Réunion Express 2035 : le défi ferré face au coma circulatoire

Chaque jour, La Réunion subit une paralysie devenue structurelle. Avec plus de 30 kilomètres d’embouteillages quotidiens cumulés et des pointes de congestion qui s’étendent désormais du début de la matinée jusqu’en fin d’après-midi, le réseau routier frôle l’asphyxie. Les chiffres issus de l’Enquête Déplacements Grand Territoire révèlent l’ampleur de la dépendance automobile puisque sur les 2,5 millions de déplacements quotidiens enregistrés à l’échelle de l’île, la voiture individuelle capte à elle seule 65 % des parts de marché.
Cette situation découle directement d’une configuration territoriale et géographique unique. Les contraintes topographiques de La Réunion ont historiquement forcé l’aménagement à se concentrer sur le pourtour de l’île, si bien que plus de 85 % de la population et l’immense majorité des bassins d’emplois, d’activités et d’études se situent sur une étroite bande littorale de moins de 5 kilomètres de large. L’absence d’un mode de transport collectif lourd, régulier et indépendant des aléas du trafic routier pousse ainsi les ménages vers l’acquisition de véhicules individuels avec plus de 475 000 voitures en circulation, saturant les 5 473 kilomètres de routes disponibles. C’est pour briser ce cercle vicieux que la Région Réunion a officiellement relancé l’idée d’un mode guidé à travers le projet RÉUNION EXPRESS, dont les contours sont détaillés dans le document officiel REUNION EXPRESS – SYNTHESE – DOSSIER SAISINE publié en octobre 2025.
Une promesse de 140 kilomètres
Le projet RÉUNION EXPRESS ne se calque pas sur un tracé de tramway urbain classique, mais se positionne comme un système de train express interurbain. L’ambition est d’envergure : créer une ligne ferroviaire nouvelle d’environ 140 kilomètres reliant Saint-Benoît à l’Est à Saint-Joseph au Sud, dessinant ainsi un vaste arc de cercle épousant les franges littorales Nord, Ouest et Sud. Pour garantir des temps de parcours attractifs et une vitesse commerciale élevée, le réseau adoptera un matériel de type train léger capable d’atteindre une vitesse maximale de 110 km/h.
Le tracé reposera sur un maillage restreint d’environ 25 stations, ce qui représente un arrêt tous les 5 kilomètres en moyenne, évitant ainsi la traversée lente des centres-villes pour privilégier des connexions directes entre grands pôles urbains. L’intermodalité se place comme une priorité absolue grâce à l’aménagement de 10 grands Pôles d’Échanges Multimodaux et de parkings relais totalisant plus de 3 000 places, conçus pour connecter le train aux réseaux de bus intercommunaux, aux modes actifs comme le vélo ou la marche et aux transports par câble. L’infrastructure vise une capacité de 100 000 voyageurs par jour dès la mise en service complète, avec des fréquences de passage de 10 à 15 minutes aux heures de pointe. Le projet intègre aussi une dimension logistique en prévoyant un système de transport de marchandises, baptisé TramFret, reliant notamment le Grand Port Maritime aux zones d’activités de l’Est et les deux aéroports de l’île. Sur le papier, les gains promis sont majeurs, notamment sur l’arc Ouest-Nord-Est où le temps de parcours en train en heure de pointe s’affichera à un niveau inférieur de 50 % par rapport à la voiture particulière.
L’échéance 2035
L’investissement total est estimé entre 4 et 6 milliards d’euros pour l’ensemble du réseau, le modèle de financement reposant sur un triptyque impliquant l’Union européenne, l’État et les collectivités locales. Face à de telles sommes, la Région a opté pour un phasage progressif où une première tranche fonctionnelle d’environ 3 milliards d’euros verrait ses travaux débuter à l’horizon 2030, pour une mise en service prévisionnelle autour de 2035.
Cette décennie d’attente soulève un paradoxe de taille. Les données de l’INSEE prévoient effectivement que la population de La Réunion, qui s’élève aujourd’hui à près de 900 000 habitants, s’approchera du million à l’horizon 2045. Attendre 2035 pour livrer la première section signifie que le territoire va devoir absorber la croissance démographique et l’augmentation mécanique du trafic automobile pendant dix ans encore. Le risque d’un projet livré tardivement, alors que les besoins de mobilités auront continué de saturer les infrastructures actuelles, devient une préoccupation centrale. De plus, l’enveloppe financière globale dépendra de la création d’une structure dédiée appelée la Société Locale des Grands Projets. Cette dernière devra piloter la maîtrise d’ouvrage, s’endetter sur le long terme et lever une fiscalité dédiée sans impacter le pouvoir d’achat global, ce qui représente un montage administratif et financier complexe qui devra avancer sans faux pas pour tenir les jalons.
