DIEUDONNE, quand l’Etat veut aussi faire taire ceux qui écoutent

Je soutiens Dieudonné lorsqu’on lui interdit de monter sur scène. Non parce qu’un artiste serait au-dessus des lois, mais parce que je refuse que l’administration décide à l’avance de ce que des citoyens adultes peuvent entendre.
Le spectacle de Dieudonné devait avoir lieu à Nice. Le préfet l’a interdit. Jusque-là, dira-t-on, rien de vraiment nouveau. Mais une phrase change la nature de l’affaire : « chaque participant sera verbalisé ». Cette fois, il ne s’agit donc plus seulement d’empêcher un artiste de parler. Il s’agit aussi d’avertir ceux qui voudraient l’écouter. Et c’est là que je commence sérieusement à m’inquiéter.
Imaginez la scène. Vous avez acheté votre billet. Vous vous rendez à un spectacle. Vous n’organisez rien. Vous ne manifestez pas. Vous ne prenez pas la parole. Vous voulez simplement vous asseoir dans une salle et écouter. Et l’État vous prévient : si la représentation a lieu malgré son interdiction, vous serez verbalisé. Pourquoi ? Parce que vous êtes là. C’est cette phrase qui m’interpelle dans l’interdiction du spectacle Le Fil d’Ariane, annoncé à Nice le 16 août. Pas seulement parce qu’elle concerne Dieudonné. Mais parce qu’elle nous concerne tous.
Je vais donc être clair : oui, je soutiens Dieudonné lorsqu’on lui interdit de monter sur scène. OJe l’assume. Je le soutiens parce que je combats la censure préalable du spectacle vivant. Cela ne signifie pas qu’un artiste pourrait tout dire sans jamais répondre de rien. Une scène n’est pas une zone située hors du droit. Si une infraction est commise, il existe des lois, des tribunaux et des juges. Je préfère une société qui juge ce qui a réellement été dit à une société dans laquelle l’administration décide de ce qui ne pourra pas être dit parce qu’elle redoute ce qui pourrait l’être. La différence paraît mince. Elle est immense. Et je n’esquive pas l’argument principal de ceux qui défendent ces interdictions. Dieudonné a été condamné à plusieurs reprises. En 2014, le Conseil d’État a lui-même validé l’interdiction du spectacle Le Mur à Nantes. Le juge considérait alors établis la réalité et la gravité des risques invoqués et estimait notamment sérieux le risque que soient de nouveau tenus des propos portant gravement atteinte à la dignité humaine. Ce précédent existe. Il faut le regarder en face. Mais il faut regarder la suite aussi. En 2015, le Conseil d’État a confirmé la suspension de l’interdiction d’un autre spectacle de Dieudonné à Cournon-d’Auvergne. Pourquoi ? Parce que les circonstances étaient différentes. Le juge a examiné le contenu du spectacle, le contexte et la possibilité de préserver l’ordre public autrement qu’en interdisant la représentation. En 2017, à Marseille, même rappel à l’ordre : l’interdiction d’un spectacle de Dieudonné a été considérée comme une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’expression, faute d’éléments suffisants établissant le risque invoqué. Le Conseil d’État rappelle alors une règle essentielle : les restrictions aux libertés doivent être nécessaires, adaptées et proportionnées. Voilà ce qui m’intéresse.
Dieudonné a un passé judiciaire. Mais son passé ne peut pas devenir une présomption permanente sur tout ce qu’il dira demain. Sinon, nous changeons doucement de logique. Nous ne sanctionnons plus seulement des faits. Nous anticipons des comportements. Il a déjà dit cela. Il pourrait le redire. Donc empêchons-le de parler. Je comprends parfaitement pourquoi la police administrative dispose de pouvoirs préventifs. Attendre qu’un drame se produise pour intervenir serait absurde. Mais précisément parce que l’on agit avant les faits, les garanties doivent être encore plus fortes. Et Nice ajoute quelque chose. Le spectateur. « Chaque participant sera verbalisé. » Je veux savoir ce que cela signifie exactement. À partir de quand devient-on contrevenant ? En achetant son billet ? En arrivant sur les lieux ? En entrant dans la salle ? En refusant de partir ? En assistant effectivement à une représentation interdite ? Ce ne sont pas des détails. Parce qu’un préfet peut prendre des mesures de police. Il ne peut pas, par une formule spectaculaire dans un communiqué, inventer une infraction. Une sanction doit avoir un fondement juridique précis. Mais il y a autre chose, plus profond. Pour empêcher un public d’assister à un spectacle, il n’est même pas nécessaire de verbaliser tout le monde. Il suffit de prévenir : vous risquez une amende. Le doute fera le reste. Les gens resteront chez eux. Et c’est peut-être là que le mécanisme devient le plus efficace : lorsque la contrainte extérieure finit par produire notre propre renoncement.
Alors faisons une expérience. Enlevons Dieudonné de l’affiche. Mettons à sa place un artiste anticolonialiste. Un humoriste qui attaque violemment le gouvernement. Un militant palestinien. Un indépendantiste kanak. Ou, demain à La Réunion, un artiste qui questionnerait frontalement la présence française, notre histoire coloniale ou notre avenir institutionnel. Puis conservons la même phrase : « Toute tentative de représentation sera interrompue et chaque participant sera verbalisé. » Sommes-nous toujours aussi tranquilles ? C’est précisément pour cela que les libertés publiques ne peuvent pas dépendre de la sympathie que nous éprouvons pour celui qui les exerce. Je ne demande pas une immunité pour Dieudonné. Je demande exactement le contraire : que le droit s’applique. À lui comme à l’État. S’il commet une infraction, qu’il en réponde.
Si l’administration veut empêcher préventivement son spectacle, qu’elle démontre que cette mesure est nécessaire et qu’aucune solution moins restrictive ne permet de protéger l’ordre public. Et si elle entend verbaliser le public, qu’elle explique précisément sur quel fondement et pour quel comportement. Parce qu’au fond, cette histoire ne parle déjà plus seulement de Dieudonné. Elle parle de nous. De notre capacité à entendre une parole qui dérange, à la contester, à la combattre, parfois à la détester, sans demander immédiatement à l’État de la faire disparaître. Je préfère encore le désordre d’une parole que l’on peut combattre au confort d’un silence décidé d’en haut.
Car le jour où le pouvoir ne se contente plus de faire taire celui qui parle, mais commence à intimider celui qui écoute, ce n’est plus seulement une scène que l’on vide : c’est l’espace de nos libertés qui rétrécit.
Par Patrice SADEYEN – Le 28/08/2026
* Crédit photo : Nouvelle Aube




