Macron fait l’unanimité… contre lui

EDITO
En huit minutes et trente secondes, Emmanuel Macron a réussi l’exploit de fédérer contre lui l’ensemble de la classe politique. Un discours vide de substance, doublé d’un refus de toute conséquence politique, qui laisse le pays avec le sentiment d’un pouvoir sourd et à bout de souffle.
Hier soir, le chef de l’État a pris la parole pour répondre aux violences et aux pillages qui ont éclaboussé les manifestations, mais aussi, officiellement, pour apporter des réponses aux revendications qui les ont précédées. Une allocution brève, censée acter la fermeté de l’exécutif face aux « factieux » et promettre que « ceux qui ont détruit doivent payer ». Sur le fond, une seule annonce avec la possibilité pour les préfets d’interdire certains rassemblements si la situation l’exige. Pour le reste, le vide. Aucune mesure sur le pouvoir d’achat, aucune réponse à la jeunesse mobilisée, aucun mot pour les blessés graves des manifestations. Rien.
Pourquoi cette prise de parole ? Personne n’a compris, quel que soit le parti politique, y compris la droite de gouvernement. « Sur tous les aspects du problème, le chef de l’État n’annonce strictement rien », a déploré Manuel Bompard, coordinateur de La France Insoumise, jugeant qu’« il est irresponsable de prendre la parole pour ne rien dire ». À l’extrême droite, Jordan Bardella n’a pas été plus tendre, qualifiant l’allocution de « lamentable » et fustigeant un « pouvoir lâche et désorienté qui n’a plus rien à dire aux Français, plus rien à leur proposer ». Mathilde Panot a, elle, résumé le sentiment général en qualifiant le président d’« artisan du chaos ».
Le plus révélateur, peut-être, est venu de sa soit-disant majorité. Édouard Philippe, ancien Premier ministre et prétendant déclaré à la succession, a publiquement regretté l’absence de « décisions et d’initiatives permettant le retour à l’ordre et le rétablissement de l’autorité de l’État ». Bruno Retailleau, à droite, a jugé l’intervention « très inquiétante », estimant que le chef de l’État apparaissait « totalement dépassé, incapable d’opposer la force de l’État à la chienlit qui menace la République ».
Du jamais-vu, le président à réussit l’exploit de l’unanimité contre lui.
Et il y avait pourtant un geste à portée de main. En marge de son allocution, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a présenté sa démission à Emmanuel Macron. Un acte de responsabilité, assumé publiquement le lendemain : « J’ai remis ma démission parce que je suis responsable de tout ce qui se passe », a-t-il déclaré, reconnaissant « un manque d’anticipation » et une « perte de contrôle » dans plusieurs grandes villes. Le président a refusé cette démission au motif que « la nécessité d’un commandement continu des forces de l’ordre dans le contexte actuel ». Un refus qui, sur le moment, se veut pragmatique. Mais qui, politiquement, est désastreux car au lieu de saisir l’occasion d’un acte fort, d’une rupture, d’un signal envoyé à une opinion en colère, le pouvoir a choisi de ne rien changer. Encore.
Car après les mots vides de l’allocution, à ce refus est venu s’ajouter le vide des actes. Un ministre reconnaît sa part de responsabilité dans un fiasco sécuritaire inédit, propose de partir, et le président le maintient en place tout en lui demandant de « déployer au plus vite sur le terrain de nouveaux modes d’action contre les casseurs ». Une mesure technique, pas une décision politique. Elle ne répond à aucune des attentes exprimées dans la rue, ne répare rien, n’apaise personne. Elle gère. Elle administre. Elle ne gouverne pas.
En d’autres temps, pourtant, la parole présidentielle face à une crise sociale servait au moins à ouvrir une issue. En 2006, après des semaines de mobilisation contre le contrat première embauche (CPE), Jacques Chirac avait pris la parole pour acter, en substance, la suspension du CPE. Les mots « retrait » ou « abrogation » n’avaient pas été prononcés, mais dans les faits, le dispositif était bien mort. Dominique de Villepin, premier ministre, avait fini par reconnaître que « les conditions nécessaires de confiance et de sérénité » n’étaient pas réunies. C’était une sortie de crise, une réponse politique, aussi tardive et habillée soit-elle. En 1968, face à la crise de Mai, Charles de Gaulle avait proposé un référendum sur la réforme de l’université et de l’économie, engageant sa propre légitimité. En 1995, sous la présidence de Jacques Chirac, le Premier ministre Alain Juppé avait dû abandonner son plan de réforme de la Sécurité sociale et des retraites face aux grèves de décembre. Là encore, la rue avait obtenu une issue concrète.
Il serait malhonnête de laisser croire que tous les présidents ont cédé. Nicolas Sarkozy en 2010 a maintenu sa réforme des retraites malgré les manifestations, affirmant qu’il « mènerait à son terme » le texte. François Hollande en 2016 a lui aussi refusé de retirer la loi Travail, assumant le passage en force via l’article 49-3. La différence, cependant, est que ces présidents ont assumé un cap, une réforme, une direction, quand l’allocution d’Emmanuel Macron n’a offert ni retrait, ni maintien assumé, ni référendum, ni rien. Le contraste est donc moins entre « céder » et « ne pas céder » qu’entre apporter une issue et ne rien apporter du tout.
Interrogé, en creux, sur les revendications sociales qui ont fait descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes, le président n’a rien dit. Ou si peu. « En 8 minutes 30, il aurait pu appeler au calme et apporter des réponses aux jeunes, aux salariés, aux retraités, contre la vie chère. Mais rien », a résumé Fabien Roussel. Marine Tondelier a, elle, pointé l’absence de tout mot pour les deux manifestants grièvement blessés. Un comble pour un discours censé apaiser.
La secrétaire générale du Snes-FSU, Sophie Vénétitay, a pointé une « forme d’irresponsabilité à jouer la montre » sur l’éducation, déplorant que « sur la partie éducation, c’est toujours le vide absolu » un mois après le début de la mobilisation lycéenne. Car au-delà des mots, c’est bien l’absence de calendrier, de mesures et de cap qui a été unanimement pointés. Macron a renvoyé la patate chaude à son premier ministre, Sébastien Lecornu, chargé de réunir « dans les prochains jours » partis, syndicats, élus et organisations étudiantes à Matignon. Une manière de gagner du temps, ont dénoncé ses opposants, quand le pays attendait des réponses immédiates. Et quand un ministre de l’intérieur offrait sa tête, le président a préféré la garder. Faute de cap, on garde le caporal.
Alors, comment expliquer un tel décalage ? Peut-être parce que l’exercice était, dès le départ, un exercice de style. Un discours pour ne rien dire, calibré pour occuper l’écran sans jamais le remplir, pour donner l’illusion de la parole présidentielle sans en assumer le poids. Un moment politique qui, à force de creux, finit par ressembler à son propre sujet. Une allocution sans substance, à l’image d’un président sur le départ qui du « en même temps » est passé à l’inaction politique totale.
Nul doute qu’un tel discours ne résout rien et qu’il est certainement plus encore propagateur de colère. Après dix ans de présidence, il est incroyable de voir à quel point Macron n’a rien appris.
Par Jean Fauconnet – Le 19/10/2026




