La loi est votée, les enfants sont-ils vraiment mieux protégés ?

Expression citoyenneSociété
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L’Assemblée nationale a parlé. Après un premier rejet qui a suscité une vive polémique, les députés ont finalement adopté la réclusion criminelle à perpétuité pour certains viols en série commis sur des enfants de moins de quinze ans. Le Parlement a fait son choix. Le débat législatif, lui, est terminé. Mais un autre débat commence. Et il est, à mes yeux, bien plus important. Cette loi protégera-t-elle réellement davantage d’enfants ? Je pose cette question sans arrière-pensée politique. Elle ne vise ni le gouvernement, ni l’opposition, ni ceux qui ont voté pour, ni ceux qui ont voté contre. Car, lorsque l’on parle d’enfants victimes de violences sexuelles, le pire serait de continuer à regarder ce sujet uniquement à travers le prisme des appartenances politiques.

Il existe des sujets qui devraient nous obliger à sortir des réflexes partisans. La protection de l’enfance en fait partie. Depuis plusieurs jours, chacun y est allé de son commentaire. Les uns se félicitent d’une victoire contre le laxisme. Les autres dénoncent une mesure davantage symbolique qu’efficace. Les réseaux sociaux ont fait le reste : slogans, invectives, procès d’intention et raccourcis se sont imposés à la place de la réflexion. Au fond, chacun a voulu gagner le débat. Mais combien ont réellement parlé des enfants ?

Je ne conteste pas la nécessité de sanctionner avec la plus grande fermeté ceux qui commettent de tels crimes. Une société digne de ce nom doit protéger les plus vulnérables et punir sévèrement ceux qui s’en prennent à eux. Sur ce principe, il ne devrait exister aucune ambiguïté. Mais une démocratie ne peut pas se contenter de répondre à une question morale. Elle doit aussi répondre à une question d’efficacité. Et c’est précisément là que le débat devient intéressant. Nous confondons souvent deux missions pourtant très différentes. La première consiste à rendre justice. La seconde consiste à empêcher que l’injustice ne se produise. La justice intervient après le crime. La protection, elle, intervient avant. Cette distinction paraît évidente. Pourtant, elle disparaît presque systématiquement de nos débats publics. Chaque fois qu’un drame bouleverse le pays, nous regardons immédiatement le Code pénal. Nous demandons si les peines sont suffisamment lourdes. Nous nous interrogeons sur les circonstances aggravantes. Nous débattons de la durée des condamnations. C’est légitime. Mais c’est aussi insuffisant. Car lorsqu’un juge prononce une condamnation, aussi exemplaire soit-elle, un enfant a déjà perdu une partie de son enfance. Aucun verdict ne peut effacer cela. Aucune peine ne rendra une enfance volée. Voilà pourquoi je crois que nous devrions déplacer le regard. La vraie question n’est plus seulement de savoir comment nous punissons. Elle est de savoir comment nous protégeons. Comment un enfant en danger est-il repéré ? Pourquoi certains signalements restent-ils sans suite ? Pourquoi des violences connues de plusieurs adultes peuvent-elles parfois se poursuivre pendant des mois, voire des années ? Pourquoi des professionnels alertent-ils régulièrement sur le manque de moyens sans que cela ne provoque la même mobilisation que l’annonce d’une nouvelle peine ? Ces questions sont moins spectaculaires. Elles tiennent rarement en une publication sur les réseaux sociaux. Elles ne permettent pas de désigner facilement un camp contre un autre. Mais ce sont elles qui décideront, demain, si un enfant sera protégé… ou non.

C’est peut-être cela qui me frappe le plus dans cette séquence politique. Nous débattons beaucoup de la manière de punir les criminels. Nous parlons beaucoup moins de la manière d’empêcher qu’ils ne fassent de nouvelles victimes. Or c’est précisément là que se joue l’essentiel. Une loi est un outil. Elle peut affirmer une valeur. Elle peut fixer une sanction. Elle peut dire ce que notre société considère comme inacceptable. Mais elle ne remplacera jamais un enseignant qui remarque un changement brutal de comportement chez un élève. Elle ne remplacera jamais un médecin qui ose signaler une situation inquiétante. Elle ne remplacera jamais un enquêteur spécialisé qui dispose enfin du temps nécessaire pour aller au bout d’un dossier. Elle ne remplacera jamais un éducateur qui accompagne une famille avant qu’il ne soit trop tard. Autrement dit, la loi est indispensable. Mais elle n’est que le début de notre responsabilité collective. Et c’est précisément de cette responsabilité dont j’aimerais parler. Parce que le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir qui avait raison lors d’un vote. Le véritable enjeu est de savoir si, demain, il y aura moins d’enfants victimes qu’aujourd’hui. À partir de cette question, le débat change complètement de nature. Et c’est là, selon moi, qu’il devient enfin utile.

