Nos petites entreprises sont-elles en train de craquer ?

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À première vue, l’économie réunionnaise tient. Le chiffre d’affaires de nos TPE-PME progresse encore. La Réunion fait même mieux que la moyenne nationale. Et pourtant, quelque chose me gêne dans les derniers chiffres publiés. Parce qu’au même moment les défaillances d’entreprises augmentent fortement, le chômage remonte et des commerçants disent voir moins de monde entrer dans leurs boutiques. Je ne prétends pas avoir l’explication. Mais je crois que nous avons suffisamment de signaux devant nous pour commencer à nous poser sérieusement une question : que se passe-t-il avec nos petites entreprises ?

J’ai reçu, hier, le dernier baromètre IMAGE PME du Conseil régional de l’Ordre des experts-comptables de La Réunion. Je l’ai lu une première fois. Puis une deuxième. Parce que quelque chose ne collait pas. D’un côté, une plutôt bonne nouvelle : le chiffre d’affaires des 4 659 TPE-PME observées progresse encore de 1,3 % au deuxième trimestre 2026. Sur l’ensemble du premier semestre : +2,5 %. La Réunion se classe même troisième parmi les régions étudiées, au-dessus de la moyenne nationale. On pourrait s’arrêter là et se dire : finalement, ça tient. Sauf qu’un autre chiffre apparaît quelques lignes plus bas. +32 % de défaillances d’entreprises au deuxième trimestre. Et là, forcément, je m’interroge. Comment peut-on avoir, au même moment, une activité qui continue de progresser et autant d’entreprises qui tombent ? Je n’ai pas la réponse. Mais j’ai envie de comprendre.

UN CHIFFRE D’AFFAIRES QUI AUGMENTE, EST-CE FORCÉMENT UNE BONNE NOUVELLE ? C’est la première question que je me suis posée. Je ne suis pas économiste. Mais lorsqu’on dirige une petite structure, on sait au moins une chose : ce n’est pas le chiffre d’affaires qui paie les factures. C’est ce qu’il reste derrière. On peut facturer davantage et voir en même temps augmenter le carburant, les assurances, les salaires, les loyers, les fournisseurs, le fret, les remboursements d’emprunts. À la fin du mois, le chiffre d’affaires peut avoir progressé. Et la trésorerie, elle, avoir reculé.

Or l’inflation était de 1,5 % sur un an à La Réunion en juin. Et derrière cette moyenne se cache notamment une hausse très importante des produits pétroliers. Je ne vais pas faire semblant de savoir quelle part exacte de ces augmentations se retrouve dans les comptes de chaque entreprise réunionnaise. Cela dépend évidemment des secteurs. Mais je me pose une question simple. Si le chiffre d’affaires augmente de 1,3 %, combien reste-t-il réellement une fois toutes les charges payées ? C’est peut-être ce chiffre-là qu’il faudrait regarder.

Un autre élément m’interpelle. Au premier trimestre 2026, ce même baromètre annonçait une progression du chiffre d’affaires de 4,5 %. Trois mois plus tard : 1,3 %. Le rythme a donc fortement ralenti. J’aurais pu penser qu’il s’agissait simplement d’un mauvais trimestre. Mais je suis allé regarder ailleurs. Et l’IEDOM semble observer un mouvement assez proche. Son indicateur du climat des affaires était à 103,8 au premier trimestre. Au deuxième, il revient à 100,1. Je ne vais pas transformer trois points d’indice en annonce de catastrophe. Ce serait absurde. Mais quand plusieurs indicateurs commencent à tourner dans la même direction au même moment, j’ai au moins envie de regarder ce qui se passe. D’autant que les défaillances, elles, accélèrent.

DERRIÈRE LE +32 %, IL Y A DES ENTREPRISES. Le +32 % est spectaculaire. Peut-être même trop spectaculaire pour être utilisé seul. Sur douze mois, le chiffre est moins brutal mais reste préoccupant : 1 240 défaillances ont été enregistrées entre juillet 2025 et juin 2026, soit une hausse de 17,7 % par rapport aux douze mois précédents. En France, la progression est nettement plus faible. Mais là encore, derrière les pourcentages, j’essaie surtout d’imaginer ce que cela représente.

Une défaillance, ce n’est pas seulement une ligne supplémentaire dans un tableau Excel. C’est parfois un artisan qui ferme son atelier. Un commerçant qui baisse définitivement son rideau. Un restaurateur qui ne peut plus payer ses fournisseurs. Des salariés qui perdent leur emploi. Une famille qui avait engagé ses économies dans une entreprise. Des années de travail qui peuvent disparaître en quelques mois. Et peut-être est-ce justement pour cela qu’il faudrait regarder ces chiffres avant qu’ils deviennent franchement mauvais.

EST-CE ENCORE LE COVID QUI NOUS RATTRAPE ?. C’est la première explication qui vient à l’esprit. Pendant la crise sanitaire, énormément d’entreprises ont été soutenues. Fonds de solidarité. Prêts garantis par l’État. Reports de charges. Activité partielle. Sans ces dispositifs, combien auraient disparu dès 2020 ou 2021 ? Je n’en sais rien. Et heureusement que ces aides ont existé. Mais une question se pose aujourd’hui. Certaines entreprises très fragilisées à l’époque sont-elles simplement arrivées au bout de ce qu’elles pouvaient supporter ? Est-ce que nous payons aujourd’hui, avec plusieurs années de retard, une partie de la crise Covid ? C’est possible. Mais quelque chose m’empêche de m’arrêter à cette explication. Nous sommes en 2026. Et les difficultés que rencontrent aujourd’hui les petites entreprises ne ressemblent plus forcément à celles de 2020.