Les défis climatiques et techniques
L’une des critiques les plus vives formulées à l’encontre de ce projet ferroviaire concerne sa résilience climatique sur un territoire tropical exposé. La réalisation de 140 kilomètres d’infrastructures implique le franchissement de nombreuses ravines et rivières torrentielles comme la Grande Ravine, la Rivière Saint-Étienne ou la Ravine Manapany, toutes soumises à des crues cycloniques soudaines et dévastatrices. Par ailleurs, un train léger implique l’installation de caténaires, de poteaux électriques et de systèmes de signalisation extérieurs. Lors du passage de cyclones majeurs, avec des rafales de vent pouvant dépasser les 200 à 250 km/h, le risque de casse et d’arrachement des infrastructures aériennes reste bien réel.
La Région affirme que les principes de construction respecteront la démarche d’Éviter-Réduire-Compenser et s’appuieront sur des normes paracycloniques strictes. Néanmoins, l’exploitation commerciale devra composer avec ces interruptions météo et des phases de reconnaissance post-cyclonique obligatoires avant chaque redémarrage. L’alimentation énergétique pose une autre question critique puisque le réseau de production et de distribution électrique de La Réunion connaît déjà des périodes de tension. Injecter la demande d’un train express capable de transporter des dizaines de milliers de personnes par jour exigera de solides garanties. Bien que le dossier évoque l’adossement à des unités de production d’énergies renouvelables dédiées et la recherche de décarbonation, la priorité de réalimentation du train par rapport aux réseaux domestiques en cas de panne générale post-cyclonique fera l’objet de vifs débats.
L’ironie des travaux sur la NRL
Le secteur reliant le Chef-lieu à La Possession concentre à lui seul toutes les complexités techniques et foncières du projet. Pour franchir ce verrou géographique, le choix stratégique s’est porté sur l’utilisation des emprises réservées de la Nouvelle Route du Littoral. L’objectif technique s’avère vertueux puisqu’il permet d’exploiter un viaduc en mer et des digues déjà dimensionnés structurellement pour le rail, évitant ainsi d’avoir à percer de nouveaux tunnels dans le massif de la Montagne ou à détruire des espaces naturels sensibles.
Cependant, cette intégration met en lumière un sérieux paradoxe pour les usagers actuels. Aujourd’hui, les automobilistes et les cyclistes qui empruntent la NRL observent une route partagée, où de simples marquages blancs au sol délimitent les couloirs de circulation. Pourtant, pour faire circuler un train à 110 km/h en toute sécurité, la réglementation ferroviaire impose une étanchéité absolue. Le projet RÉUNION EXPRESS sera une infrastructure entièrement dissociée du réseau routier. Les lignes de peinture blanche céderont donc la place à des barrières physiques lourdes, comme des murs en béton ou des écrans de protection, pour isoler hermétiquement la plateforme ferroviaire des voies de circulation automobile et des espaces dédiés aux cyclistes.
Poser des kilomètres de rails, ériger des poteaux de caténaires et installer des séparations en dur sur un viaduc maritime à peine inauguré et ayant coûté plusieurs milliards d’euros s’apparente à une ironie technique. Même si la Région assure que l’essentiel du chantier sera planifié pour minimiser l’impact routier par le biais de travaux de nuit ou d’approvisionnements par voie maritime, la perspective de nouvelles restrictions de voies sur cet axe névralgique suscite d’ores et déjà l’inquiétude des automobilistes de l’Ouest et du Nord.
Un arbitrage de société
Placé sous l’égide de la Commission Nationale du Débat Public, le projet RÉUNION EXPRESS entre désormais dans une phase décisive de dialogue et de participation avec la population. Le débat public ne devra pas seulement porter sur l’utilité théorique du train, mais devra mettre en balance son calendrier lointain fixé à 2035, sa vulnérabilité face aux aléas climatiques tropicaux et la gêne occasionnée par de futurs chantiers sur des infrastructures récentes. Les Réunionnais font face à un véritable choix de société qui consiste soit à accepter de lourds investissements financiers et logistiques étalés sur une décennie pour doter l’île d’un réseau ferré moderne, soit à conserver le modèle actuel basé sur l’optimisation des réseaux de bus et de routes, au risque de voir le coma circulatoire s’installer définitivement à mesure que l’île s’approchera de son million d’habitants.
Par JeF – Le 29/06/2026




