Peut-on continuer à importer notre avenir ?

Expression citoyenne
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Après la Corse, la vraie question Réunionnaise

Il y a quelques jours, la commission des Lois de l’Assemblée nationale ouvrait la voie à une évolution institutionnelle majeure pour la Corse. Pour certains, cette décision constitue une avancée historique. Pour d’autres, elle représente un risque. Comme souvent lorsqu’il est question d’autonomie, les réactions ont été immédiates, passionnées, parfois caricaturales. À La Réunion, cette évolution a naturellement relancé un débat ancien. Celui de notre propre capacité à décider davantage de notre avenir.

Mais au milieu des prises de position favorables ou hostiles, une question essentielle demeure étrangement absente. Autonomie, pour faire quoi ? Car un statut n’est jamais un projet de société. Une réforme constitutionnelle n’est jamais une politique économique. Une autonomie n’est jamais une stratégie de développement. Ce ne sont que des outils. La véritable question n’est donc pas de savoir si La Réunion doit ou non disposer demain de davantage de responsabilités. La véritable question est de savoir ce que nous voulons faire de ces responsabilités. Autrement dit : quel avenir voulons-nous construire ?

Pendant des décennies, le débat réunionnais a souvent été prisonnier d’une opposition simpliste. D’un côté les défenseurs du statu quo. De l’autre les partisans d’une évolution institutionnelle. Pendant que chacun défendait son camp, une question fondamentale passait au second plan : pourquoi notre modèle économique produit-il si peu de richesse locale au regard de ce que nous consommons ? Chaque jour, des navires déchargent à La Réunion des milliers de tonnes de marchandises. Elles remplissent nos rayons, approvisionnent nos entreprises, alimentent nos foyers. Cette réalité n’a rien d’anormal. Toutes les économies du monde importent. Mais il existe une différence entre importer ce que l’on ne peut pas produire et importer ce que l’on ne produit plus.

Cette différence est fondamentale.

Car derrière chaque conteneur qui arrive se cache une question simple : pourquoi cette valeur n’est-elle pas créée ici ? Pourquoi une île de près de 900 000 habitants continue-t-elle à dépendre aussi massivement de l’extérieur pour satisfaire ses besoins les plus élémentaires ? Pourquoi notre alimentation dépend-elle encore autant des importations ? Pourquoi notre industrie demeure-t-elle aussi limitée ? Pourquoi tant de produits consommés quotidiennement parcourent-ils des milliers de kilomètres avant d’arriver sur nos tables ? Pourquoi une partie importante de la richesse générée par la consommation réunionnaise quitte-t-elle immédiatement le territoire ? Ces questions sont rarement au cœur du débat politique. Pourtant elles conditionnent largement notre avenir.

Depuis plusieurs décennies, le modèle économique réunionnais repose principalement sur la consommation. Les revenus distribués sur le territoire soutiennent l’activité économique. Cette activité génère elle-même de nouvelles consommations. Mais une partie importante de cette richesse repart rapidement vers l’extérieur sous forme d’importations. Cette mécanique a permis de soutenir le développement du territoire. Mais elle montre aujourd’hui ses limites. Les crises successives nous l’ont rappelé. La pandémie. Les tensions internationales. L’augmentation du coût du transport maritime. Les perturbations logistiques mondiales. Chaque crise révèle la même fragilité. Nous dépendons fortement de décisions, de marchés et de chaînes d’approvisionnement situés à des milliers de kilomètres de notre île. Cette dépendance n’est pas uniquement économique. Elle est stratégique. Elle est sociale. Elle est politique. Elle touche notre alimentation, notre énergie, nos matériaux, nos équipements, parfois même nos compétences. À force de dépendre de l’extérieur pour répondre à nos besoins essentiels, nous avons fini par considérer cette situation comme normale.

Pourtant, aucune société ne peut construire durablement son avenir en se contentant de consommer ce que d’autres produisent. La véritable richesse d’un territoire ne réside pas uniquement dans ce qu’il reçoit. Elle réside dans sa capacité à produire. Produire de la nourriture. Produire des savoir-faire. Produire des compétences. Produire des entreprises. Produire de l’innovation. Produire de la valeur ajoutée. Produire de l’emploi. Or c’est précisément sur ce terrain que se joue l’avenir réunionnais.

Lorsque des jeunes diplômés quittent l’île faute d’opportunités suffisantes, ce n’est pas uniquement un problème démographique. C’est une perte de richesse.

