Quand la tendresse devient plus indécente que la violence

Nous avons appris à considérer certaines manifestations d’affection comme relevant de l’intime. Dans le même temps, la violence est entrée dans notre quotidien par les écrans, l’information et les réseaux sociaux. Je ne crois pas que cette contradiction soit anodine. Elle dit quelque chose de ce que nous avons appris à montrer, à cacher et, surtout, à ne plus regarder de la même manière.
Il suffit parfois de presque rien. Deux personnes s’embrassent dans la rue. Elles se prennent dans les bras, restent enlacées quelques secondes de trop au goût de certains. Un regard se détourne. Quelqu’un sourit, gêné. Un parent peut même avoir ce réflexe : « Pas devant les enfants. » Je l’ai entendue tellement de fois, cette autre phrase : « Ils pourraient faire ça chez eux. » Chez eux. Je trouve ces deux mots fascinants. Parce qu’ils disent beaucoup plus que ce qu’ils semblent dire. Ils dessinent une frontière entre ce que nous acceptons de voir et ce que nous préférons repousser derrière une porte.
Et puis ces mêmes enfants rentrent chez eux. Ils allument un écran.
Une ville bombardée. Un homme frappé. Une fusillade dans une série. Des images de guerre au journal télévisé. Une vidéo d’agression partagée sur les réseaux sociaux. Parfois un corps.
Cela ne signifie évidemment pas que nous trouvons la violence acceptable. Nous pouvons être bouleversés par ces images. Certaines nous poursuivent longtemps. Et je me garderais bien d’affirmer que regarder des scènes violentes rend quelqu’un automatiquement violent. Les choses sont beaucoup plus compliquées. Mais quelque chose me dérange malgré tout. Nous avons appris à voir la violence. Qui nous a appris ce qu’il fallait cacher ?
Personne ne naît en sachant qu’un baiser est « trop ». On l’apprend. On apprend la pudeur, les limites, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. La famille y participe. La religion aussi. L’école, les films, la publicité, les lois, le regard des autres. Tout cela finit par fabriquer une frontière que nous prenons ensuite facilement pour quelque chose de naturel. Or elle ne l’est pas complètement. Ce qui choque à une époque devient banal à une autre. Ce qui paraît inconvenant ici ne l’est pas forcément ailleurs. L’indécence n’existe donc jamais indépendamment du regard qui la juge. Et c’est là que la question devient intéressante : pourquoi certaines sociétés ont-elles autant encadré la visibilité de l’affection et du désir, alors qu’elles ont progressivement laissé entrer des représentations extrêmement violentes dans notre quotidien ? Je n’ai pas de réponse unique. Je me méfie d’ailleurs des explications qui prétendent en avoir une. Mais le contraste existe.
La violence ne se trouve plus seulement dans les films. Elle nous arrive désormais dans la poche. On ouvre son téléphone et, en quelques minutes, on peut passer d’une recette de cuisine aux images d’un bombardement, puis à une publicité, une vidéo humoristique et, parfois, au visage d’une personne qui vient de mourir. Ce mélange me trouble presque autant que les images elles-mêmes, parce qu’il efface les distances. Une tragédie humaine peut apparaître entre deux contenus parfaitement anodins. Nous regardons. Nous faisons défiler. Puis nous passons à autre chose. Pas toujours par indifférence. Souvent parce que nous ne pouvons tout simplement pas absorber émotionnellement toutes les souffrances auxquelles nous sommes exposés. Mais cette habitude du regard finit forcément par poser une question : qu’est-ce qui parvient encore à nous arrêter ?
Mais de quel amour parle-t-on ? Il faut aller un peu plus loin, sinon cette réflexion resterait confortable.
Toutes les démonstrations d’affection ne provoquent pas les mêmes réactions. Un homme et une femme qui s’embrassent ne sont pas nécessairement regardés comme deux hommes ou deux femmes qui font exactement la même chose. Certaines relations ont longtemps été interdites, condamnées ou contraintes à l’invisibilité. Dans certains pays, elles le sont encore. Alors la fameuse phrase — « Faites ce que vous voulez, mais chez vous » — prend un autre sens. Elle ressemble à de la tolérance. Elle peut aussi vouloir dire : je consens à votre existence à condition qu’elle demeure invisible. Ce n’est plus seulement une affaire de pudeur. C’est une question de pouvoir : qui possède réellement le droit d’occuper l’espace public tel qu’il est ?
Et à La Réunion ? Nous devrions aussi avoir cette discussion chez nous. Notre rapport au corps, à la famille, au désir et à la pudeur ne vient pas de nulle part. La société réunionnaise s’est construite au croisement d’histoires, de religions et de traditions différentes, mais aussi dans un contexte colonial qui a longtemps voulu contrôler les corps, les unions, les filiations et les comportements. Je me garderais pourtant d’inventer une supposée « pudeur réunionnaise » qui expliquerait tout. Ce serait trop simple. Regardons plutôt autour de nous. Qu’acceptons-nous aujourd’hui que nos parents n’auraient pas accepté ? Que continuons-nous à juger ? Pourquoi certaines manifestations d’affection nous attendrissent-elles tandis que d’autres nous mettent encore mal à l’aise ? Ces questions parlent autant de notre histoire que de notre présent.
Nous avons peut-être déplacé l’indécence. C’est finalement ce qui me gêne dans cette contradiction. Nous consacrons beaucoup d’énergie à déterminer quelle part du corps peut être montrée, quel geste amoureux devient déplacé, quelle affection doit rester privée. Pendant ce temps, des images de corps frappés, mutilés ou tués circulent devant nous avec une facilité devenue presque ordinaire. Je ne demande évidemment pas que nous exhibions notre intimité partout. L’intime mérite précisément de rester intime lorsqu’on le souhaite. Et la pudeur n’est pas nécessairement une oppression.
Je demande autre chose. Pourquoi sommes-nous parfois plus prompts à réglementer ce qui rapproche les corps que ce qui montre leur destruction ? Peut-être avons-nous placé l’obscénité au mauvais endroit. Car une société révèle ses valeurs non seulement par ce qu’elle interdit, mais aussi par ce qu’elle finit par regarder sans s’arrêter.
Alors je reviens à cette scène toute simple. Deux personnes s’embrassent. Quelqu’un détourne les yeux. Quelques instants plus tard, un écran montre des êtres humains qui s’entretuent. Cette fois, le regard reste. Peut-être devrions-nous nous demander pourquoi deux êtres qui s’aiment peuvent encore nous faire détourner les yeux quand deux êtres qui s’entretuent n’y parviennent plus toujours.
Par Patrice SADEYEN – Le 14/09/2026




