Le vrai scandale n’est pas le chômage, c’est que nous y sommes habitués
TRIBUNE
Il existe des chiffres qui devraient provoquer un électrochoc. Des chiffres qui, dans toute société soucieuse de son avenir, imposeraient un débat public majeur, des réponses politiques fortes et une remise en question profonde du modèle de développement. À La Réunion, ces chiffres viennent d’être publiés presque dans l’indifférence. Ils sont pourtant d’une force saisissante.
Au premier trimestre 2026, le secteur privé réunionnais compte 200 020 salariés. Dans le même temps, 209 000 Réunionnaises et Réunionnais sont inscrits à France Travail. Ces deux données, issues respectivement de l’Urssaf-CGSS et de France Travail, ne sont pas des opinions. Elles constituent un état des lieux de notre économie. Précisons immédiatement un point essentiel. Les 209 000 personnes inscrites à France Travail ne sont pas toutes sans emploi. Elles regroupent des demandeurs d’emploi, mais aussi des personnes en activité réduite, en formation ou engagées dans des parcours d’insertion. Cette précision est indispensable, car le débat public mérite mieux que les approximations. Mais elle ne change rien au constat de fond : une part considérable de la population active réunionnaise demeure en situation de fragilité vis-à-vis de l’emploi. Et c’est précisément ce constat qui devrait nous alerter.
Depuis plusieurs décennies, La Réunion vit avec un chômage de masse devenu structurel. Chaque trimestre apporte son lot de statistiques, d’analyses et de commentaires. Les chiffres évoluent, parfois légèrement à la hausse, parfois légèrement à la baisse, mais la réalité demeure. Des dizaines de milliers de familles vivent dans l’incertitude. Des jeunes arrivent sur le marché du travail sans perspective durable. Des femmes et des hommes enchaînent les contrats précaires, les formations, les dispositifs d’accompagnement ou les périodes d’inactivité. Pourtant, ce qui frappe aujourd’hui n’est plus seulement l’ampleur du phénomène. C’est la manière dont nous avons fini par l’intégrer à notre quotidien. Nous nous sommes habitués au chômage de masse.
Cette phrase peut paraître sévère. Elle est pourtant difficile à contester. Où est le débat politique à la hauteur de la situation ? Où sont les États généraux de l’emploi ? Où est la mobilisation collective que devrait susciter un déséquilibre aussi profond ? Chaque publication statistique est commentée quelques heures, parfois quelques jours, avant d’être remplacée par une autre actualité. Comme si cette réalité faisait désormais partie du paysage réunionnais.
Or, rien n’est normal dans cette situation. Aucune société ne devrait considérer comme acceptable qu’une telle proportion de sa population reste durablement éloignée d’un emploi stable. Aucun territoire ne devrait se satisfaire de voir plusieurs générations grandir avec l’idée que l’accès au travail relève davantage de l’exception que de la règle. Le plus inquiétant n’est donc peut-être plus le chiffre lui-même. Le plus inquiétant est notre capacité collective à ne plus être surpris. Car une société ne s’affaiblit pas uniquement lorsque ses indicateurs économiques se dégradent. Elle s’affaiblit aussi lorsqu’elle perd sa capacité d’indignation. Lorsqu’elle cesse de considérer une injustice comme une urgence. Lorsqu’elle transforme une crise exceptionnelle en situation ordinaire.
À force de vivre avec le chômage de masse, nous avons fini par lui accorder le statut de fatalité. Comme s’il s’agissait d’une donnée naturelle, sur laquelle nous n’aurions finalement que peu de prise. Cette résignation est probablement plus dangereuse encore que les chiffres eux-mêmes. Car lorsqu’un problème cesse de scandaliser, il cesse progressivement d’être combattu avec l’énergie qu’il exige. Nous continuons naturellement à accompagner les demandeurs d’emploi, à financer des dispositifs d’insertion, à soutenir des parcours de formation. Ces politiques sont utiles et souvent indispensables. Elles répondent à des situations humaines concrètes. Mais elles ne doivent pas masquer une question plus fondamentale : pourquoi notre économie est-elle incapable, depuis si longtemps, de créer suffisamment d’emplois pour répondre aux besoins de sa population ? C’est cette question que nous avons trop longtemps repoussée. Au lieu d’interroger les fondements de notre modèle économique, nous avons appris à gérer ses conséquences. Nous avons développé des mécanismes d’accompagnement, des outils de compensation et des réponses sociales. Mais une société ne peut durablement construire son avenir en administrant les effets d’un problème sans s’attaquer à ses causes. C’est là que commence le véritable débat. Non pas celui des statistiques, mais celui du projet économique que nous voulons construire pour La Réunion.
