Enquêter sous pression

TRIBUNE
Nous enquêtons. Nous dérangeons. Alors ils menacent de procès, ils envoient les huissiers, ils intimident les sources. Et maintenant, on parle même de « costard en Kevlar ». Une démocratie ne commence pas à vaciller seulement lorsqu’on interdit à la presse de publier. Elle vacille aussi lorsque enquêter devient un risque qu’il faut apprendre à supporter.
Mediapart enquête. Mediapart publie. Le 28 septembre, le média publie une enquête attribuant à Jordan Bardella des échanges antisémites datant de 2013. Le président du Rassemblement national conteste formellement leur authenticité et parle de « faux grossiers ». Il en a parfaitement le droit. Un journaliste n’est pas un juge. Un média n’est pas un tribunal. Une enquête journalistique peut être contestée, démontée, rectifiée. Celui qui estime avoir été diffamé dispose de droits et peut saisir la justice. C’est même ainsi que les choses doivent fonctionner dans un État de droit. Mais quelque chose change lorsque la réponse apportée à une enquête quitte le terrain des faits. Jordan Bardella évoque les « prémices d’une guerre totale ». Marine Le Pen va plus loin : parlant de Mediapart, elle explique qu’il va falloir « enfiler son costard en Kevlar » parce qu’« il y aura évidemment une réponse ». Mediapart dénonce des propos menaçants d’une grande gravité. La députée écologiste Léa Balage El Mariky a annoncé saisir le procureur de la République.
Arrêtons-nous sur ce mot. Kevlar. Ce n’est pas un argument. Ce n’est pas une pièce venant réfuter une enquête. Ce n’est pas une réponse apportée aux faits publiés par des journalistes. Et ce n’est plus simplement l’annonce d’une plainte. Nous laisserons à la justice, si elle est saisie, le soin de déterminer la qualification juridique de ces paroles. Ce n’est pas notre travail. Mais nous avons parfaitement le droit d’interroger ce qu’elles produisent politiquement et journalistiquement. Car lorsqu’une personnalité politique de premier plan évoque un « costard en Kevlar » en parlant d’un média qui vient de publier une enquête embarrassante, la question ne concerne plus seulement Mediapart. Elle concerne tous ceux qui enquêtent.
À La Réunion aussi, nous avons connu cette sensation. Pas le Kevlar. Pas la menace physique. Mais cette sensation particulière qui apparaît lorsqu’on enquête, qu’on publie, qu’on dérange et que, soudain, le droit entre dans la pièce non plus seulement comme une protection, mais comme une pression. Nous l’avons connue lorsque nous avons travaillé sur les dysfonctionnements du PRMA. Nous avions enquêté.
Nous avions publié. Nous avions posé publiquement des questions. Puis les mises en demeure sont arrivées. Puis les huissiers ont débarqué. Chez Mazavaroo. Chez L’Imposteur. Nous n’irons pas aujourd’hui plus loin sur le fond de cette affaire. Le dossier a depuis été transmis à la Chambre régionale des comptes et son président nous en a accusé réception. À chacun désormais son travail. À la Chambre régionale des comptes d’examiner les éléments qui lui ont été transmis. À nous de continuer à faire le nôtre.
Mais cette expérience nous a appris quelque chose que l’on comprend difficilement tant qu’on ne l’a pas vécu. Une menace judiciaire n’a pas besoin d’aboutir devant un tribunal pour commencer à produire ses effets.
Lorsqu’un huissier arrive, le papier qu’il remet ne reste pas sur le coin d’un bureau. Il entre dans votre tête. Combien coûtera l’avocat ? Jusqu’où iront-ils ? Avons-nous suffisamment sécurisé chaque phrase ? Nos sources risquent-elles quelque chose ? Le média peut-il financièrement supporter une procédure ? Et surtout cette question, la plus dangereuse de toutes : Si nous continuons à enquêter, qu’est-ce qui va nous tomber dessus ensuite ? Voilà le véritable pouvoir de l’intimidation. Elle n’interdit rien. Elle suggère le prix à payer.