Lorsqu’un entrepreneur abandonne un projet faute d’environnement favorable, ce n’est pas seulement une difficulté individuelle. C’est une opportunité collective qui disparaît.

Lorsqu’une activité qui pourrait exister localement est systématiquement remplacée par une importation, ce n’est pas seulement un choix commercial. C’est un choix de société.

Bien sûr, personne ne prétend que La Réunion pourra produire tout ce qu’elle consomme. Cette idée serait absurde. Aucun pays au monde n’atteint une autosuffisance totale. La question n’est pas là. La question consiste à identifier les secteurs dans lesquels nous pouvons raisonnablement renforcer notre autonomie économique. L’agriculture. La transformation alimentaire. L’économie numérique. Les énergies renouvelables. L’économie maritime. La recherche. L’innovation. Les industries culturelles. Les échanges avec les pays voisins de l’océan Indien. Dans chacun de ces domaines, les marges de progression existent.

Mais elles supposent une vision.

Et c’est précisément là que la question institutionnelle réapparaît. Non comme une revendication identitaire. Non comme un slogan politique. Mais comme une interrogation pratique. Disposons-nous aujourd’hui de tous les leviers nécessaires pour accélérer cette transformation ? Les décisions prises sont-elles toujours adaptées aux réalités d’un territoire situé à près de 10 000 kilomètres de Paris et au cœur de l’océan Indien ? Les outils disponibles permettent-ils réellement de soutenir un développement davantage fondé sur la production locale ?

Ces questions méritent d’être posées sereinement. Car le débat sur l’autonomie n’a de sens que s’il répond à un objectif concret. Créer davantage de richesse ICI. Créer davantage d’emplois ICI. Renforcer notre résilience ICI. Réduire certaines dépendances à partir d’ICI. Préparer l’avenir ICI.

Le reste n’est que rhétorique.

Pendant trop longtemps, le débat institutionnel a parfois été présenté comme une affaire de drapeaux, de symboles ou d’affrontements idéologiques. La réalité est beaucoup plus simple. Une société se développe lorsqu’elle crée davantage de valeur qu’elle n’en détruit. Lorsqu’elle forme sa jeunesse. Lorsqu’elle soutient ses producteurs. Lorsqu’elle investit dans son intelligence collective. Lorsqu’elle conserve sur son territoire une part significative de la richesse qu’elle génère.

C’est à cette aune que devraient être évaluées toutes les propositions institutionnelles. Non pas selon leur charge émotionnelle. Mais selon leur capacité à répondre aux défis économiques du territoire.

La Corse vient d’ouvrir un débat. Un débat que beaucoup pensaient impossible il y a encore quelques années. Cette évolution oblige désormais chacun à sortir des réflexes hérités du passé. Car la question n’est plus seulement de savoir si davantage de responsabilités pourraient être exercées localement. La question est de savoir quel projet économique nous voulons porter pour La Réunion au XXIe siècle. Souhaitons-nous poursuivre un modèle principalement fondé sur la consommation de richesses produites ailleurs ? Ou souhaitons-nous construire progressivement une économie davantage capable de produire ses propres richesses ? Voilà le véritable enjeu. Voilà la question centrale. Voilà le débat qui mérite d’être mené. Car au fond, l’avenir d’un peuple ne dépend jamais uniquement des textes constitutionnels qui l’encadrent. Il dépend surtout de sa capacité à imaginer ce qu’il veut devenir. La Réunion ne manque ni de talents, ni de compétences, ni de créativité. Elle manque parfois de confiance dans sa propre capacité à produire. Or aucun territoire n’a jamais bâti sa prospérité durable en important massivement son alimentation, son énergie, ses savoir-faire, ses innovations et parfois même sa vision du développement.

L’histoire est implacable sur ce point. Les peuples qui maîtrisent leur destin ne sont pas ceux qui consomment le plus. Ce sont ceux qui produisent le plus de valeur, de savoirs, de compétences et d’avenir. La question n’est donc plus simplement celle de l’autonomie. La question est infiniment plus profonde. Sommes-nous prêts à construire une Réunion qui produise davantage ce qu’elle consomme, qui décide davantage de ce qu’elle développe et qui conserve davantage de la richesse qu’elle crée ? Car un territoire qui importe tout finit par dépendre de tout. Et un peuple qui dépend de tout finit toujours par vivre dans l’avenir que d’autres ont imaginé pour lui.

Le véritable défi réunionnais n’est pas de choisir un statut. Le véritable défi réunionnais est d’avoir le courage de produire son propre destin.

Par Patrice SADEYEN

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