Ils n’ont pas peur des artistes

Ils ont peur des peuples qui pensent
Quand la culture cesse de déranger, ce n’est plus une culture. C’est un instrument de domestication. Ce n’est pas la culture qui est aujourd’hui attaquée. C’est la liberté de penser qu’elle rend possible. Derrière les discours sur les économies, la neutralité, la responsabilité budgétaire ou la « culture pour tous » se cache une bataille beaucoup plus profonde : celle du contrôle des imaginaires. Une société qui ne produit plus de créateurs capables de déranger fabrique des citoyens qui finissent par accepter l’inacceptable. Voilà pourquoi la culture n’est pas un luxe. Elle est le premier rempart contre toutes les formes de domination.
Il existe une phrase qui revient sans cesse dès qu’il est question de culture. « Combien ça coûte ? » Toujours la même. Comme si l’on parlait d’un pont, d’une route ou d’un rond-point. Comme si la culture était une dépense parmi d’autres. Comme si un poème pouvait être évalué comme un devis de plomberie.
Cette question révèle déjà une défaite. Car elle suppose que la culture devrait d’abord justifier son existence avant même qu’on accepte de parler de ce qu’elle produit. Personne ne demande combien coûte une campagne de désinformation. Personne ne demande combien coûte une guerre. Personne ne demande combien coûte l’ignorance organisée. Pourtant, elles engloutissent des milliards et détruisent des générations. La culture, elle, est sommée de présenter ses comptes. Pourquoi ? Parce qu’un peuple cultivé est beaucoup plus difficile à gouverner aveuglément.
La culture n’a jamais été conçue pour rassurer les pouvoirs. Elle est née pour les interroger. Toutes les grandes œuvres ont commencé par déranger quelqu’un. Toutes. Les livres qu’on enseigne aujourd’hui furent souvent les livres qu’on voulait censurer hier. Les artistes célébrés aujourd’hui furent parfois insultés de leur vivant. Les penseurs considérés aujourd’hui comme des génies furent souvent traités de dangereux agitateurs. Pourquoi ? Parce que la culture ne confirme pas le monde. Elle le met en accusation. Voilà ce que beaucoup ne supportent plus.
Nous vivons dans une époque fascinée par la conformité. Il faut employer les bons mots. Penser correctement. Ne pas heurter. Ne pas provoquer. Ne pas sortir du cadre. On appelle cela la modération. En réalité, il s’agit souvent d’une pédagogie de l’autocensure. Le danger n’est pas seulement la censure imposée. Le danger est le moment où chacun finit par s’autocensurer avant même d’avoir parlé. C’est la victoire la plus parfaite du pouvoir. Quand il n’a plus besoin de censurer. Parce que les citoyens le font eux-mêmes.
Voilà pourquoi la culture reste indispensable. Elle est l’endroit où l’on peut encore imaginer ce qui n’existe pas. Elle est le lieu où l’on peut encore contester ce qui paraît inévitable. Elle est l’espace où les évidences deviennent des questions. Et c’est précisément ce qui dérange. Car une démocratie sans imagination finit toujours par devenir une simple administration du réel. Une société qui ne crée plus ne fait bientôt plus que gérer son propre déclin.
Pendant ce temps, l’industrie du divertissement produit des contenus à une vitesse vertigineuse. On consomme. On oublie. On passe au suivant. Tout est conçu pour retenir notre attention quelques secondes. Très peu de choses sont conçues pour nourrir notre intelligence pendant plusieurs années. Le citoyen devient consommateur. Le spectateur devient une donnée statistique. L’art devient un produit. Et lorsque l’art devient uniquement un produit, il cesse progressivement d’être une force de transformation. Il devient compatible avec tout. Même avec l’injustice. Même avec les inégalités. Même avec les régimes les plus autoritaires. Car un art qui ne dérange personne ne menace plus personne. Il devient un élément du décor. Voilà pourquoi les régimes autoritaires n’ont jamais seulement peur des opposants politiques. Ils craignent aussi les écrivains. Les musiciens. Les humoristes. Les cinéastes. Les enseignants. Les chercheurs. Tous ceux qui rendent les certitudes moins confortables. Car une idée libre voyage plus vite qu’un décret. Une chanson franchit des frontières que des armées ne franchissent pas. Un roman peut survivre à un empire. L’histoire en fournit des centaines d’exemples.
Alors oui, investir dans la culture coûte de l’argent. Mais ne pas investir dans la culture coûte infiniment plus cher. Cela se paie en violence. En ignorance. En manipulation. En fanatisme. En solitude. En peur. Une bibliothèque fermée aujourd’hui peut devenir une prison remplie demain. Ce n’est pas une formule. C’est une logique historique. Chaque fois que la pensée recule, les passions les plus brutales avancent. Chaque fois que la connaissance disparaît, les préjugés occupent l’espace laissé vacant. Chaque fois que l’on abandonne la création, on laisse la propagande fabriquer seule les imaginaires.
Voilà pourquoi la culture n’est jamais neutre. Elle est un rapport de force. Elle est un acte politique au sens le plus noble du terme. Créer, écrire, filmer, peindre, chanter, transmettre… C’est affirmer qu’un autre monde reste pensable. Et c’est précisément ce que redoutent tous les pouvoirs qui prétendent qu’il n’existe aucune alternative. La culture est donc beaucoup plus qu’un secteur économique. Elle est une manière d’habiter le monde. Elle apprend à douter. À comparer. À imaginer. À résister. À désobéir lorsque l’obéissance devient une complicité. Elle rappelle qu’une civilisation ne se mesure pas uniquement à son produit intérieur brut, mais aussi à la qualité des questions qu’elle accepte de se poser.
Aujourd’hui, le véritable combat culturel ne consiste plus seulement à défendre des budgets. Il consiste à défendre le droit même de déranger. Le droit d’inquiéter les certitudes. Le droit de créer des œuvres qui ne plaisent pas immédiatement. Le droit d’être incompris. Le droit de provoquer des débats plutôt que de fabriquer du consensus. Car une société qui ne supporte plus d’être dérangée est déjà en train de perdre sa liberté. Et lorsqu’un peuple renonce volontairement à ses artistes, à ses bibliothèques, à ses penseurs et à ses créateurs, il ne devient pas plus raisonnable. Il devient simplement plus facile à conduire.
Le jour où les artistes ne feront plus peur, ce ne sera pas parce que le monde sera devenu plus juste. Ce sera parce que les artistes auront cessé d’être libres. Et le jour où la culture ne dérangera plus personne, il ne restera qu’une société parfaitement disciplinée… mais tragiquement incapable d’imaginer sa propre liberté.
Par Patrice SADEYEN – Le 23/07/2026