Il existe un terme pour désigner certaines formes particulièrement abusives de cette mécanique : les procédures-bâillons, ou SLAPP — Strategic Lawsuits Against Public Participation. Soyons extrêmement clairs.
Toute plainte contre un journaliste n’est pas une procédure-bâillon. Toute mise en demeure n’est pas une atteinte à la liberté de la presse. Cette distinction est fondamentale. La presse n’est pas au-dessus des lois. Elle peut commettre des erreurs. Elle peut diffamer. Elle doit pouvoir être poursuivie lorsqu’elle franchit les limites fixées par le droit. Mais la procédure-bâillon obéit à une autre logique : exploiter la procédure judiciaire, son coût, sa durée ou le déséquilibre de moyens entre les parties pour exercer une pression sur ceux qui travaillent sur des sujets d’intérêt général. Ce phénomène est suffisamment préoccupant pour que l’Union européenne ait adopté en 2024 une directive destinée à mieux protéger les journalistes et d’autres acteurs du débat public contre certaines procédures judiciaires abusives. Deux ans plus tard, RSF constatait que seule une poignée d’États membres l’avaient transposée dans les délais et réclamait des protections plus larges, notamment pour les procédures pénales et les affaires strictement nationales. Ce n’est donc pas le fantasme de journalistes qui supporteraient mal la contradiction. C’est un problème démocratique identifié. En France, RSF a notamment documenté le cas de StreetPress : treize procédures judiciaires engagées depuis 2024 et, pour la seule année 2024, 51 000 euros consacrés aux frais juridiques selon les informations recueillies par l’organisation. RSF estime que plusieurs de ces procédures présentent les caractéristiques de procédures-bâillons.
Comprenons ce que cela signifie pour une rédaction. Chaque euro consacré à se défendre est un euro qui ne finance pas une enquête. Chaque journée passée à préparer une procédure est une journée qui n’est pas passée sur le terrain. Chaque journaliste occupé à préparer sa défense est un journaliste qui ne travaille pas sur son prochain dossier. On peut donc laisser un média publier tout en contribuant à réduire progressivement sa capacité à enquêter. Il n’est pas toujours nécessaire d’interdire un journal pour tenter de le faire taire. Il suffit parfois de rendre la parole trop chère. On parle beaucoup des journalistes. Pas assez de ceux sans lesquels certaines enquêtes n’existeraient jamais : les sources. Car lorsque la pression commence à viser celui qui parle au journaliste, le problème change encore de dimension. Une source n’est pas nécessairement militante. Elle peut être salariée. Fonctionnaire. Cadre. Membre d’une association. Collaboratrice d’un élu. Comptable. Technicien. Simple témoin d’un dysfonctionnement. Elle possède une information dont elle estime que la population devrait avoir connaissance. Que se passe-t-il lorsqu’elle comprend que parler peut avoir un prix ? Elle hésite. Elle se tait. Et parfois, elle détruit le document qu’elle aurait pu transmettre.
À La Réunion, cette question prend une dimension particulière. Nous vivons sur un petit territoire. Nous nous connaissons. Nous nous croisons. Les responsables politiques, économiques, associatifs, culturels et médiatiques évoluent dans un espace extrêmement resserré. Une source n’est jamais très loin de celui qu’elle met en cause. Un journaliste non plus. Alors lorsque la peur commence à circuler, ce n’est plus seulement le journaliste que l’on fragilise. C’est l’information elle-même que l’on assèche.
