Affaire BARDELLA, les français redécouvrent l’eau chaude

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L’affaire Bardella serait-elle une révélation ? Vraiment ? Depuis 1972, l’histoire du Front national, devenu Rassemblement national, est documentée : Ordre nouveau, anciens collaborationnistes, Waffen-SS, négationnistes, puis Alain Soral et les différentes générations de militants qui ont gravité autour de cette galaxie. Ce qui est nouveau aujourd’hui, ce ne sont pas ces racines. Ce sont les écrits antisémites que Mediapart attribue personnellement à Jordan Bardella — et que celui-ci conteste. Alors pourquoi cet étonnement collectif ? Peut-être parce qu’à force de raconter la « dédiabolisation », une partie de la France a fini par oublier ce dont le parti cherchait précisément à se démarquer.

Il y a quelque chose d’étrange dans la séquence que nous vivons. Depuis quelques jours, la France semble découvrir avec stupéfaction que l’antisémitisme a traversé l’histoire du Front national. Comme si une trappe venait soudainement de s’ouvrir sous nos pieds. Comme si des archives secrètes venaient d’être exhumées. Comme si nous apprenions quelque chose que personne, jusque-là, ne pouvait savoir. Mais de quoi parlons-nous exactement ? L’enquête publiée le 28 septembre par Mediapart attribue à Jordan Bardella des conversations privées datant notamment de 2013 contenant des propos antisémites et complotistes. Le journal affirme avoir soumis ces éléments à un travail d’authentification et les avoir confrontés à des témoignages. Jordan Bardella conteste formellement leur authenticité, parle de « faux grossiers » et a annoncé une plainte en diffamation. À cet instant, c’est donc ainsi qu’il faut présenter les choses : une enquête journalistique documentée d’un côté, une contestation catégorique de l’intéressé de l’autre. Rien ne justifie de transformer une enquête en jugement définitif. (Mediapart, 28 septembre 2026 ; Le Monde, 28 septembre 2026).

Mais cette affaire pose une autre question. Une question beaucoup plus ancienne. 1972. Tout était déjà là, et presque tout était public. Pour comprendre, il faut remonter cinquante-quatre ans en arrière. Le Front national est créé en octobre 1972. L’Assemblée nationale rappelle, dans un rapport parlementaire consacré au Département protection sécurité, qu’il naît à l’initiative des dirigeants d’Ordre nouveau afin notamment de présenter des candidats aux élections. Le même rapport décrit les différentes familles que Jean-Marie Le Pen devait alors fédérer, notamment des courants issus de Vichy et de la collaboration, du poujadisme et de l’activisme étudiant d’extrême droite. (Assemblée nationale, rapport n° 1622, 1999). Ce n’est pas une interprétation militante écrite cinquante ans plus tard. C’est de l’histoire politique documentée. Ordre nouveau avait adopté dès juin 1972 le projet de création du Front national. Son programme défendait alors une conception autoritaire et corporatiste de la société, très éloignée de la démocratie parlementaire. Lorsque vient le moment de construire le FN, l’objectif devient électoral : rassembler plusieurs familles de l’extrême droite française sous une bannière commune. (Le Monde, 5 octobre 2022). Parmi les acteurs de cette fondation figure François Brigneau, passé par la Milice sous l’Occupation, auquel est attribuée la rédaction de la première déclaration d’intention du parti. Roger Holeindre, passé par l’OAS, appartient également au premier cercle. Alain Robert dirige alors Ordre nouveau. Pierre Bousquet, ancien Waffen-SS de la division Charlemagne, devient le premier trésorier du Front national et participe au dépôt de ses statuts. Ce ne sont pas des insinuations. Ce sont des éléments biographiques établis. Même le symbole choisi par le nouveau parti raconte quelque chose de cette histoire. La flamme bleu-blanc-rouge du FN est directement apparentée à celle du Mouvement social italien, le MSI, formation néofasciste créée après la guerre par d’anciens responsables et militants du fascisme italien. L’INA conserve d’ailleurs une interview de Jean-Marie Le Pen réalisée dès novembre 1972 au cours de laquelle il est interrogé sur la ressemblance entre les affiches du Front national et celles des néofascistes italiens. (INA, 3 novembre 1972 ; INA, 26 septembre 2022). Rien de tout cela n’était caché. 

