Cambodge : BOU MENG, le peintre qui avait survécu à l’enfer de S-21 est mort
L’artiste cambodgien Bou Meng, l’un des rares rescapés connus de la prison S-21 des Khmers rouges, est mort à l’âge de 85 ans. Torturé dans ce centre de détention de Phnom Penh, il avait échappé à la mort grâce à ses talents de peintre. Plus de trente ans après les faits, son témoignage avait contribué au procès de Kaing Guek Eav, dit « Duch », directeur de S-21.
Bou Meng est mort à l’âge de 85 ans des suites d’une maladie liée à son âge, a rapporté l’Associated Press. Avec sa disparition s’éteint l’un des témoins directs les plus connus de S-21, centre de détention, d’interrogatoire et de torture du régime khmer rouge installé à Phnom Penh. Son histoire est indissociable de celle de Tuol Sleng, nom sous lequel l’ancien centre S-21 est aujourd’hui connu dans le monde entier. Avant de devenir une prison, le site était un établissement scolaire. Sous le régime du Kampuchéa démocratique, il est transformé en centre de sécurité placé sous l’autorité de Kaing Guek Eav, dit « Duch ». Celui-ci dirige S-21 de mars 1976 jusqu’au 7 janvier 1979 et supervise le système d’interrogatoires et d’exécutions.
Bou Meng avait lui-même rejoint le maquis avant la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges, le 17 avril 1975. Il travaille ensuite dans différentes structures contrôlées par l’« Angkar », l’organisation révolutionnaire. En 1977, sa vie bascule. Selon son témoignage recueilli par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), Bou Meng et son épouse sont conduits à S-21 sous le prétexte qu’il devait enseigner à l’École des beaux-arts. À leur arrivée, ils sont menottés, les yeux bandés, photographiés puis séparés. Bou Meng est enfermé avec plusieurs dizaines d’autres détenus. Les prisonniers sont entravés par les chevilles à de longues barres métalliques et reçoivent une alimentation extrêmement réduite. Commencent alors les interrogatoires. Bou Meng racontera avoir été interrogé sur de prétendus liens avec la CIA et le KGB. Il est battu et subit des décharges électriques pouvant aller jusqu’à lui faire perdre connaissance. Il entend également les cris provenant des autres salles de S-21 et voit certains prisonniers être emmenés sans jamais revenir.
C’est paradoxalement son métier d’artiste qui va contribuer à sa survie. À la fin de 1977 ou au début de 1978, Bou Meng est retiré de la détention ordinaire. Il reste prisonnier et sous surveillance, mais n’est plus constamment entravé. Ses geôliers l’utilisent comme peintre. Il réalise notamment des portraits de Pol Pot, dirigeant du Kampuchéa démocratique. Le danger ne disparaît pas pour autant. Bou Meng témoignera que Duch lui-même lui demanda de modifier un portrait de Pol Pot et le menaça de le transformer en « engrais humain » si son travail n’était pas satisfaisant. Le jugement du dossier 001 des CETC confirme que Bou Meng, comme le peintre Vann Nath et le mécanicien Chum Mey, faisait partie d’un nombre très limité de détenus sélectionnés pour travailler à l’intérieur du complexe. Ils demeuraient sous surveillance permanente, sans liberté de mouvement, et savaient qu’un travail jugé insuffisant pouvait entraîner leur punition. Son talent n’avait donc pas fait de lui un homme libre. Il l’avait rendu momentanément utile à ses bourreaux. Et cette utilité lui permit de rester vivant.
S-21 est devenu l’un des principaux symboles du système répressif mis en place par le Parti communiste du Kampuchéa. Entre 1975 et 1979, le régime khmer rouge impose au Cambodge une transformation radicale de la société : déplacements forcés de population, travail obligatoire, persécutions politiques et sociales, détentions, torture et exécutions. Environ 1,7 million de personnes sont mortes pendant cette période, selon les estimations généralement retenues. À S-21, les prisonniers étaient considérés comme des ennemis du régime et soumis à des interrogatoires destinés notamment à obtenir des « aveux ». Le témoignage de Bou Meng contribuera plusieurs décennies plus tard à documenter juridiquement ce système. Le 1er juillet 2009, Bou Meng comparaît devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Cette fois, il n’est plus devant Duch comme prisonnier. Il témoigne contre lui en qualité de partie civile. Son récit contribue aux constatations de la juridiction concernant les meurtres et l’extermination, l’esclavage, l’emprisonnement, la torture et d’autres actes inhumains commis à S-21. Kaing Guek Eav est reconnu coupable, le 26 juillet 2010, de crimes contre l’humanité et de violations graves des Conventions de Genève. Sa condamnation sera ensuite portée à la réclusion à perpétuité. Il meurt en 2020.
Après la chute des Khmers rouges, Bou Meng consacre une partie importante de sa vie à raconter ce qu’il a vécu. Ses peintures, ses interventions publiques et surtout son témoignage judiciaire participent à la documentation des crimes commis à S-21. Son parcours rejoint celui d’autres survivants devenus des figures essentielles de cette mémoire, notamment le peintre Vann Nath. Les œuvres de ce dernier représentant les conditions de détention et les tortures furent elles-mêmes présentées devant les CETC. Bou Meng, lui, aura vécu assez longtemps pour voir le directeur de la prison où il avait été torturé comparaître devant une juridiction.
Près d’un demi-siècle après la chute du régime khmer rouge, sa disparition rappelle aussi une évolution désormais inévitable : les témoins directs du Kampuchéa démocratique sont de moins en moins nombreux. Restent leurs dépositions, les archives judiciaires, les photographies, les peintures et les milliers de documents conservés sur S-21. Autant de traces laissées par ceux qui, comme Bou Meng, ont survécu à un système conçu pour ne laisser derrière lui presque aucun témoin.
Par Patrice SADEYEN – Le 25/08/2026