La liberté de la presse ne consiste pas à aimer les journalistes. Encore moins à être d’accord avec eux. On peut détester Mediapart. On peut contester sa ligne éditoriale. On peut considérer une enquête mauvaise, orientée ou factuellement fausse. On peut répondre. On peut produire des preuves contraires. On peut demander un droit de réponse. Et lorsqu’on estime que la loi a été violée, on peut saisir un tribunal. Mais il existe une différence fondamentale entre demander justice et utiliser la perspective judiciaire comme instrument d’intimidation. De la même manière qu’il existe une différence entre annoncer une plainte et expliquer à un média qu’il devrait enfiler du Kevlar. C’est cette frontière qu’il faut protéger. Pas pour Mediapart. Pas pour Mazavaroo. Pas pour L’Imposteur. Pas pour nous. Pour ceux qui doivent savoir. Car la liberté de la presse n’est finalement pas un privilège accordé aux journalistes. Elle appartient d’abord au citoyen. C’est son droit de savoir ce que font ceux qui exercent le pouvoir, administrent de l’argent public, dirigent des institutions, sollicitent ses suffrages ou prennent des décisions en son nom. Et c’est précisément pour cette raison que la pression exercée sur un journaliste dépasse toujours, à un moment donné, la personne du journaliste. Lorsque vous intimidez celui qui cherche l’information, vous touchez potentiellement celui qui devait la recevoir. Le citoyen.
Nous aurions pu nous arrêter. Il faut avoir l’honnêteté de l’écrire. Lorsque les mises en demeure arrivent, lorsque les huissiers débarquent, lorsque les pressions deviennent directes ou indirectes, le courage journalistique n’est pas une formule que l’on affiche au bas d’une tribune. Il faut le trouver. Nous avons dû le trouver. Parce qu’à ce moment-là, l’autocensure devient une possibilité très concrète. Pas celle imposée par un ministère. Pas celle décidée par un juge. Celle, beaucoup plus silencieuse, qui consiste à se demander : Est-ce que cela vaut vraiment la peine de continuer ? Nous avons continué. Et depuis, nous avons réfléchi.
Longuement. Pendant plus d’une année, nous en avons parlé entre collègues. Nous avons interrogé ce que nous avions vécu, les pressions reçues, notre responsabilité, nos limites et surtout la raison pour laquelle nous faisons ce métier.
Aujourd’hui, notre position est claire. Aucune menace ne décidera à notre place des sujets sur lesquels nous avons le droit d’enquêter. Cela ne signifie pas que nous publierons n’importe quoi. Bien au contraire. Nous vérifierons. Nous recouperons. Nous demanderons des réponses aux personnes mises en cause. Nous corrigerons lorsque nous nous tromperons. Nous répondrons de nos écrits devant la justice lorsqu’il le faudra.
Parce que la liberté de la presse ne nous dispense jamais de la rigueur. Elle nous l’impose. Mais il existe désormais une chose que nous refusons : que la peur devienne un critère éditorial. Qu’un sujet soit politiquement explosif ne nous arrêtera pas. Qu’une institution soit puissante ne nous arrêtera pas. Que quelqu’un dispose de davantage de moyens financiers ou judiciaires que nous ne nous arrêtera pas. Et qu’un dossier soit susceptible de provoquer des réactions violentes ne constitue pas une raison suffisante pour le laisser dormir dans un tiroir.
Nous en avons d’ailleurs aujourd’hui un autre sur la table. Un dossier important. Nous n’en dirons rien davantage. Parce qu’une enquête se mène avant de s’annoncer. Elle se documente avant de s’écrire. Elle se vérifie avant de se publier. Mais nous irons au bout de ce que les faits permettront d’établir. Alors oui. Qu’ils viennent avec leurs dossiers. Qu’ils viennent avec leurs huissiers. Nous viendrons avec les nôtres. Nos pièces. Nos sources. Nos contradictions. Nos vérifications. Nos faits. Et s’il faut répondre devant un tribunal de ce que nous aurons écrit, nous répondrons de chaque ligne. Parce qu’après avoir connu la pression, nous savons désormais quelque chose que nous ignorions peut-être avant de la subir : la liberté de la presse ne se proclame pas seulement lorsqu’elle ne coûte rien. Elle prend tout son sens lorsque continuer à enquêter devient difficile. Mediapart continuera ses enquêtes. Mazavaroo continuera les siennes. L’Imposteur continuera les siennes. Et nous continuerons les nôtres. Non parce que nous nous croyons au-dessus des lois. Mais précisément parce que personne ne l’est. Alors qu’ils viennent avec leurs huissiers. Nous continuerons avec nos documents.
Par Patrice SADEYEN – Le 16/10/2026
* Crédit photo : RSFnews




