Penser l’esclavage pour éclairer le présent

Société
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Alors que la célébration du quart de siècle de la loi Taubira coïncide avec le lancement des travaux du futur musée consacré à l’histoire de l’esclavage au musée de Villèle, une série de conférences scientifiques va animer les prochains mois. En confrontant les ombres de l’Antiquité grecque aux servitudes coloniales de l’île Bourbon, l’historien Paulin Ismard et ses pairs rappellent que la mémoire de l’asservissement ne saurait se figer dans une commémoration passive, mais exige un combat permanent du savoir.

Vingt-cinq ans ont passé depuis l’adoption historique de la loi promulguée en 2001, qualifiant la traite et l’esclavage de crimes contre l’humanité. Si ce jalon législatif a marqué une victoire incontestable pour la reconnaissance des blessures de l’histoire, la tentation demeure grande de réduire cette mémoire à un rituel institutionnel figé. C’est précisément à l’encontre de cet assoupissement intellectuel que s’inscrit l’initiative menée conjointement par le Département de La Réunion, l’Université et le musée historique de Villèle. En accueillant Paulin Ismard, professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et spécialiste reconnu de la Grèce antique, la Réunion fait le choix audacieux de la confrontation des savoirs. Il ne s’agit aucunement de relativiser l’horreur de la traite négrière et de la servitude dans l’océan Indien, mais de doter la citoyenneté d’outils d’analyse comparative capables de démasquer les logiques universelles de la domination humaine.

Échapper à l’ornière de la mémoire fétichisée

L’étude de l’esclavage se heurte trop souvent à un double piège : celui de l’enfermement insulaire d’une part, et celui du moralisme désincarné d’autre part. En opposant les structures socio-juridiques de l’Athènes démocratique où le citoyen libre se définissait méticuleusement en miroir négatif de l’esclave privatif de droits, au système plantationnaire de l’ancienne île Bourbon, les historiens soulignent une vérité essentielle. L’esclavage n’a jamais été un accident marginal ou une anomalie locale, mais bien le moteur central de multiples civilisations à travers l’histoire. Dépasser la seule émotion commémorative pour disséquer les mécanismes du droit, les circuits économiques de captation du travail et les résistances serviles constitue la voie rigoureuse pour honorer réellement les victimes, d’après leurs auteurs. Le savoir historique est une arme critique contre l’ignorance et le déni.

Une histoire incarnée dans le sol réunionnais

Cette dialectique féconde prend une dimension singulière lorsqu’elle s’incarne dans le paysage réunionnais. Le dialogue orchestré entre Paulin Ismard, porte-voix d’une histoire globale et comparative, et Prosper Ève, figure majeure de l’historiographie réunionnaise, illustre cette exigence d’articulation entre le particulier et l’universel. On ne peut pas comprendre la trajectoire des sociétés coloniales sans saisir comment les modèles mondiaux de marchandisation de l’humain sont venus se réinventer dans les plantations de l’océan Indien.

L’engagement de cette session d’étude et de rencontres réside avant tout dans sa portée politique au sens noble par la formation des consciences. En réservant un temps fort aux enseignants dès l’ouverture des travaux, les organisateurs rappellent que l’histoire de la domination servile doit irriguer l’école républicaine pour offrir aux jeunes générations les clés de lecture de leur propre héritage. Face aux crispations identitaires contemporaines et à la persistance sous d’autres formes d’exploitations humaines à l’échelle du globe, l’Histoire n’est pas un luxe d’érudit. Elle est un devoir d’émancipation. La démarche engagée ce mois de septembre à Saint-Denis et à Saint-Pierre démontre avec force que se souvenir ne suffit pas car il faut comprendre pour résister.

Par Jean Fauconnet – Le 04/09/2026

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Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.