Soyons honnêtes. Il serait absurde d’opposer la fermeté à la protection des enfants. Une société qui ne sanctionne pas les crimes les plus graves envoie un signal désastreux. La peine a une fonction essentielle. Elle répare, autant que possible. Elle protège la société. Elle rappelle que certaines limites ne peuvent jamais être franchies. Sur ce point, le débat est presque inexistant. Là où les désaccords apparaissent, c’est sur une autre question. Une peine plus lourde permet-elle, à elle seule, d’éviter davantage de victimes ? Je n’en suis pas convaincu. Et je crois même que nous nous trompons parfois de combat. Depuis plusieurs décennies, notre réflexe est toujours le même. Lorsqu’un drame bouleverse le pays, nous regardons d’abord le Code pénal. Nous créons une nouvelle infraction, une nouvelle circonstance aggravante, une nouvelle peine. Comme si la solution se trouvait toujours dans quelques lignes supplémentaires du Journal officiel.

Ce réflexe est compréhensible. Il répond à notre besoin de justice. Il apaise, au moins provisoirement, notre colère. Il donne le sentiment que l’État agit. Mais protéger les enfants exige davantage qu’un sentiment. Cela exige des résultats. Et les résultats ne se mesurent pas au nombre de lois votées. Ils se mesurent au nombre de vies préservées. Ils se mesurent au nombre d’enfants qui ne deviendront jamais des victimes. Voilà le véritable indicateur. À partir de là, les questions changent complètement. Pourquoi certains enfants restent-ils prisonniers de leur agresseur pendant des années sans être repérés ? Pourquoi des enseignants, des médecins ou des proches disent-ils parfois, après les faits : « Nous avions des doutes… » ? Pourquoi des signalements mettent-ils des semaines, parfois des mois, avant d’être traités ? Pourquoi tant de dossiers s’accumulent-ils sur le bureau des magistrats ? Pourquoi les services de protection de l’enfance alertent-ils depuis si longtemps sur le manque de moyens ? Voilà les questions qui devraient occuper le devant de la scène. Car c’est souvent là que tout se joue.

Un enfant est rarement sauvé par une peine inscrite dans le Code pénal. Il est sauvé parce qu’un adulte a vu ce que d’autres n’ont pas voulu voir. Parce qu’un enseignant a osé poser une question. Parce qu’un médecin a rédigé un signalement. Parce qu’un voisin n’a pas détourné le regard. Parce qu’un policier spécialisé a eu le temps d’aller au bout de son enquête. Parce qu’un juge a pu traiter un dossier sans attendre des mois. Parce qu’un éducateur a accompagné une famille avant que l’irréparable ne se produise. C’est cela, protéger un enfant. Et cela demande des moyens. Des moyens humains. Des moyens financiers. Des moyens judiciaires. Des moyens éducatifs. Des moyens médicaux. Autrement dit, cela demande une volonté politique qui ne s’arrête pas au vote d’une loi. Car une démocratie ne protège pas les plus faibles uniquement par la sévérité de ses sanctions. Elle les protège par la solidité de ses institutions. Par la qualité de ses services publics. Par la capacité de ses professionnels à travailler ensemble. Par le temps qu’elle accepte de consacrer à ceux qui sont les plus vulnérables. Il y a une phrase que nous devrions garder à l’esprit. La justice commence lorsqu’un crime est commis. La protection commence bien avant. C’est toute la différence. Et c’est peut-être là que notre débat public atteint aujourd’hui ses limites. Nous parlons énormément des criminels. Pas assez des victimes. Nous parlons des peines. Pas assez de la prévention. Nous parlons du procès. Pas assez de tout ce qui aurait pu empêcher qu’il ait lieu.

Ce déséquilibre n’est pas sans conséquence. Il nourrit l’illusion qu’une société devient plus sûre simplement parce qu’elle vote des peines plus sévères. Si c’était vrai, les pays qui alourdissent régulièrement leurs sanctions verraient automatiquement disparaître les violences. Or la réalité est beaucoup plus complexe. La certitude d’être détecté, arrêté, poursuivi et jugé compte souvent autant, sinon davantage, que la peine maximale encourue. Cela ne signifie pas qu’il faille être moins ferme. Cela signifie que la fermeté n’est efficace que lorsqu’elle s’appuie sur une chaîne de protection solide. Une chaîne où chacun joue son rôle. L’école. La famille. Les services sociaux. Les forces de l’ordre. La justice. Le monde médical. Les associations. Les collectivités. Aucun de ces maillons ne peut manquer. Car il suffit qu’un seul cède pour qu’un enfant se retrouve seul face à son agresseur. C’est pourquoi je refuse que notre réflexion s’arrête au vote d’une loi. Le Parlement a fait son travail. Très bien. À nous, maintenant, de faire le nôtre. Parce qu’au fond, la question n’est plus de savoir si nous sommes capables de punir plus sévèrement. La vraie question est infiniment plus exigeante. Sommes-nous prêts à construire une société qui empêchera davantage d’enfants de devenir des victimes ?

