Loi Littoral et tourisme, le pari risqué des Hauts de La Réunion

Société
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Le Sénat a adopté un article 4 qui ouvre la loi Littoral aux zones de montagne de l’île, au nom de l’« attractivité touristique » et de la production de logements. Le Département parle d’une avancée majeure. Les opposants parlent d’un affaiblissement voté sans étude d’impact, sur un territoire qui abrite un bien du patrimoine mondial. Toujours une même logique, toujours plus de tourisme.

Il y a des mots qui reviennent, et qui finissent par dire l’essentiel. Dans le communiqué du Département de La Réunion du 14 octobre, l’objectif est répété jusqu’à l’évidence « renforcer l’attractivité touristique », soutenir « les sites à forte fréquentation touristique », faciliter « l’hébergement et l’accueil du public ». La montagne réunionnaise, ses gîtes, ses pitons, ses remparts, tout cela est désormais présenté comme un gisement à exploiter. Et pour cela, une loi de protection doit plier.

Cyrille Melchior, président du Département, résume ainsi : « ces évolutions sont déterminantes. Jusqu’à présent, les règles destinées à protéger le littoral et la montagne pouvaient freiner la réalisation d’infrastructures adaptées aux besoins des sites à forte fréquentation touristique, notamment les grands gîtes du Piton de la Fournaise et du Piton des Neiges. » Protéger freinait. Voilà, c’est dit. La protection n’est plus un cadre, elle est devenue un obstacle.

Impacts de l’article 4

Le texte autorise deux brèches. La première, l’extension limitée de l’urbanisation en continuité des « secteurs déjà urbanisés », qui ne pouvaient jusqu’ici faire l’objet que d’opérations de densification. Ces secteurs pourront donc s’étaler, et non plus seulement se remplir. La seconde, par exception au principe d’urbanisation en continuité, les travaux d’adaptation, de réfection, d’extension limitée ou de reconstruction sur place ou à proximité de bâtiments existants hors zones urbaines, ainsi que l’implantation en discontinuité d’installations de sécurité, de lutte contre l’incendie et de sanitaires.

La rapporteure Évelyne Renaud-Garabedian a tenté de resserrer les mailles d’un amendement de la sénatrice Viviane Malet jugé trop large. Son sous-amendement visait, selon ses propres termes, à « supprimer la possibilité d’étendre l’urbanisation au-delà des secteurs déjà urbanisés » et à « restreindre la possibilité de construire en discontinuité ». Un début de garde-fou. Pas une garantie. Et surtout, pas une réponse à la question de fond qui est de savoir combien de touristes supplémentaires ces équipements permettront-ils d’accueillir, et jusqu’où compte-t-on aller ?

L’attractivité comme unique horizon

L’argumentaire ne dit jamais quel serait le seuil acceptable, ni ce qui, dans les Hauts, serait préservé de toute construction. Il ne raisonne qu’en termes d’offre à développer, de capacité à augmenter, de fréquentation à soutenir. Le tourisme y apparaît comme une fin en soi, jamais comme une charge à répartir ni comme un impact à contenir. Or un gîte, même modeste, suppose une accès, des déchets traités, une eau potable acheminée, une énergie fournie. Dans les Hauts, ces équipements coûtent cher, pèsent lourd et laissent des traces durables. Le communiqué promet de « concilier protection de l’environnement, développement touristique et création d’opportunités économiques ». La formule est belle mais reste, en l’état, une intention.

La sénatrice écologiste Antoinette Guhl a porté un amendement de suppression de l’article 4, rejeté par la chambre. Son argumentation conteste la méthode autant que le fond : « Cet article permet de déroger à la loi Littoral, sujet sensible qui ne peut être amendé que d’une main tremblante, après consensus, après étude d’impact. Or tel n’est pas le cas — nous ne disposons même pas des conclusions de la mission d’information du Sénat sur les lois Littoral et Montagne. Assouplir la loi Littoral, à l’heure du dérèglement climatique, de la montée des eaux, du recul du trait de côte, est une faute politique et écologique. Supprimons cet article tant qu’il est encore temps. » Dans l’objet de son amendement, elle assumeet dénonce un principe d’application « particulièrement pénalisant pour les communes réunionnaises », il s’agit « en réalité de l’affaiblir ».

