Le RN, planche de salut du libéralisme économique

Politique
Temps de lecture :
6 minutes

Ils se disent adversaires. Pourtant, à l’Assemblée comme dans les sondages, une même logique les rapproche, celle de la préservation d’un ordre économique, le libéralisme, que ni les uns ni les autres ne veulent voir vaciller. La diabolisation de La France Insoumise et la normalisation du Rassemblement National ne sont pas deux phénomènes parallèles. Ce sont les deux faces d’une même opération politique, dont les perdants ne sont ni les marchés ni les puissances financières.

Le procès en anti-républicanisme

Il faut prendre au sérieux le vocabulaire. Quand un parti est qualifié de « danger pour la République » plutôt que de « danger pour le modèle économique », ce n’est pas un détail sémantique. C’est un déplacement. En France, la République n’est pas un simple cadre institutionnel neutre car elle est porteuse d’un contenu, d’une conception de l’État garant des droits, d’un imaginaire qui s’est historiquement noué avec une certaine idée de l’intérêt général. Confondre la critique du libéralisme économique avec une attaque contre ce socle, c’est faire l’économie d’un débat de fond. C’est surtout rendre ce débat impossible.

La France Insoumise ne propose pas de sortir du libéralisme politique. Elle en revendique les libertés, le pluralisme, la contestation. Ce qu’elle attaque, c’est le libéralisme économique, la confiance dans le marché, la discipline budgétaire, la protection du capital. Or c’est précisément ce libéralisme-là qui a été progressivement identifié, dans le langage politique français, à la République elle-même. La glissade sémantique est ancienne. En effet, le mot « libéral », associé à la gauche progressiste jusqu’au début du XIXe siècle, a migré vers la droite jusqu’à devenir, dans la bouche de ses adversaires, une insulte. Désormais, celui qui conteste l’ordre économique n’est plus un adversaire politique, c’est un ennemi de la nation.

Le seuil de respectabilité

Il existe, dans le jeu politique français, un seuil invisible mais inflexible. Un parti peut critiquer la politique du gouvernement, dénoncer les inégalités, réclamer plus de justice sociale, tant qu’il ne touche pas aux fondamentaux économiques. Franchir ce seuil, c’est basculer dans l’infréquentable. La France Insoumise l’a franchi. En proposant 22 milliards d’euros de dépenses nouvelles, une sortie assumée des règles européennes, une taxation radicale du capital, par exemple.

Le Rassemblement national, lui, a payé son ticket d’entrée. 36 milliards d’économies dans son contre-budget, un refus catégorique de la taxe Zucman sur les super-riches, une « règle d’or » budgétaire en réflexion. La conversion est spectaculaire, et elle est documentée. Marine Le Pen « poursuit sa conversion au réalisme », admet le diagnostic des élites sur l’état des finances publiques, rassure. Le parti qui se présentait comme le rempart des petits contre les grands a compris que la respectabilité économique était le prix du pouvoir.

L’échec des gardiens

Ceux qui se réclamaient de la compétence économique ont échoué sur le seul critère qui fondait leur légitimité. Emmanuel Macron est arrivé en 2017 avec la promesse de tenir les comptes. Le déficit public est passé de 2,7 % du PIB à plus de 6 %, la France a été placée en procédure de déficit excessif par Bruxelles, et la dette augmente vite, très vite. Les Républicains, associés à la même orthodoxie, ne peuvent pas opposer un bilan plus glorieux. Les partis qui prétendaient garder le temple l’ont laissé se fissurer. Leur crédibilité est en ruine, et avec elle la fonction qu’ils s’étaient assignée.

C’est ici que le Rassemblement National entre en scène. Non pas comme libéral convaincu car son programme reste ambigu, le Medef lui-même le juge peu crédible, mais comme le seul parti à la fois compatible avec le cadre économique et vierge de toute expérience de gouvernement. Il peut promettre la rigueur aux marchés et la protection aux électeurs, sans que la contradiction soit exposée par la réalité du pouvoir. Cette position est unique. La France insoumise est aussi vierge, mais elle est exclue du jeu. Le RN est le seul à pouvoir capitaliser sur l’échec des gardiens tout en restant acceptable à leurs yeux.

La protection mutuelle

Dans les faits, il y a une convergence d’intérêts et de calculs, qui produit un effet protecteur pour le RN sans que personne ne l’ait nécessairement voulu. Lors des débats budgétaires, le RN, Les Républicains et les macronistes se retrouvent régulièrement pour rejeter les amendements de justice fiscale. Un député insoumis dénonce un front commun où « Macron et Le Pen sont alliés pour protéger le système ». Le président de la commission des finances résume « le socle commun et le RN s’entendent pour refuser toutes les mesures de justice fiscale ». Ce n’est pas une alliance, c’est une convergence objective, et elle suffit.

À cela s’ajoute une stratégie politique assumée que certains appellent le « front républicain inversé ». L’objectif n’est plus de faire barrage au RN, mais de faire barrage à LFI, tout en intégrant le RN dans le jeu normal. Jordan Bardella rêve de renverser le cordon sanitaire et d’ostraciser LFI pour mieux se normaliser. Dominique de Villepin l’a formulé ainsi : « à force de concentrer les coups sur LFI, par tactique, par confort, par calcul, on crée un corridor de respectabilité pour le RN ». Le RN se voit offrir ce dont il a toujours rêvé.

Le précédent italien

L’Italie a déjà joué cette scène. Giorgia Meloni, dont le parti a des racines fascistes, se présentait comme une révolutionnaire anti-système. Une fois au pouvoir, elle est devenue la « beniamina dell’establishment economico e finanziario » (la chouchou de l’establishment financier). Même boussole que Mario Draghi, discipline budgétaire pour rassurer Bruxelles et les marchés, spread effondré, Bourse de Milan en hausse de 80 %. La révolution annoncée s’est traduite par la gestion la plus orthodoxe possible de l’ordre existant, au prix d’une stagnation des salaires réels. La démonstration est faite qu’un parti qui se dit « anti-système » peut parfaitement devenir le meilleur garant du système, à condition de renoncer à en toucher les fondements.

Le Rassemblement National suit la même trajectoire, avec les mêmes promesses et les mêmes ambiguïtés. S’il gouverne, il devra choisir entre la rigueur qui décevra son électorat et la dépense qui effraiera les marchés.

Ce que protège vraiment la République

La question est donc de savoir ce que protège, en dernière instance, le procès en anti-républicanisme instruit contre La France Insoumise. Il protège moins les institutions que l’ordre économique dont elles sont devenues le cadre. Le libéralisme économique est assez puissant pour exclure LFI du jeu, mais pas assez pour faire gagner ceux qui le défendent. Il faut donc, pour le sauver, un parti capable de rassurer sans avoir été discrédité par l’exercice du pouvoir. Le RN est ce parti-là, malgré lui, mais avec profit.

Au bout du compte, la leçon ne s’embarrasse ni de morale, ni d’honnêteté. N’importe qui, pourvu qu’il ne touche pas aux fondamentaux. N’importe qui, à condition qu’il reste dans le cadre. Les électeurs peuvent changer d’équipe mais les règles, elles, ne bougeront pas. Et ceux qui prétendent les changer ne sont pas combattus pour leurs idées, mais disqualifiés avant même d’avoir pu les débattre.

C’est en cela que la diabolisation de LFI et la normalisation du RN ne sont pas deux histoires distinctes, mais une seule, celle d’un système qui veut survivre à tout prix.

Par Jean Fauconnet – Le 27/10/2026

image_printImprimer l'article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.