formes, peut-être faudrait-il arrêter de chercher ce qui ne va pas chez elle. Et commencer à regarder de l’autre côté de l’écran. Parce que la vraie question n’est peut-être pas : « Qu’est-ce qui ne va pas dans son corps ? » Mais : « Qu’est-ce qui ne va pas dans ma misérable tête ? »
L’une continuera à monter sur scène. L’autre retournera sur les tatamis. Elles connaîtront des réussites et des échecs. Elles seront bonnes certains jours, moins bonnes d’autres. Et tout cela pourra être discuté. Mais leur corps n’est pas un débat public. Il ne vous appartient pas. Il n’a pas été fabriqué pour vous satisfaire. Il n’attend pas votre note. Alors, vraiment : foutez la paix à leur corps ! Alé okip a zot !
Par Patrice SADEYEN – Le 09/09/2026