Au fond, cette loi nous oblige à nous regarder dans le miroir. Non pas pour savoir si nous sommes suffisamment sévères. Mais pour savoir si nous sommes réellement à la hauteur de notre devoir envers les enfants. Car protéger un enfant ne commence pas devant une cour d’assises. Cela commence bien avant. Cela commence dans une salle de classe, lorsqu’un enseignant remarque un changement de comportement. Dans un cabinet médical, lorsqu’un médecin ose poser les bonnes questions. Dans un service social, lorsqu’un éducateur dispose enfin du temps nécessaire pour accompagner une famille. Dans un commissariat, lorsqu’une plainte est prise au sérieux dès le premier instant. Dans un tribunal, lorsqu’un magistrat peut traiter un dossier rapidement. Et parfois, tout simplement, chez un voisin qui refuse de détourner le regard. Voilà la véritable chaîne de protection. Si un seul de ces maillons cède, c’est tout le système qui échoue. C’est pourquoi la protection de l’enfance ne peut pas être réduite à une politique pénale. Elle est d’abord un choix de société. Un choix budgétaire. Un choix éducatif. Un choix humain. Elle nous oblige à investir dans ce qui ne fait jamais les gros titres : les éducateurs, les psychologues, les médecins scolaires, les enquêteurs spécialisés, les magistrats, les associations qui accueillent les victimes et les professionnels qui, chaque jour, travaillent loin des caméras. Eux aussi protègent les enfants.  Et peut-être davantage que ceux qui occupent les plateaux de télévision. Je comprends la colère qui s’exprime après chaque drame. Je comprends le besoin de justice. Je comprends même le besoin de réponses fortes. Mais gouverner sous le seul coup de l’émotion est rarement une bonne idée. L’émotion est nécessaire. Elle nous rappelle que nous sommes encore capables d’être bouleversés. En revanche, elle ne peut pas devenir l’unique boussole de la décision publique. Une démocratie solide ne construit pas ses politiques uniquement sur l’émotion. Elle les construit sur les faits. Sur l’expérience du terrain. Sur l’évaluation. Sur l’écoute de celles et ceux qui consacrent leur vie à protéger les plus fragiles. Nous votons beaucoup de lois. Mais prenons-nous suffisamment le temps de mesurer leurs effets ? Ont-elles permis de détecter plus tôt les situations de danger ? Ont-elles réduit le nombre de victimes ? Ont-elles amélioré la prise en charge des enfants ? Ont-elles donné davantage de moyens à ceux qui les protègent au quotidien ? Voilà les questions qui devraient guider nos politiques publiques. Parce qu’au fond, une loi n’est jamais une fin en soi. Elle n’est qu’un outil. Ce qui compte, ce sont les résultats.  Je n’attends pas d’une démocratie qu’elle promette l’impossible. Aucune société ne pourra malheureusement empêcher tous les crimes. En revanche, j’attends d’elle qu’elle mette tout en œuvre pour qu’ils soient moins nombreux. J’attends qu’elle protège avant de punir. Qu’elle prévienne avant de réparer. Qu’elle agisse avant de communiquer. C’est là, selon moi, que se mesure la volonté politique.

Le débat ne devrait donc plus opposer ceux qui seraient « pour » ou « contre » la fermeté. Cette opposition est stérile. La véritable question est ailleurs. Sommes-nous prêts à investir autant d’énergie, autant de moyens et autant de volonté pour empêcher les violences que pour en débattre une fois qu’elles ont eu lieu ? Si la réponse est oui, alors cette loi n’aura pas été une fin. Elle aura été un commencement. Le commencement d’une politique qui ne se contente plus de compter les condamnations, mais qui cherche enfin à réduire le nombre de victimes. C’est cette ambition que j’attends de la République. Pas parce qu’elle est facile. Mais précisément parce qu’elle est difficile. Parce qu’elle exige de dépasser les clivages politiques. Parce qu’elle oblige chacun à prendre sa part de responsabilité. Parce qu’elle nous rappelle que la protection de l’enfance n’appartient ni à la droite, ni à la gauche, ni au gouvernement, ni à l’opposition. Elle appartient à la Nation tout entière. Et c’est sans doute la seule bataille qui mérite que nous la menions ensemble. Une société ne se juge pas à la sévérité de ses discours. Elle se juge au nombre d’enfants qu’elle parvient réellement à protéger. C’est là que commence notre responsabilité. C’est là que devrait commencer notre débat. Le reste n’est que bruit.

Par Patrice SADEYEN – Le 31/07/2026

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Patrice Sadeyen

Patrice Sadeyen est journaliste citoyen, acteur de la vie associative et consultant en développement culturel. Il travaille depuis plus de trente ans sur les questions de mémoire, de patrimoine, de gouvernance associative et de coopération internationale. Ses tribunes interrogent les enjeux politiques, culturels et sociétaux de La Réunion et de l'Océan Indien.