Charlie et la chocolaterie

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Dans la République de Charlie, faut-il un ticket d’or pour avoir droit à la protection de l’État ? À Amiens, devant la chocolaterie de la famille Trogneux, les fourgons de CRS ont fait leur apparition. Une délicate attention qui ferait presque fondre le cœur des contribuables. Pendant ce temps, ailleurs en France, des commerçants découvrent les joies de la débrouille républicaine : vitrines brisées, boutiques pillées et protection à géométrie variable. Bien sûr, toute ressemblance avec une République où les puissants auraient droit au chocolat et les gueux aux miettes serait purement fortuite. Dans le conte de Roald Dahl, il fallait trouver un ticket d’or pour entrer dans la chocolaterie. Dans celui de Charlie, on se demande s’il ne suffit pas d’être de la famille. Liberté, Égalité, Fraternité… et quelques privilèges en confiserie.

Il était une fois, dans une République qui avait aboli les privilèges depuis 1789, une chocolaterie qui semblait avoir trouvé la recette pour attirer les forces de l’ordre. Pas une recette à base de cacao, de beurre ou de noisettes. Non. Une recette autrement plus précieuse : un nom de famille qui ne laisse personne indifférent.

À Amiens, devant l’établissement des Trogneux, les fourgons de CRS ont offert un spectacle plutôt inhabituel. Il faut croire que le chocolat est devenu une denrée particulièrement sensible. Au point de mériter une attention policière qui ferait rêver plus d’un commerçant. Car ailleurs, dans cette même République, il arrive que les vitrines volent en éclats, que les rideaux métalliques soient arrachés et que les commerçants contemplent les dégâts en attendant de pouvoir reprendre leur activité. Certains passent ensuite des semaines à discuter avec leur assureur. D’autres ne rouvrent jamais. Eux aussi auraient sans doute apprécié quelques fourgons devant leur boutique. Ne serait-ce que pour éviter de devoir ramasser les morceaux. Mais enfin, soyons raisonnables ! On ne peut tout de même pas mettre un CRS devant chaque boulangerie, chaque épicerie ou chaque salon de coiffure de France. Les effectifs sont comptés, les missions nombreuses et les budgets contraints. Tout cela est parfaitement compréhensible. Reste à savoir comment on décide qui mérite une attention particulière.

Dans le conte de Roald Dahl, cinq enfants découvrent un ticket d’or leur permettant de visiter la fabuleuse chocolaterie de Willy Wonka. Tous ont théoriquement leur chance. Il suffit d’ouvrir la bonne tablette. Dans notre histoire, le hasard paraît moins généreux. On peut tenir commerce pendant trente ans, payer ses impôts, employer du personnel, subir des dégradations et ne jamais apercevoir autant d’uniformes devant sa devanture. Et puis il y a ces images d’Amiens qui donnent furieusement envie de demander où se distribuent les fameux tickets. La préfecture explique que le dispositif concernait la sécurité du centre-ville. Fort bien. Nous n’allons pas passer notre temps à compter les communiqués, les accusations et les démentis. Le sujet dépasse largement quelques véhicules stationnés sur une place. Il concerne cette question élémentaire : comment l’État répartit-il la protection qu’il doit à ses citoyens ? Personne ne conteste qu’un commerce menacé puisse bénéficier d’une surveillance renforcée. Ce serait même souhaitable. La famille Trogneux a, comme toutes les autres, droit à la sécurité. Ni davantage par principe, ni moins à cause de sa parenté avec le président de la République. Mais précisément, c’est là que commence le débat. Car l’égalité républicaine ne se mesure pas seulement dans les discours du 14 Juillet, sous les dorures des palais ou devant les caméras. Elle se vérifie dans la rue, au pied des immeubles, derrière les comptoirs, là où vivent et travaillent ceux qui n’ont ni relations particulières ni numéro de téléphone providentiel.

Le petit commerçant, qu’il travaille dans une métropole, une ville moyenne ou un village, ne demande pas qu’on lui déroule le tapis rouge. Il voudrait simplement pouvoir ouvrir sa boutique le matin et rentrer chez lui le soir sans craindre de retrouver son outil de travail saccagé. Il ne réclame aucun privilège. Seulement que la République se souvienne de son existence. Et c’est peut-être cela qui dérange dans les images d’Amiens. Pas la présence des CRS en elle-même. Pas même le nom inscrit sur la devanture. Mais ce qu’elles réveillent dans un pays où tant de citoyens ont le sentiment que les attentions publiques ne sont pas distribuées avec la même générosité selon l’endroit où l’on habite, les personnes que l’on connaît ou la place que l’on occupe. Ce sentiment n’est pas une preuve de favoritisme. Il est néanmoins suffisamment profond pour que les pouvoirs publics aient intérêt à expliquer leurs choix autrement qu’en demandant aux citoyens de leur faire confiance. D’autant que les forces de l’ordre elles-mêmes dénoncent régulièrement le manque de moyens, les sous-effectifs et la multiplication des missions. Chaque unité mobilisée quelque part ne peut pas être simultanément ailleurs. C’est une évidence opérationnelle, pas une accusation.

Alors, qui décide ? Sur quels critères ? Selon quelle évaluation des risques ? Et avec quelle cohérence entre les territoires ? Voilà des questions autrement plus intéressantes que de savoir si un fourgon était garé trois mètres trop près d’une boîte de chocolats. La République n’a pas à distribuer la protection policière comme Willy Wonka distribuait ses invitations. Elle n’est pas une loterie, encore moins un club privé dont quelques familles posséderaient la carte de membre. Elle repose sur une promesse beaucoup plus exigeante : chacun doit pouvoir compter sur les mêmes droits, même lorsque les moyens nécessaires à leur exercice doivent être adaptés aux risques.

En 1789, la France a proclamé l’abolition des privilèges. Deux siècles plus tard, il serait regrettable de devoir vérifier si certains n’ont pas survécu, soigneusement emballés dans du papier doré. Olivia Ruiz chantait : « J’ai trop mangé de chocolat ». Elle rêvait de métamorphoses, d’un corps à remodeler, de douceurs qui finissent par déborder et d’une femme qui deviendrait chocolat. À Amiens, la métamorphose est d’un autre genre. Une chocolaterie familiale se retrouve au milieu d’une polémique nationale sur l’emploi des forces de l’ordre. De quoi donner une indigestion à ceux qui attendent encore leur part de protection républicaine. Dans la chanson, le chocolat transforme les corps. Dans notre histoire, c’est le spectacle des uniformes devant une boutique qui transforme une question de sécurité en interrogation sur les privilèges. Reste à savoir si, dans la République de Charlie, le chocolat fond pour tout le monde ou seulement pour ceux qui possèdent le fameux ticket d’or. Et si Charlie tient absolument à nous raconter une histoire de chocolaterie, qu’il n’oublie pas tous ceux qui, depuis des années, n’ont même pas droit aux miettes. Parce qu’une République où les uns auraient le ticket d’or et les autres seulement le droit de payer la tablette aurait décidément un goût bien amer.

Par Patrice SADEYEN – Le 27/10/2026

* Image d’illustration

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Patrice Sadeyen

Patrice Sadeyen est journaliste citoyen, acteur de la vie associative et consultant en développement culturel. Il travaille depuis plus de trente ans sur les questions de mémoire, de patrimoine, de gouvernance associative et de coopération internationale. Ses tribunes interrogent les enjeux politiques, culturels et sociétaux de La Réunion et de l'Océan Indien.