ET SI LE PROBLÈME ÉTAIT AUSSI CHEZ NOUS ? Vivre et entreprendre à La Réunion, ce n’est pas entreprendre n’importe où. Nous sommes une île. Nous importons énormément. Trop a mon avis. Nous sommes loin des grands marchés. L’énergie et le transport pèsent lourd. Notre marché intérieur est limité. Très. Le chômage reste considérable. Beaucoup de familles doivent compter chaque euro avant de le dépenser. Et notre économie repose sur une multitude de très petites entreprises qui n’ont pas nécessairement six mois de trésorerie devant elles. Je ne dis pas que cela explique la hausse des défaillances. Je dis que la question mérite d’être posée. Parce qu’une petite entreprise peut parfois basculer pour beaucoup moins qu’on ne l’imagine. Un gros client qui paie avec deux mois de retard. Une camionnette à remplacer. Quelques semaines de mauvaise fréquentation. Une échéance bancaire. Une facture d’énergie plus lourde. Un fournisseur qui réclame son règlement. Et soudain la trésorerie ne suit plus. Pas nécessairement parce que l’entreprise ne travaille pas. Simplement parce qu’elle n’a plus suffisamment d’air.

ET DE L’AUTRE CÔTÉ DU COMPTOIR, IL Y A LES RÉUNIONNAIS. C’est peut-être aussi là qu’il faut regarder. L’IEDOM rapporte que des professionnels du commerce constatent une baisse de fréquentation. Le chômage atteint 18,8 % au deuxième trimestre 2026. Les dossiers de surendettement des ménages ont également fortement augmenté sur un an en juillet. Je fais attention à ne pas tout mélanger. Ces chiffres ne prouvent pas que le chômage provoque directement les défaillances d’entreprises. Mais quand une famille doit arbitrer entre les courses, le carburant, le loyer, l’électricité et tout le reste, quelque chose finit forcément par sortir du panier. Un restaurant en moins. Une sortie reportée. Une réparation qu’on attendra encore un mois. Un achat que l’on repousse. Pris individuellement, cela paraît dérisoire. Multiplié par des milliers de familles, cela finit peut-être par se retrouver quelque part dans les caisses de nos commerces et de nos petites entreprises. Là encore : je m’interroge.

NOUS CRÉONS BEAUCOUP D’ENTREPRISES. MAIS COMBIEN TIENNENT ? Il y a pourtant un chiffre qui pourrait nous rendre optimistes. La Réunion continue de créer beaucoup d’entreprises. Environ 15 400 créations ont été enregistrées en 2025, même si une partie de la progression s’explique par un phénomène particulier lié aux SNC et au Girardin industriel. Cela signifie au moins une chose : l’envie d’entreprendre existe. Mais je me demande si nous ne regardons pas trop souvent le nombre de créations et pas suffisamment ce qui se passe ensuite. Créer une entreprise est une chose. En vivre en est une autre. Passer la première année. Puis la deuxième. Puis la troisième. Pouvoir se verser un revenu. Embaucher éventuellement quelqu’un. Constituer un peu de trésorerie. Résister au premier gros imprévu. Voilà peut-être les chiffres que j’aimerais connaître. Combien de nos petites entreprises passent réellement le cap des trois ans ? Des cinq ans ? Et parmi celles qui disparaissent aujourd’hui, lesquelles sont-elles ? Des entreprises toutes jeunes ? Des entreprises installées depuis vingt ans ? Des artisans ? Des commerçants ? Des restaurants ? Des entreprises du bâtiment ? Parce que si nous ne savons pas qui tombe, nous aurons beaucoup de mal à comprendre pourquoi ça tombe.

JE N’ANNONCE PAS UNE CRISE. Je veux être clair sur ce point. Les chiffres dont nous disposons ne permettent pas, à mes yeux, d’écrire que les petites entreprises réunionnaises seraient en train de s’effondrer. L’activité continue de progresser. Des entreprises continuent de se créer. Des milliers d’entrepreneurs travaillent, investissent, embauchent et tiennent. Mais je refuse aussi de regarder uniquement les chiffres qui rassurent. Parce qu’en quelques mois nous voyons apparaître plusieurs choses en même temps. Une activité qui ralentit fortement. Des défaillances qui accélèrent. Un climat des affaires qui se tasse. Des commerçants qui parlent de fréquentation en baisse. Un chômage qui remonte. Des ménages qui semblent davantage sous pression. Peut-être que tout cela n’annonce rien de plus qu’un mauvais passage. Je le souhaite. Peut-être aussi que nous sommes devant quelque chose de plus profond. Je n’en sais rien. Et c’est justement pour cela que j’aimerais que nous regardions maintenant. Pas dans deux ans. Pas lorsque nous compterons les entreprises disparues. Maintenant. Car derrière cette accumulation de chiffres reste une question à laquelle, pour l’instant, je ne trouve pas de réponse satisfaisante : Assistons-nous simplement à la disparition différée d’entreprises maintenues à flot pendant le Covid par les dispositifs d’aide, ou les conditions économiques propres à La Réunion produisent-elles désormais une fragilité nouvelle et durable de nos petites entreprises ? Et peut-être faut-il envisager une troisième possibilité. Et si les deux étaient en train de se rencontrer ?

Par Patrice SADEYEN – Le 23/09/2026

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Patrice Sadeyen

Patrice Sadeyen est journaliste citoyen, acteur de la vie associative et consultant en développement culturel. Il travaille depuis plus de trente ans sur les questions de mémoire, de patrimoine, de gouvernance associative et de coopération internationale. Ses tribunes interrogent les enjeux politiques, culturels et sociétaux de La Réunion et de l'Océan Indien.