L’histoire ne s’arrête pas aux fondateurs. François Duprat devient dans les années 1970 l’un des idéologues importants du Front national. Les travaux consacrés à l’histoire du négationnisme français ont documenté son rôle dans la diffusion de textes contestant la réalité ou l’ampleur de l’extermination des Juifs d’Europe. (Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France ; Franceinfo, « Derrière le Front », 20 mars 2017). Là encore : où serait la découverte ? Cette histoire a été étudiée. Publiée. 

Commentée. Archivée. Puis Jean-Marie Le Pen lui-même a multiplié pendant des décennies les controverses relatives à la Shoah, notamment avec sa formule de 1987 présentant les chambres à gaz comme un « point de détail » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, déclaration qui lui valut notamment des condamnations judiciaires. Autrement dit, la présence de l’antisémitisme et du négationnisme dans une partie de l’histoire du Front national n’est pas une accusation apparue en septembre 2026. Elle appartient à l’histoire publique du parti.

Ce serait cependant commettre l’erreur inverse que de prétendre que rien ne s’est passé depuis 1972. Cinquante-quatre années ont passé. Des dirigeants sont morts. D’autres sont partis. Des générations militantes se sont succédé. Le parti a changé de nom. Son électorat s’est considérablement élargi. Ses cadres se sont professionnalisés. Son discours public s’est transformé. Et surtout, Marine Le Pen a construit une stratégie politique précisément destinée à rompre avec une partie de cet héritage encombrant. On lui donnera un nom devenu célèbre : la « dédiabolisation ». Elle ne commence d’ailleurs pas en 2026. Elle s’inscrit dans une histoire beaucoup plus longue. Dès les années 2000, Marine Le Pen cherche à modifier l’image du parti. Lorsqu’elle accède à sa présidence en janvier 2011, cette orientation devient centrale. Il faut reconnaître ce fait si l’on veut comprendre ce qui s’est produit. La question sérieuse n’est donc pas de prétendre que le RN de 2026 serait strictement identique au FN de 1972. Ce serait historiquement paresseux. La véritable question est autrement plus intéressante :

Qu’est-ce qui a changé ? Et surtout : qu’est-ce qui n’a pas changé ?

C’est ici qu’un personnage devient particulièrement intéressant : Alain Soral. Pas parce qu’il faudrait aujourd’hui refaire de lui le centre de l’histoire, mais parce qu’il constitue un pont entre plusieurs générations. Son rapprochement avec le Front national est documenté. En 2007, la presse rapporte ses relations avec plusieurs responsables du FN, son apport intellectuel revendiqué auprès de Jean-Marie Le Pen et l’influence qu’il affirme avoir exercée sur certains discours et orientations politiques. Marine Le Pen appartient alors aux responsables du parti avec lesquels il entretient des relations politiques. (Le Monde, février et mars 2007). Soral quittera ensuite le FN. Mais ses idées ne disparaissent pas pour autant instantanément de certains milieux militants. Le Monde rapporte aujourd’hui que, dans les années 2010, son influence restait perceptible parmi une partie des jeunes militants frontistes. Un ancien cadre interrogé par le quotidien décrit une génération largement exposée à ses vidéos. Et c’est ici qu’il faut accepter un élément contradictoire qui ne correspond pas forcément à la démonstration la plus confortable : ce même témoin affirme n’avoir jamais entendu de théories antisémites dans ce milieu et rapporte que Jordan Bardella considérait lui-même que l’antisémitisme de Soral nuisait à ses analyses. (Le Monde, 30 septembre 2026). 

Cette contradiction compte. Parce qu’en histoire comme en journalisme, on ne doit pas éliminer un fait simplement parce qu’il dérange la thèse que l’on souhaite défendre.

