2027, scrutin de crise, crise de scrutin

Le pays s’enfonce dans un blocage institutionnel que beaucoup renvoient à la prochaine présidentielle. Mais l’arithmétique électorale, la logique des trois blocs indiquent que le scrutin de 2027 produira un vainqueur, pas un gouvernement capable de gouverner. Et c’est précisément de cette promesse intenable que naîtra la prochaine crise, ou continuera celle que nous vivons.
Budget voté sous la menace du 49.3, motions de censure en série, manifestations qui se succèdent sans qu’aucune réponse politique ne se dessine, exécutif réduit à administrer l’État faute de pouvoir réformer. Le paysage des derniers mois n’est pas une crise passagère, c’est le régime de croisière d’une Assemblée sans majorité. À chaque épisode, la même rengaine revient dans les rangs politiques comme dans nombre d’éditoriaux : la prochaine élection présidentielle tranchera, elle clarifiera les choses. Elle permettra aux Français de choisir, et le choix produira une majorité. Cette promesse, répétée jusqu’à devenir une évidence, ne résiste pourtant pas à la réalité.
Tout le monde renvoie la solution à 2027
Il faut mesurer ce que « bloqué » veut dire, sans dramatiser ni minimiser. Depuis plusieurs mois l’État fonctionne car les administrations tournent, la diplomatie continue, les décrets s’appliquent. Mais la capacité politique du pays à porter un programme, à voter des réformes structurantes, à décider de ses finances publiques autrement que par la contrainte, s’est largement évaporée. Un gouvernement minoritaire peut tenir (de force !) mais il ne peut pas entraîner. Les grandes réformes sont aujourd’hui hors de portée non pas faute d’idées, mais faute de majorité.
Face à cette impuissance, la classe politique a trouvé comme refuge de déplacer la résolution du problème vers l’échéance présidentielle. C’est confortable à court terme, parce que cela dispense de chercher des compromis immédiats. C’est dangereux à moyen terme, parce que cela installe l’idée qu’une élection suffira à défaire ce que plusieurs années de fragmentation ont construit.
Trois blocs, aucune majorité possible
Le cœur du problème est connu. Le paysage politique français s’est structuré en trois ensembles avec un pôle national-populiste, un pôle de gauche, un pôle central et libéral, dont aucun n’approche aujourd’hui de la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Cette tripartition n’est pas une photographie conjoncturelle mais elle s’est installée, élection après élection, et structure désormais les comportements électoraux.
Si la gauche l’emporte à la présidentielle, le reste de l’échiquier se mobilisera pour lui refuser une majorité législative, et le camp victorieux ne pourra gouverner que par décrets et passages en force. Si le Rassemblement national l’emporte, la mobilisation symétrique de la gauche et du centre produira le même résultat inversé. Et si une personnalité du centre s’impose, elle arrivera à l’Assemblée avec, face à elle, les deux blocs les plus hostiles à son programme, chacun disposant d’une capacité de blocage considérable.
Dans les trois hypothèses, le constat est identique avec un président élu sans les moyens parlementaires d’appliquer ce pour quoi il a été élu. La présidentielle ne créera pas de majorité.
Le pari de la victoire totale
On objectera qu’il suffirait aux responsables politiques de s’entendre, de bâtir des coalitions, de négocier des programmes communs. L’objection est raisonnable mais elle se heurte à une réalité que les intéressés connaissent mieux que quiconque, car dans le système actuel, le compromis est électoralement puni.
Une présidentielle est un jeu à somme nulle car il n’existe aucune récompense pour le deuxième. Négocier avant le scrutin, c’est donc reconnaître qu’on ne croit pas à sa propre victoire. Et les bases électorales, de part et d’autre, sanctionnent sans pitié ceux qui transigent sur les marqueurs identitaires de leur camp. Un élu qui accepte de discuter avec l’adversaire d’hier est immédiatement soupçonné de trahison par les siens. Le résultat est un équilibre pervers où chacun a intérêt à parier sur sa victoire future plutôt qu’à construire un accord présent, y compris lorsque tous les signaux indiquent qu’aucun ne l’emportera. La non-coopération n’est pas une erreur de jugement mais la stratégie rationnelle d’acteurs enfermés dans un jeu qui ne récompense pas la modération.
