Derrière l’urgence agricole, un choix de modèle qui engage l’île

Alors que le Département réclame une déclinaison ultra-marine du Plan CASI pour sauver les exploitations frappées par la sécheresse, l’adaptation des aides nationales pose une question que peu de responsables politiques abordent frontalement, celle du modèle agricole que La Réunion veut réellement soutenir. Entre engrais chimiques, pesticides et transition écologique, l’argent public qui s’apprête à être débloqué ne sera pas neutre.
Le communiqué est tombé le 11 septembre, signé du Président du Conseil Départemental, Cyrille Melchior. Il dit l’urgence : déficit pluviométrique de 45 %, deuxième plus sévère depuis cinquante-quatre ans, seuils d’alerte franchis sur la Rivière Saint-Denis, au Port et à Saint-André, fourrages introuvables dans les Hauts, engrais dont le prix a bondi de 100 à 150 euros la tonne. Et il dit l’injustice : le Plan CASI, ce milliard d’euros annoncé le 4 septembre par le Ministère de l’Agriculture, restera une coquille vide pour La Réunion si l’État ne l’adapte pas à la réalité insulaire. Un plancher d’achat de 750 euros pour l’aide aux engrais, quand la surface agricole utile moyenne de l’île est de 6,3 hectares, quand 90 % des fermes font moins de 12 hectares. Une assurance récolte quasi inexistante. Et des engrais composés (NPK) et organiques, majoritairement utilisés localement, tout simplement exclus du dispositif.
Sur le fond, personne ne conteste l’urgence. Les éleveurs des Hauts ne peuvent plus nourrir leurs bêtes, les retenues collinaires du Tampon subissent des coupes d’eau drastiques, et la fin de l’aide interprofessionnelle a achevé de fragiliser des trésoreries déjà exsangues. Mais l’adaptation réclamée au nom de l’article 349 du TFUE, qui reconnaît le statut de région ultrapériphérique, ne se limite pas à une question de seuils et de formulaires. Elle touche à ce que l’île accepte de financer, et donc à ce qu’elle accepte de produire.
L’engrais organique, angle mort
C’est l’un des points les plus flagrants du décalage entre les règles nationales et la réalité réunionnaise. En excluant les engrais composés et organiques de son guichet d’aide, le Plan CASI a été pensé pour des exploitations céréalières hexagonales, grandes consommatrices d’azote simple. À La Réunion, la fertilisation passe largement par d’autres voies, et ce sont précisément les produits les plus vertueux pour les sols, les engrais organiques, qui se retrouvent privés de soutien public.
La demande du Département de rendre ces produits éligibles est donc, sur le papier, une bonne nouvelle environnementale. Elle revient à reconnaître que l’agriculture réunionnaise ne se réduit pas au modèle métropolitain et que ses pratiques ont une valeur propre. Mais le diable se cache dans le détail : dans le même mouvement, la collectivité réclame l’éligibilité des engrais composés NPK, ces engrais chimiques dont la production est énergivore et dont l’usage intensif dégrade les sols et contamine les eaux. Ouvrir les vannes du financement public à ces produits, c’est aussi prendre le risque de financer la poursuite d’un modèle dont la dépendance aux intrants est précisément ce qui rend les exploitations si vulnérables aux chocs actuels.
Les pesticides, grande absente d’un débat pourtant central
Il faut le dire clairement. Le Plan CASI, tel qu’il est construit, ne dit pas un mot des pesticides. Aucune de ses quatorze mesures ne touche aux produits phytosanitaires. L’adaptation réclamée par La Réunion ne suspendra donc pas les restrictions existantes, pas plus qu’elle n’assouplira la réglementation européenne sur les substances autorisées. Sur ce terrain, le statu quo prévaut.
Mais le statu quo n’est pas neutre. À La Réunion, les ventes de pesticides se sont maintenues autour de 190 à 220 tonnes de substances actives par an entre 2010 et 2016, et les herbicides, glyphosate et S-métolachlore en tête, en représentent 57 %. Ces chiffres ne bougeront pas d’un iota si le plan se contente de compenser les pertes sans conditionner les aides à une réduction des intrants. En choisissant de ne pas aborder la question, l’État et la collectivité laissent intacte une pollution diffuse qui menace les sols, les cours d’eau et la santé des agriculteurs eux-mêmes.
Panser les plaies ou changer de cap
C’est là que le débat de fond affleure, souvent étouffé par l’urgence. Plusieurs organisations, dont l’Organisation des Agriculteurs Biologiques, reprochent au Plan CASI de financer les pertes sans jamais conditionner son soutien à une transformation des pratiques. Elles pointent un plan qui répare sans réformer, qui maintient à flot des élevages sans encourager leur transition, qui distribue des chèques sans exiger de contrepartie écologique. Pour La Réunion, le risque est réel que l’adaptation tant réclamée se traduise par un simple déblocage d’aides d’urgence, sans jamais poser la question du modèle à construire.
Car l’argent public n’est jamais neutre. S’il sert principalement à acheter des engrais chimiques et des pesticides pour relancer coûte que coûte la production, la pression environnementale sur l’île augmentera. S’il soutient au contraire l’agriculture biologique, les engrais organiques et les pratiques économes en intrants, il posera les bases d’une agriculture plus résiliente face aux sécheresses à venir. La Réunion, région ultrapériphérique reconnue par l’article 349 du TFUE, dispose d’un levier juridique rare pour exiger de Bruxelles et de Paris des règles taillées sur mesure. Ce levier, elle peut l’utiliser pour obtenir une dérogation de plus, ou pour construire un modèle qui assume enfin ses contraintes écologiques.
La sécheresse de 2026 ne sera pas la dernière. Le choix qui s’ouvre aujourd’hui, entre colmater et transformer, ne se refermera pas de sitôt.
Par Jean Fauconnet – Le 16/09/2026




