Comment l’extrême droite a déjà gagné la bataille des lois

Chômage, santé, arrêts maladie : sous couvert de pragmatisme budgétaire, le pouvoir multiplie les coupes sombres dans le contrat social français. En parallèle, l’adoption en urgence de la loi étendant l’usage des armes par les forces de l’ordre acte un durcissement autoritaire inédit. Loin de faire barrage à l’extrême droite, cette politique du tournevis budgétaire et du bouclier sécuritaire en valide le logiciel et lui construit une autoroute vers le pouvoir. Éléments d’une dérive systémique.
C’est une partition qui se joue en deux temps, mais qui sert le même projet. D’un côté, une calculette technocratique qui fragmente les arrêts de travail, durcit les règles de l’assurance chômage et rationne l’accès aux soins au nom du redressement des finances publiques. De l’autre, un arsenal législatif voté à la hâte à l’Assemblée nationale qui instaure une « présomption d’usage légitime des armes » pour les forces de l’ordre.
La simultanéité de ces réformes ne relève plus du hasard du calendrier. Elle dessine la trajectoire d’une mutation profonde de l’État français : le remplacement progressif de l’État-providence par un État managérial et répressif.
Le contrat social en pièces détachées
Pendant des décennies, le modèle social français s’est fondé sur un principe de solidarité nationale : l’impôt et les cotisations protègent le citoyen face aux aléas du quotidien. Ce modèle est aujourd’hui méthodiquement démantelé. En transformant les indemnités de chômage en variables d’ajustement économiques et en découpant les arrêts maladie de longue durée en « tranches » administratives de 62 jours, le pouvoir actuel s’attaque aux amortisseurs de la crise.
Pour les syndicats et les sociologues, cette politique du « moins-disant social » est une machine à fabriquer de l’anxiété et de la précarité. L’obligation faite à un salarié malade ou en burn-out de justifier de son état de santé à intervalles ultra-rapprochés sous peine de suspension de ressources relève d’une logique de suspicion généralisée. En refusant de s’attaquer aux causes structurelles de la crise (fiscalité sur les superprofits, conditions de travail dégradées), l’État fait peser le coût de sa gestion budgétaire sur les dos des plus vulnérables.
L’escalade sécuritaire
Mais comment faire accepter une telle cure d’austérité à un corps social déjà exsangue ? C’est ici que s’articule le second volet de la dérive. Plus les réformes créent du ressentiment et de la contestation potentielle, plus l’exécutif ressent le besoin de muscler son appareil répressif et de s’assurer de la fidélité inconditionnelle de ses forces de l’ordre.
L’adoption dans l’urgence de la loi sur la présomption de légitime défense pour les policiers et gendarmes marque une rupture de doctrine majeure. Malgré les pétitions citoyennes massives, le pouvoir a cédé aux revendications des syndicats policiers les plus durs. En inversant la charge de la preuve en cas de tir, ce texte fragilise l’égalité des citoyens devant la justice et ébrèche l’État de droit. L’autorité de l’État ne s’exprime plus par sa capacité à pacifier ou à redistribuer, mais par sa capacité à contraindre juridiquement et physiquement.
Le centre, meilleur agent du Rassemblement National
L’argument historique du « bloc central » pour imposer ces mesures brutales a toujours été le même : « Nous sommes le dernier rempart contre l’extrême droite. » La réalité des faits et des sondages de l’année 2026 démontre exactement l’inverse. En reprenant à son compte l’agenda de la droite radicale, le gouvernement n’a pas coupé l’herbe sous le pied du Rassemblement National ; il a validé son diagnostic et légitimé ses solutions.
« Les Français préféreront toujours l’original à la copie », prophétisait Jean-Marie Le Pen.
Aujourd’hui, alors que Marine Le Pen et Jordan Bardella dominent structurellement les intentions de vote aux élections présidentielles et législatives, l’effet boomerang est total. Pourquoi l’électorat hésiterait-il à confier les clés du pays au RN alors que le gouvernement actuel applique déjà une partie de son logiciel économique (le recul des droits des travailleurs) et sécuritaire (l’extension des prérogatives policières) ?
En vidant de leur substance les alternatives modérées de droite et de gauche et en menant une politique néolibérale autoritaire, le pouvoir actuel s’est transformé en un redoutable incubateur. Il installe, réforme après réforme, l’imaginaire et la normalité dont l’extrême droite a besoin pour s’emparer de l’État. Dès lors, le costume de « rempart » ne trompe plus personne : le centre n’est plus un barrage, il est la passerelle.
Par Jean Fauconnet – Le 14/07/2026