À cela s’ajoute un phénomène d’aveuglement intéressé. Chaque camp retient les enquêtes qui le flattent, juge les dynamiques provisoires, surestime l’effritement du front adverse et sous-estime le sien. Le Rassemblement national croit au délitement du front républicain ; la gauche croit à l’effondrement du centre ; le centre se persuade qu’il est le seul rempart possible face « aux extrêmes ». Chacun prépare sa victoire. Aucun ne prépare l’après.
Les institutions conçues pour deux, pas pour trois
Cette impasse n’est pas seulement le produit des ego et des calculs. Elle est inscrite dans des institutions pensées pour un monde qui n’existe plus. La Ve République a été bâtie pour arbitrer un duel entre une droite et une gauche capables, chacune, de dégager une majorité. Le mode de scrutin majoritaire, la prééminence présidentielle, la discipline partisane, tout supposait une bipolarisation qui a volé en éclats.
D’après des constitutionnalistes attentifs, à partir de trois blocs, les mécanismes de la Ve République ne produisent plus de majorité, ils produisent des vetos. La proportionnelle, souvent évoquée, changerait le miroir parlementaire mais ne créerait pas à elle seule la culture de coalition qui manque au pays. Une lecture plus parlementaire du régime, où le gouvernement émergerait d’accords bâtis à l’Assemblée, aurait le mérite de la cohérence, mais supposerait une réforme constitutionnelle que les mêmes acteurs bloqués seraient chargés de voter. On tourne ici dans un cercle que seule une crise, ou une décision politique d’une rare ampleur, peut briser.
La frustration comme carburant
Reste la question qui devrait inquiéter davantage que toutes les autres : que produit une élection qui promet de tout résoudre et qui ne résout rien ? Très certainement une déception d’autant plus violente que l’attente aura été entretenue. Un sentiment de trahison qui ne visera pas seulement le vainqueur, mais le système tout entier. Et une tentation, déjà à l’œuvre, de chercher hors des institutions ce que les institutions ne donnent plus.
La colère de la rue ne se manifestera pas parce que les Français seraient par nature contestataires, mais parce qu’on leur aura promis un arbitrage que le mode de scrutin rendait improbable. Il est d’ailleurs probable qu’aucune sortie de cette impasse ne se fasse sans une expression forte, très forte, du mécontentement. La vraie question n’est donc pas d’éviter la colère, mais de savoir si elle restera contenue et débouchera sur une recomposition, ou si elle emportera ce qui reste de capacité d’arbitrage.
les sociétés ne sortent presque jamais d’une impasse par la sagesse préventive. Elles en sortent après avoir touché le fond, quand le blocage (violent ou non) coûte plus cher que l’issue. La question n’est donc pas de savoir si la prochaine présidentielle résoudra quelque chose. Elle ne le fera pas.
Agir maintenant
Il y a dans ce constat une part de fatalisme qu’il faut refuser. Si la présidentielle ne peut pas tout résoudre, elle n’est pas pour autant la seule échéance qui compte, et attendre 2027 en laissant tout en suspens est déjà une décision politique grave, la plus coûteuse de toutes. Car entre aujourd’hui et le scrutin, il existe une marge d’action qui ne dépend ni d’une majorité absolue ni d’une réforme constitutionnelle mais de la volonté d’utiliser les leviers disponibles.
Cette marge, c’est celle des actes concrets et immédiats sur ce qui abîme le quotidien : des établissements scolaires salubres, des professeurs devant les élèves, le pouvoir d’achat, l’accès aux services publics, le logement, la santé de proximité,… Un gouvernement minoritaire ne peut pas réécrire de grande réforme, mais il peut décider, par décret, par circulaire, par conférence sociale, de répondre à une partie des revendications qui nourrissent la colère. Ce n’est pas glorieux, ce n’est pas un programme, mais c’est la démonstration que la politique produit encore quelque chose d’utile est nécessaire.
Cela ne suffira pas à conjurer la colère, et il serait malhonnête de le prétendre. Être en minorité ne justifie en rien la surdité d’un gouvernement qui ne devrait avoir en tête que l’intérêt de ses citoyennes et citoyens, en prenant ses responsabilités.
Par Jean Fauconnet – Le 21/10/2026