Une spécificité déjà accordée

Le débat bute sur un fait que les promoteurs du texte préfèrent taire. La ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, l’a elle-même concédé en défendant l’article : « La loi Littoral est déjà plus souple pour l’outre-mer que pour l’Hexagone ; l’article 4 permettra en outre des adaptations. » L’argument de la spécificité ultramarine pour justifier l’assouplissement, se heurte donc au fait que cette spécificité est déjà inscrite dans le droit. Ce que le Sénat ajoute, ce n’est pas une adaptation de plus. C’est un régime dérogatoire supplémentaire, au bénéfice d’un secteur, le tourisme, dont l’expansion n’est jamais interrogée.

La ministre a plaidé un « dispositif équilibré », affirmant que « seuls seront autorisés les projets qui ne portent pas atteinte à l’environnement ou au paysage ». Mais qui en juge, sur quels critères, avec quels moyens de contrôle ? Le texte, en l’état, ne le dit pas.

Protéger n’est pas figer, déréguler n’est pas adapter

Le malaise est réel, et la sénatrice Audrey Bélim l’a formulé sans détour en proposant une expérimentation encadrée : « À La Réunion, la loi Littoral s’applique à 2 000 mètres d’altitude, et même à Saint-Denis ! Protéger n’est pas figer. Certaines contraintes destinées à protéger le bord de mer bloquent des projets utiles dans les Hauts, c’est absurde. Faute d’étude d’impact, je propose une expérimentation encadrée. » L’argument est recevable. Il ne justifie pourtant pas le texte voté. Car entre l’absurdité d’une loi de bord de mer appliquée à un volcan et la dérogation généralisée à l’urbanisation en continuité, il existait une troisième voie : celle d’une adaptation ciblée, plafonnée, réversible, évaluée. C’est précisément celle que le Sénat n’a pas choisie.

Le grand absent

Nulle part dans les débats cités n’apparaît véritablement le statut du territoire concerné. Les « Pitons, cirques et remparts » de La Réunion sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2010. Le communiqué du Département les mentionne, mais pour en faire un « atout touristique majeur » — jamais une contrainte de protection. La Réunion figure parmi les principaux réservoirs mondiaux de biodiversité. Élargir l’urbanisation, multiplier les hébergements, percer des accès, étendre les réseaux d’eau et d’assainissement dans ces espaces produit des effets cumulés que personne, à ce stade, n’a quantifiés. Le tourisme n’est pas neutre. Et une île qui compte sur sa nature pour attirer ne peut indéfiniment construire sur ce qui la rend attractive.

Jusqu’où ?

Le texte poursuit son parcours : le Département annonce poursuivre « ses échanges avec le Gouvernement et les parlementaires en vue de l’examen du texte à l’Assemblée nationale ». C’est là que tout se jouera. Quels secteurs exactement, et lesquels sont exclus ? Quelle capacité, quelle surface, combien de lits ? Nouvelles voiries ou non ? Quelles études d’impact, quelle évaluation des effets cumulés ? Quel contrôle, quelle réversibilité ? À qui profitera l’ouverture : aux habitants des Hauts, aux petits opérateurs, ou à des groupes capables d’absorber le coût du foncier ?

Présenter cet article comme une « avancée majeure » est un raccourci. Ce n’est une avancée que si le texte final reste minimal, encadré, réversible — et surtout s’il répond à une question que personne ne pose : combien de tourisme les Hauts peuvent-ils encore absorber ? En l’état, l’article 4 organise un recul de la protection au nom d’un développement dont les bénéfices sont annoncés, et les coûts environnementaux tus. Les députés hériteront d’un choix simple en apparence, lourd en réalité : continuer d’ouvrir la montagne réunionnaise à toujours plus de tourisme, ou attendre les conclusions de la mission sénatoriale et écrire une adaptation véritablement sur mesure. La seconde voie est plus lente. Elle est aussi la seule qui ne se paiera pas en biodiversité.

Par Jean Fauconnet – Le 15/10/2026

Les citations de Mme Guhl, Mme Renaud-Garabedian, Mme Bélim et Mme Moutchou sont issues des débats parlementaires au Sénat sur la proposition de loi examinée en juin dernier ; celles de M. Melchior et du Département de La Réunion proviennent du communiqué diffusé par l’institution.

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Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.