Le peuple Réunionnais n’est pas une section du peuple Français, il est un peuple Français

La question se pose
La question irrite, agace, indispose ceux qui pensent que la situation de l’île en l’état est satisfaisante, qu’il n’y a rien à changer. À l’autre extrême, elle révolte ceux qui sont victimes de cette situation, et pensent qu’il faut s’affranchir de la France.
Les uns pensent que la collectivité de La Réunion est une « section » du Peuple français, les autres qu’elle est un peuple que la Constitution française ne reconnaît pas.
- Pour les uns : ne perdons pas notre temps à savoir si nous sommes un peuple ou non, battons-nous sur les avantages concrets économiques et sociaux que nous retirons de « notre appartenance à la France »;
- Pour les autres : si la France ne nous reconnaît pas, séparons-nous-en.
Info Réunion résume le sujet : « Jusqu’où on peut aller dans l’affirmation d’une identité réunionnaise sans créer une rupture avec le cadre français ? » La question se pose ; la question est posée.
La question est pourtant simple !
Ce qui est en question est d’une simplicité limpide : la nation est composée de peuples. Le Peuple Réunionnais fait partie des peuples de la nation française.
Le problème est que le parti jacobin de la Révolution a confondu l’unité du Peuple Français et son uniformité. Aujourd’hui, la République se prétend uniforme en Bretagne, en Martinique, en Guyane, à La Réunion et à Tahiti parce qu’elle est « indivisible ». Dans la réalité, la nature et la vie en Bretagne, en Martinique, en Guyane, à La Réunion et à Tahiti sont différentes. Cela ne devrait pas empêcher que tous ces peuples soient Français : Français à la bretonne, à la martiniquaise, à la guyanaise, à la réunionnaise, à la tahitienne.
L’unité française n’est pas l’uniformité, mais s’enracine dans la diversité des peuples qui la composent. L’uniformité, c’est le déni de la diversité.
À lire le précédent Journal : « DANS LES MARRONAGES ET LES HABITATIONS S’EST CONSTRUIT LE PEUPLE REUNIONNAIS »
Rappel des conséquences de l’uniformité
Savoir si nous sommes un peuple ou non pourrait être du temps perdu comme le pensent certains, si la réponse à cette question n’avait pas de conséquences concrètes négatives dans les domaines culturels, économiques et sociaux.
Pendant que nous devisons sur l’autonomie alimentaire, les violences intrafamiliales, la culture de la canne, les PEC, l’éducation populaire, l’emploi des Réunionnais, le tram-train, les bouchons, le chômage, etc., les maîtres politiques de l’uniformité nationale restent campés sur leur position. Les décisions finales concernant chacune de ces affaires dépendront d’eux. Si certaines revendications d’initiatives locales prennent de l’ampleur, ils répondront de telle façon que l’uniformité se retrouve. Les décrets d’avril soixante, la politique des terres incultes, la C.O.I., la décentralisation, etc. en sont quelques exemples. Derrière l’apparence de réponses aux revendications de la diversité, l’uniformité récupère ce qu’elle cède.
Les précédents
L’uniformité qu’a instaurée la Révolution ne concerne pas que les peuples. Elle a voulu supprimer les organisations professionnelles et les familles. Elle a voulu ne reconnaître que les « citoyens » mâles de surcroît.
Les organisations professionnelles patronales et syndicales sont revenues au XIXᵉ siècle, les familles au XXᵉ, les femmes à la Libération en 1945. Tout cela est incontestable. Les peuples reviendront au XXIᵉ siècle.
L’entretien de la peur
Imaginons un instant ce que serait notre société sans organisations professionnelles, sans syndicats, sans familles ! Cela ne se fera pas tout seul. Ceux qui s’y opposent ont pour arme principale la peur :
« Si vous voulez être un peuple, cela sera l’indépendance. Indépendante, l’île perdra tous les avantages qu’elle retire de son appartenance à la France. »
(Note : Passage altéré dans le texte original) une rupture avec cette peur française en raison du déséquilibre socio-économique actuel, la nation ne pourra plus supporter le poids social notamment ; un moment où la société réunionnaise ne pourrait plus supporter sa marginalisation dans son propre pays. La rupture serait, alors, inévitable.
Le retour du Peuple, c’est le retour de l’équilibre:
- Culturel : la manière réunionnaise est à la commande;
- Économique : l’économie locale retrouve sa place;
- Social : le social est payé par les cotisations des acteurs, pas par l’impôt pour les sans-emploi.
La peur est mauvaise conseillère et la peur n’est pas toujours là où elle doit être. Plutôt que la peur de notre avenir, donnons-nous la force de le construire.
C’est à nous de dire qui nous sommes
C’est à nous de dire qui nous sommes, d’afficher notre présence et de définir nos responsabilités au sein de la communauté nationale, pas à Paris. Paris, c’est l’unité nationale ; nous, nous sommes la diversité nationale. Il ne s’agit pas d’affronter Paris pour revendiquer, mais de rencontrer Paris pour négocier.
Nous ne sommes pas une « section » du Peuple Français de l’uniformité sous la domination d’un pouvoir parisien ; nous sommes un peuple Français de la diversité des peuples de la nation Française, partenaire du pouvoir parisien. C’est le peuple réunionnais que nous sommes qui est Français.
Encore faut-il que nous soyons tous d’accord, nous-autres Réunionnais, pour dire qui nous sommes, que nous sommes présents et responsables et comment. C’est l’objectif du « Projet d’un Peuple ». Cette ambition ne se tourne contre personne, elle est de dire quelle est notre place et de l’occuper. Si cela était compris, par nous pour commencer, pas mal de problèmes Réunionnais-pas-Réunionnais qui nous empoisonnent, seraient résolus.
Un problème national qui évolue
La fin de l’uniformité, la reconnaissance de la diversité, est un problème national français. Il évolue. Les outre-mer sont reconnues comme peuples :
« …en vertu… du principe de la libre détermination des peuples que la République offre aux territoires d’outre-mer etc. » (Préambule de la Constitution).
La diversité des statuts de Guyane, de Martinique, de Saint-Pierre et Miquelon, de Tahiti, etc. confirme cette tendance. Celle-ci ne concerne déjà plus seulement les outre-mer puisque la Corse a déjà obtenu un statut particulier. C’est ce que nous développerons dans notre prochain « Journal ».
Depuis la Conférence de Brazzaville en janvier 1944, les dirigeants politiques français tournent autour du pot : ils refusent de reconnaître les peuples d’Afrique, des Amériques, d’Asie et d’Europe dont « les hommes vivent sous notre drapeau ». L’aboutissement du « Projet d’un Peuple », un projet réunionnais, pourrait permettre à la République de faire, enfin, le pas. La Réunion aurait ouvert une voie.
On me permettra une nouvelle citation du Général de Gaulle :
« En Afrique française, comme dans tous les territoires où des hommes vivent sous notre drapeau, il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever jusqu’au niveau où ils seraient capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. » — (Discours d’ouverture de la Conférence de Brazzaville, 30 janvier 1944)
Par Paul HOARAU






