17 octobre : de l’incompétence au laisser-faire

Société
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60 000 agents pour une mobilisation qu’on savait massive, des centres-villes livrés aux pilleurs, des revendications jamais entendues, le 17 octobre n’est pas que le révélateur d’une doctrine dépassée. C’est la démonstration d’un pouvoir qui n’a pas voulu, ou pas su, faire son travail, et qui, au sommet, n’en a tiré aucune conséquence.

Il y a une manière facile d’évoquer le 17 octobre en passant de la faute à la doctrine, au schéma national du maintien de l’ordre, à la complexité du métier, aux groupes violents qui se greffent sur des cortèges pacifiques. Tout cela existe, bien sûr. Mais à force d’invoquer la doctrine, on finit par oublier l’essentiel. Une doctrine, ce n’est pas une fatalité. C’est un choix. Et ce choix, ce sont des hommes et des femmes au sommet de l’État qui le font, le financent et l’assument.

Or, sur les deux versants de cette crise (répondre aux revendications, et traiter la violence) l’exécutif a échoué de la même manière, par manque de volonté et par impréparation.

On savait. On n’a pas voulu

Commençons par le plus accablant, parce que c’est le plus factuel. Les services de renseignement tablaient sur 200 000 manifestants. Ils ont été 550 000 à 800 000. Le ministre de l’Intérieur a lui-même parlé d’un « manque d’anticipation ». La formule facile… La réalité est plus dure car les notes des renseignements annonçaient un « effet d’emballement », des actions « éruptives, peu préparées et offensives ». Ce n’était pas un trou noir informationnel mais un faisceau de signaux convergents.

Pour faire face, 60 000 agents mobilisés. Les Gilets jaunes, à leur pic, avaient mobilisé 89 000 policiers et gendarmes. On parle donc de 30 000 agents d’écart, pour une mobilisation d’une tout autre ampleur.

Pourquoi ? Les explications, à condition qu’elles restent anonymes, sont données par des témoignages : début des vacances scolaires, rappels compliqués, et surtout le coût. Les heures supplémentaires majorées pèsent sur un budget contraint. On a donc économisé sur la sécurité pour mieux payer les dégâts. Ce n’est pas de l’incompétence technique, c’est une faute d’arbitrage avec un calcul à courte vue, fait par des gens dont le métier est précisément d’arbitrer.

Le mauvais calcul

Ce point mérite de s’y attarder, parce qu’il disqualifie l’argument budgétaire mieux que n’importe quel réquisitoire. Le coût d’un dispositif renforcé, même payé double, est marginal au regard du coût des violences avec des dégâts matériels, commerces fermés, blessés, procédures judiciaires, assurances, image du pays, confiance dans l’État.

Et il y a pire, ce calcul est faussé à la racine par un biais de silos. Celui qui paie les renforts, c’est le ministère de l’Intérieur. Celui qui absorbe les dégâts, ce sont les assureurs, les collectivités, les commerçants, d’autres budgets publics. Autrement dit, celui qui décide n’est pas celui qui paie les conséquences de sa décision.

Sur le terrain, plus personne ne décide

Vient ensuite l’argument de la doctrine et regardons ce qu’elle a produit concrètement ce jour-là.

Des compagnies entières immobilisées devant des bâtiments sans attroupement, sans menace identifiée, pendant que des groupes de pilleurs se déplaçaient d’un point à un autre. Aucune réserve mobile constituée. Rien à redéployer. À Lyon, des policiers décrivent des convois bloqués, des munitions manquantes, jusqu’aux menottes qui faisaient défaut.

Le maire de Marseille, Benoît Payan, a exprimé son incompréhension : « Je ne comprends pas pourquoi les forces de l’ordre se sont employées à tirer des gaz lacrymogènes, non pas sur les pilleurs et sur les casseurs, mais sur les manifestants. » À Nice, le PCF interpelle le préfet sur « l’absence totale des forces de l’ordre ». À Limoges, le maire estime que sa ville a « manqué de moyens dès 15h30 », l’hôtel de ville a brûlé.

Or, dans ce métier, l’agilité n’est pas une option, c’est le métier lui-même. Un bâtiment sécurisé qui ne subit plus de menace ne justifie pas qu’une compagnie de sécurité y reste plantée. Une réserve, c’est fait pour ça. Que l’on n’ait pas su, ou pas voulu, libérer et redéployer des unités dès lors qu’elles n’étaient plus utiles, ce n’est pas une question de doctrine, c’est un échec de commandement.

Le grand silence sur les revendications

Il y a un second versant, que l’on oublie trop souvent, et qui relève exactement de la même carence, celui du traitement politique des revendications.

Que retient-on, au fond, du 17 octobre ? Des chiffres, des images, des polémiques. Rien sur le fond des revendications. Aucune réponse, aucune ouverture concrète, aucune avancée.

Or c’est précisément là que se joue la radicalisation. Une mobilisation qui ne trouve aucune prise institutionnelle ne s’éteint pas mais elle se durcit. Le politique a déserté le terrain avant même que la rue ne s’y installe, laissant la police seule face à des colères qu’elle n’a pas les moyens, ni la légitimité, de traiter.

On peut toujours réformer une doctrine, acheter des grenades ou des LBD. L’Etat peut axer sa réponse sur la répression autant qu’il veut, cela ne répondra en rien aux revendications légitimes. Le pays va mal ! Infirmiers, soignants, pompiers, personnels de l’Education nationale, justice, lycéens, étudiants, professionnels de la culture, associations, même la police, le pays entier va mal !

Quelle que soit la casse engendrée par les violences, ce mal ne disparaitra pas. Seule une réelle volonté politique peut mettre fin à ces colères avec des réponses rapides en concrètes… pas un discours affligeant à 20h.

Le fusible a grillé

Reste la séquence finale, qui achève de transformer l’échec opérationnel en faillite politique. Laurent Nuñez, ministre de l’intérieur a présenté sa démission. Le président la refuse !

L’idée est de garder le fusible en place, concentrer les critiques sur le ministre, protéger le sommet. Le résultat est exactement inverse. Le ministre est politiquement carbonisé, et c’est désormais Emmanuel Macron qui se retrouve en première ligne sur un échec relevant d’une mission régalienne.

En refusant cette démission, le président n’a pas sauvé son ministre. Il a absorbé la crise et envoyé comme signal qu’au sommet de l’État, l’échec n’a pas de conséquence. C’est peut-être le dommage le plus durable de toute cette séquence.

Quand on voit les résultats du ministre, on y trouve absolument rien de défendable qui justifie son maintien en poste. Non seulement sa démission aurait méritée d’être acceptée mais il est fort probable que des plaintes à son encontre seront déposées.

Le 17 octobre, l’État a protégé ses murs. Il n’a pas protégé ses rues, ni ses citoyens, ni ses policiers, ni le droit de manifester. Ce n’est pas la doctrine qui a failli, c’est le pouvoir. Incompétence et/ou laisser-faire, dans tous les cas, c’est inadmissible.

Par Jean Fauconnet – Le 20/10/2026

* Crédit Photo : ©montage actu.fr / SERGE TENANI / Hans Lucas

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Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.