Couillon ! C’est celui qui le dit qui l’est !

Il y a des mots qu’on ferait mieux de garder pour soi. En 2025, Sébastien Lecornu distribuait les « couillons » à ceux qui voulaient faire intervenir l’armée dans le maintien de l’ordre. En 2026, voilà que son propre gouvernement annonce des militaires pour sécuriser une journée de manifestation. Certes, les missions ne sont pas exactement les mêmes. Mais quelle délicieuse pirouette ! À force de prendre les autres pour des imbéciles, on finit parfois par se retrouver nez à nez avec son propre dictionnaire. Et comme on disait dans les cours de récréation : « C’est celui qui le dit qui l’est ! »
Le 12 mars 2025, Sébastien Lecornu est confortablement installé face à Guillaume Pley, sur le plateau de LEGEND. À l’époque, il est ministre des Armées. Le journaliste l’interroge sur cette idée qui revient régulièrement dans le débat public : envoyer les soldats régler les problèmes de sécurité dans les banlieues. La réponse fuse : « Il n’y a pas un mois où on n’a pas un couillon qui vient sur un plateau pour dire il faut envoyer l’armée. » Ah ! Voilà qui est envoyé ! Pas de circonlocutions, pas de langue de bois. Un bon vieux « couillon », servi avec l’autorité de celui qui sait et qui entend bien le faire savoir.
Et sur le fond, le ministre n’avait pas tort. Un soldat n’est pas un policier. On ne prépare pas des militaires à combattre un ennemi pour ensuite les envoyer gérer les tensions entre citoyens. Lecornu expliquait cette différence avec conviction. Il aurait pu s’en tenir là. Mais non. Il fallait ajouter le petit coup de pied de l’âne. Celui qui transforme une explication sérieuse en numéro de supériorité intellectuelle. C’est toujours tentant, quand on est ministre, de prendre les autres pour des ânes. Surtout quand on dispose d’un micro et que personne ne vient vous rappeler que les paroles, contrairement aux promesses électorales, ont parfois une excellente mémoire.
Et puis patatras ! Dix-neuf mois passent. Nous voilà au 20 octobre 2026. Lecornu a changé de fauteuil. Il est désormais à Matignon. Et son ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, annonce que des militaires de l’opération Sentinelle seront mobilisés à l’occasion de la manifestation du 24 octobre. Tiens donc !
Alors, bien sûr, on nous expliquera que ce n’est pas pareil. Et, techniquement, c’est vrai. Les soldats ne sont pas censés disperser les manifestants. Ils assureront des missions de sécurisation afin de permettre aux policiers et aux gendarmes de se consacrer au maintien de l’ordre. Voilà. Tout est dans la subtilité. On ne demande pas aux militaires de faire le travail des policiers. On leur demande de faire une partie de ce que font habituellement les policiers pour que les policiers puissent faire autre chose. Vous suivez ? C’est parfaitement explicable sur le plan opérationnel. Mais avouez que, pour un gouvernement dirigé par celui qui distribuait naguère les « couillons », le hasard a un sacré sens de l’humour. Le couillon est dans les détails.
Il faut reconnaître aux responsables politiques un talent particulier : celui de trouver des nuances là où, quelques mois auparavant, ils distribuaient des certitudes. Hier, les choses étaient simples. D’un côté, ceux qui savaient. De l’autre, les couillons. Aujourd’hui, il faut distinguer les missions, les périmètres, les chaînes de commandement, les dispositifs de sécurisation et les nécessités opérationnelles. Tout cela est sérieux. Tout cela mérite d’être expliqué. Mais pourquoi ces précautions n’accompagnent-elles pas toujours les petites phrases destinées à faire le spectacle ? Car enfin, personne n’obligeait Sébastien Lecornu à employer ce mot. Il aurait pu démontrer l’absurdité d’une proposition sans traiter ceux qui la défendaient d’imbéciles. Il a préféré le raccourci. Et le voilà rattrapé par ce qu’il croyait sans doute être un bon mot. C’est le danger des formules assassines. Elles font mouche à l’aller, mais personne ne garantit qu’elles ne reviendront pas à l’expéditeur.
Et Pagnol, dans tout ça ? En 1936, Marcel Pagnol nous offrait César. Quatre-vingt-dix ans plus tard, les conversations du Bar de la Marine n’ont décidément pas pris une ride. On y retrouve cette gouaille méridionale, ces hommes qui parlent fort, qui savent tout sur tout et qui ne manquent jamais une occasion de traiter leur voisin de couillon. Dans l’extrait qui circule aujourd’hui, il est même question de « trompe-couillon ». Il fallait bien que Pagnol s’invite dans cette histoire. Lui qui connaissait si bien les travers humains aurait sans doute trouvé matière à dialogue entre le Lecornu de 2025 et celui de 2026. L’un aurait traité l’autre de couillon. L’autre lui aurait expliqué, avec le plus grand sérieux, qu’il n’avait rien compris. Et César aurait probablement demandé qu’on lui serve un verre, histoire de supporter la conversation.
Finalement, entre le Bar de la Marine et Matignon, il n’y a peut-être qu’une différence : chez Pagnol, au moins, les dialogues étaient bien écrits.
Par Patrice SADEYEN – Le 22/10/2026