Depuis des décennies, les politiques publiques consacrées à l’emploi à La Réunion poursuivent un objectif légitime : limiter les conséquences sociales d’une économie qui ne crée pas suffisamment d’emplois. Contrats aidés, exonérations de cotisations sociales, dispositifs d’insertion, formations, accompagnement des demandeurs d’emploi, aides à l’embauche… Aucun de ces outils n’est inutile. Beaucoup ont permis à des femmes et à des hommes de retrouver une activité ou d’éviter une situation de grande précarité. Mais une question demeure, implacable : si ces dispositifs existent depuis si longtemps, pourquoi le chômage de masse est-il toujours là ? Cette interrogation ne remet pas en cause les personnes qui mettent en œuvre ces politiques. Elle invite à regarder au-delà des réponses immédiates pour interroger le fonctionnement même de notre économie. Car nous avons progressivement confondu deux objectifs différents : gérer une crise et construire un modèle de développement.
Gérer une crise consiste à amortir les chocs, à protéger les plus fragiles, à éviter que des familles basculent dans la pauvreté. C’est indispensable. Mais construire un modèle de développement suppose autre chose : créer les conditions d’une production de richesses capable de générer des emplois durables. Or, c’est précisément là que le bât blesse. Notre économie reste largement dépendante de ressources qui ne sont pas créées sur notre territoire. Les transferts publics, les prestations sociales, les exonérations, les financements nationaux et européens jouent un rôle majeur dans son fonctionnement. Ils soutiennent la consommation, permettent à de nombreuses entreprises de poursuivre leur activité et assurent une indispensable cohésion sociale. Personne ne peut sérieusement nier leur utilité. Mais ces mécanismes posent une question de fond : peuvent-ils constituer, à eux seuls, un projet de développement ? Une économie ne peut durablement prospérer si elle consomme davantage de richesses qu’elle n’en produit. Elle ne peut offrir un avenir à sa jeunesse si elle dépend en permanence de décisions prises ailleurs. Elle ne peut garantir sa résilience si ses principaux moteurs économiques reposent davantage sur les transferts que sur la création de valeur. Cette réalité ne signifie pas que les aides publiques seraient responsables de nos difficultés. Ce serait une erreur de raisonnement. Les aides sont une réponse à une faiblesse structurelle ; elles n’en sont pas la cause. En revanche, lorsque ces réponses deviennent permanentes, elles révèlent que la faiblesse initiale n’a jamais été corrigée. C’est toute la différence entre un traitement et une guérison.
Pendant des années, nous avons traité les symptômes. Nous avons réduit les effets les plus brutaux du chômage de masse. Mais nous n’avons jamais véritablement soigné les causes profondes de notre incapacité à créer suffisamment d’emplois productifs. Le débat public se concentre souvent sur le coût du travail, le montant des aides, les exonérations ou les dispositifs d’accompagnement. Ces sujets sont importants. Pourtant, ils laissent dans l’ombre la question essentielle : que voulons-nous produire à La Réunion dans les vingt ou trente prochaines années ? Quels secteurs voulons-nous développer ? Quelles filières souhaitons-nous faire émerger ? Comment transformer davantage nos ressources locales ? Comment créer davantage de valeur ajoutée sur notre territoire plutôt que de l’importer ? Comment renforcer notre souveraineté alimentaire, énergétique, industrielle, numérique ou culturelle ? Ces questions devraient être au cœur de notre débat collectif. Car le véritable enjeu n’est pas uniquement de réduire les statistiques du chômage. Il est de construire une économie capable d’offrir aux Réunionnaises et aux Réunionnais la possibilité de vivre, de travailler, d’entreprendre et d’innover sur leur propre territoire. Tant que nous n’aurons pas le courage d’ouvrir ce débat, nous continuerons à commenter les chiffres trimestre après trimestre, sans jamais modifier la trajectoire de fond. Et c’est précisément cette trajectoire qu’il est aujourd’hui urgent de repenser.