Alors, qu’avons-nous réellement découvert ? Revenons à septembre 2026. Des propos extrêmement graves sont aujourd’hui attribués au président du Rassemblement national. Ils doivent être examinés. Leur authenticité doit pouvoir être discutée. Mediapart doit pouvoir défendre son enquête. Jordan Bardella doit pouvoir la contester. Et si cette affaire doit un jour se poursuivre devant la justice, ce sera à celle-ci de trancher ce qui relève de son domaine. Mais ne faisons pas semblant de découvrir simultanément l’histoire du Front national. Elle n’a jamais été enfermée dans un coffre-fort. Elle était dans les livres.

Dans les journaux. Dans les archives parlementaires. Dans les archives audiovisuelles. Dans les travaux des historiens. Et parfois même dans les propres déclarations de ses dirigeants. La dédiabolisation a peut-être réussi beaucoup plus profondément que prévu. C’est peut-être là que se trouve le véritable sujet. Une stratégie de normalisation politique ne consiste pas nécessairement à faire disparaître le passé. Cela serait impossible. Elle peut produire quelque chose de beaucoup plus subtil : modifier progressivement la place que ce passé occupe dans notre perception du présent.

Le FN est devenu le Rassemblement national en 2018. Le changement de nom n’a évidemment pas effacé son histoire. Mais il a accompagné une transformation de son image publique, de son discours, de ses cadres et de sa place dans le paysage institutionnel français. Et cette transformation est elle-même un fait politique qu’on ne peut balayer d’un revers de main. 

Le RN contemporain ne peut être réduit mécaniquement à chacun des hommes qui participèrent à la fondation du FN en 1972. Mais l’inverse serait tout aussi absurde : faire comme si le changement de générations, de dirigeants, de communication et de nom avait rendu cette histoire sans importance. Une organisation politique possède une histoire. Elle peut rompre avec elle. Elle peut la condamner. Elle peut s’en éloigner. Elle peut la réinterpréter. Mais elle ne peut pas faire qu’elle n’ait jamais existé. 

C’est pourquoi le spectacle actuel interroge. Que l’enquête sur Jordan Bardella provoque un débat est parfaitement compréhensible. Les accusations sont graves et concernent le président de l’un des principaux partis politiques français. 

Mais que cette affaire semble provoquer parallèlement une redécouverte générale des origines du Front national est beaucoup plus étrange. Fallait-il réellement attendre septembre 2026 pour découvrir Ordre nouveau ? Pierre Bousquet ?

François Brigneau ? François Duprat ? Le MSI italien ? Les déclarations de Jean-Marie Le Pen ? Le passage d’Alain Soral au Front national ? Non. Nous savions. Les journalistes savaient. Les historiens savaient. Les responsables politiques savaient. Et les Français pouvaient savoir. Tout était là : les noms, les parcours, les archives, les discours, les condamnations, les images. Alors peut-être faut-il arrêter de demander seulement ce que Jordan Bardella aurait écrit à 17 ou 18 ans. La question est autrement plus dérangeante. Comment un pays peut-il redécouvrir comme une révélation ce qu’il connaît depuis plus d’un demi-siècle ? Car personne n’a effacé l’histoire du Front national. Personne n’a brûlé les archives. Personne n’a interdit les livres. Personne n’a fait disparaître les images. Nous n’avons donc pas découvert l’eau chaude. Nous savions.

Et c’est peut-être cela, le plus inquiétant : le problème n’est plus l’ignorance, mais l’accoutumance.

Par Patrice SADEYEN – Le 12/10/2026

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Patrice Sadeyen

Patrice Sadeyen est journaliste citoyen, acteur de la vie associative et consultant en développement culturel. Il travaille depuis plus de trente ans sur les questions de mémoire, de patrimoine, de gouvernance associative et de coopération internationale. Ses tribunes interrogent les enjeux politiques, culturels et sociétaux de La Réunion et de l'Océan Indien.