Porter Malgache ne suffira pas

En décidant d’instaurer le port de la tenue malgache chaque vendredi dans l’administration, le gouvernement de Madagascar a pris une décision qui dépasse largement la question vestimentaire. Certains y verront un symbole. D’autres une mesure secondaire face aux difficultés du pays. Je préfère y voir une occasion de poser une question plus simple : comment un pays redonne-t-il de la valeur à sa culture ? Car une identité ne se défend pas seulement en l’affichant. Elle se défend aussi en la faisant vivre.
Il y a des décisions qui semblent modestes mais qui disent beaucoup d’un pays. Celle-ci en fait partie. À partir de maintenant, les agents de l’administration malgache seront invités à porter, chaque vendredi, une tenue inspirée du patrimoine vestimentaire national. Traditionnelle ou revisitée, elle devra conserver une identité malgache tout en restant compatible avec les contraintes de chaque métier. À première vue, ce n’est qu’une question de vêtements. En réalité, c’est bien plus que cela.
Un vêtement raconte une histoire. Il traduit une manière de voir le monde et de se voir soi-même. Pendant longtemps, dans beaucoup de pays anciennement colonisés, le costume occidental est devenu la référence. Il représentait l’autorité, le sérieux et la réussite. Les vêtements traditionnels, eux, étaient souvent réservés aux cérémonies ou à la vie privée. Cette évolution n’avait rien de naturel. Elle est le résultat de l’histoire. En choisissant aujourd’hui de rendre les tenues malgaches plus visibles dans l’administration, l’État envoie un message clair : la culture nationale a toute sa place dans les lieux où s’exerce le pouvoir public. Elle n’est pas réservée aux fêtes ou aux commémorations.
Je trouve cette démarche légitime.
Parce qu’une culture qui disparaît de l’espace public finit souvent par s’effacer peu à peu des habitudes. Mais je ne crois pas que le symbole suffise. Le décret laisse une place aux créations contemporaines. C’est une bonne chose. Une culture vivante ne reste pas figée. Elle évolue, s’adapte et inspire de nouvelles formes. Le défi est de trouver un équilibre entre fidélité à un héritage et liberté de création. La question est donc moins de savoir si une tenue est ancienne ou moderne que de savoir si elle reste fidèle à ce qu’elle représente.
Pour autant, le véritable enjeu me semble ailleurs. Qui fabriquera ces vêtements ? C’est cette question qui déterminera la réussite de la mesure. Si cette décision fait travailler les tisserands, les couturières, les artisans, les créateurs et les ateliers malgaches, alors elle dépassera largement le cadre du vendredi. Elle soutiendra des métiers, encouragera la transmission des savoir-faire et donnera une valeur économique à un patrimoine qui, trop souvent, est célébré sans être réellement soutenu. Mais imaginons l’inverse. Imaginons que les vêtements soient produits à l’étranger, puis simplement décorés de motifs malgaches avant d’être vendus sur le marché local. Que restera-t-il de l’ambition affichée ? Les administrations porteront une identité qui ne profitera pas à ceux qui la font vivre. Ce serait un paradoxe. On parlerait de souveraineté culturelle sans construire de souveraineté économique. Or les deux sont liées. Derrière un vêtement, il y a une filière entière : des producteurs de fibres, des tisserands, des teinturiers, des couturières, des créateurs, des commerçants. Quand ces métiers disparaissent, ce n’est pas seulement une activité économique qui s’éteint. C’est une partie du patrimoine qui disparaît avec eux. Le Ghana a connu un débat comparable lorsqu’il a encouragé le port régulier de vêtements traditionnels. La mesure a renforcé la visibilité du textile local, mais elle a aussi montré qu’un symbole ne suffit pas. Sans une filière solide, la demande profite rapidement aux importations.
Madagascar possède pourtant de nombreux atouts. Son patrimoine textile est riche. Le lamba, les fibres naturelles, les techniques de tissage et les savoir-faire régionaux sont reconnus depuis longtemps. Cette richesse mérite mieux qu’un simple affichage. Pourquoi ne pas accompagner ce décret d’un véritable soutien aux ateliers artisanaux ? Pourquoi ne pas renforcer les formations ? Pourquoi ne pas protéger certains motifs traditionnels contre leur reproduction industrielle ? Pourquoi ne pas utiliser la commande publique pour soutenir les producteurs locaux ? C’est sur ces questions que cette politique sera jugée.
Cette réflexion dépasse d’ailleurs Madagascar.
À La Réunion aussi, nous parlons souvent de patrimoine, de mémoire et d’identité. Nous organisons des manifestations, des colloques, des festivals. Nous rappelons régulièrement que notre culture est une richesse. Mais combien de fois nous demandons-nous comment vivent celles et ceux qui la font exister ? Nos artisans. Nos créateurs. Nos couturières. Nos fabricants d’instruments. Nos artistes. Une culture ne disparaît pas parce que les gens cessent de l’aimer. Elle disparaît lorsque ceux qui la portent ne peuvent plus vivre de leur travail.
C’est pourquoi je ne vois pas ce décret comme une révolution. Je ne le réduis pas non plus à une opération de communication. Je le vois comme un point de départ. Il ouvre une réflexion sur ce que signifie réellement la souveraineté culturelle. Est-elle seulement une question d’image ? Ou bien passe-t-elle aussi par l’éducation, la création, la production locale et la transmission des savoir-faire ? Pour moi, la réponse est claire. Une culture reste vivante lorsqu’elle nourrit celles et ceux qui la créent. Lorsqu’elle est transmise aux jeunes générations. Lorsqu’elle continue d’inspirer les artistes, les artisans et les créateurs d’aujourd’hui.
Le vendredi, les administrations malgaches porteront peut-être davantage les couleurs de leur patrimoine. Je m’en réjouis. Mais j’espère surtout que, derrière chaque vêtement, il y aura un artisan qui travaille, un atelier qui se développe, un savoir-faire qui se transmet et une économie locale qui se renforce. Car c’est là que se jouera la réussite de cette décision.
Porter malgache est un symbole. Produire malgache est une politique. Transmettre malgache est un projet de société. Si cette mesure permet de réunir ces trois dimensions, alors elle aura dépassé le simple cadre d’un code vestimentaire. Elle aura contribué à redonner toute sa place à la culture dans le développement du pays.
Par Patrice SADEYEN – Le 24/07/2026