Reconnaître que notre modèle économique a atteint ses limites ne signifie pas céder au fatalisme. Bien au contraire. C’est le préalable indispensable à toute transformation. La Réunion ne manque ni de talents, ni de compétences, ni d’énergie entrepreneuriale. Elle dispose d’une jeunesse créative, d’universités, de centres de recherche, d’un tissu associatif dynamique, d’agriculteurs, d’artisans, d’entrepreneurs, d’artistes et de professionnels qui démontrent chaque jour leur capacité à innover. Le problème n’est pas l’absence de ressources humaines. Le problème est notre incapacité collective à leur offrir un cadre économique suffisamment productif pour exprimer pleinement leur potentiel. Nous devons donc changer de question. Depuis trop longtemps, nous nous demandons comment mieux répartir les richesses qui arrivent à La Réunion. Il est temps de nous demander comment produire davantage de richesses à La Réunion. Cette nuance est essentielle. Une économie ne se développe pas durablement en redistribuant uniquement des ressources créées ailleurs. Elle se développe lorsqu’elle est capable de créer elle-même de la valeur, d’investir, d’innover, de transformer ses ressources, d’exporter son savoir-faire et de créer des emplois qui reposent sur une activité économique réelle. Cela suppose une vision de long terme.
Produire davantage de notre alimentation. Développer les énergies renouvelables. Transformer localement une plus grande partie de nos productions agricoles. Renforcer les industries de transformation. Soutenir les filières numériques, culturelles et audiovisuelles. Valoriser notre position stratégique dans l’océan Indien. Développer des coopérations économiques équilibrées avec nos voisins. Investir dans la recherche, l’innovation et la formation. Autant de pistes qui ne relèvent pas du rêve, mais d’une stratégie de développement cohérente.
Cette ambition exige également que les grandes orientations économiques puissent être davantage pensées à partir des réalités réunionnaises. Personne ne connaît mieux les contraintes et les potentialités de La Réunion que celles et ceux qui y vivent, y travaillent et y entreprennent. Les réponses élaborées à plusieurs milliers de kilomètres ne peuvent pas toujours prendre en compte les spécificités d’un territoire insulaire confronté à des défis démographiques, sociaux et économiques uniques. Il ne s’agit pas d’opposer La Réunion au reste de la République. Il s’agit d’affirmer qu’un développement durable suppose une plus grande capacité à définir localement les priorités économiques, à expérimenter des solutions adaptées et à construire une stratégie pensée d’abord en fonction des besoins du territoire.
Le débat dépasse donc largement les statistiques publiées cette semaine. Les 209 000 personnes inscrites à France Travail et les 200 020 salariés du secteur privé ne sont pas seulement deux chiffres. Ils sont le révélateur d’un modèle qui peine, depuis trop longtemps, à offrir un avenir professionnel à une partie importante de sa population. Nous pouvons continuer à commenter ces statistiques trimestre après trimestre, en espérant une amélioration progressive. Ou nous pouvons accepter qu’elles nous obligent à poser enfin les vraies questions. L’histoire montre que les sociétés progressent rarement parce que les difficultés disparaissent d’elles-mêmes. Elles progressent lorsque leurs citoyens refusent de considérer l’inacceptable comme une fatalité.
Le véritable scandale n’est donc pas seulement le chômage de masse. Le véritable scandale est que nous ayons fini par vivre avec lui comme s’il était devenu normal. Il est temps de retrouver cette capacité d’indignation qui précède toujours les grandes transformations. Car une société commence à changer le jour où elle refuse de confondre résignation et réalisme. Et La Réunion mérite mieux qu’une gestion permanente de ses difficultés. Elle mérite un projet économique capable de rendre au travail sa place, à la production son ambition et à l’avenir son espérance.
Par Patrice SADEYEN – Le 06/08/2026

