Sabra et Chatila : chronique d’un massacre annoncé

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Beyrouth, septembre 1982. En quelques jours, tout s’enchaîne : un assassinat politique, une occupation militaire, des camps encerclés, des miliciens qui y entrent, puis des civils massacrés. Quarante-quatre ans après, pourquoi revenir sur Sabra et Chatila ? Peut-être parce que certaines des questions posées en 1982 n’ont jamais vraiment disparu.

Pourquoi parler aujourd’hui de Sabra et Chatila ? Je me suis posé la question avant d’écrire ces lignes. Quarante-quatre ans ont passé. D’autres guerres ont eu lieu. D’autres massacres. D’autres images ont chassé celles-là de nos écrans. Et pourtant, depuis trois ans, lorsque je regarde ce qui se passe à Gaza, Sabra et Chatila revient forcément dans ma mémoire. Pas parce que les deux situations seraient identiques. Elles ne le sont pas. L’histoire ne se répète jamais exactement de la même manière. Mais parce qu’une même question revient : que savons-nous pendant que des civils meurent ?

En 1982, le monde découvre l’ampleur du massacre lorsque les premiers observateurs et journalistes pénètrent dans les camps. Aujourd’hui, nous voyons la guerre presque en direct. Les images arrivent sur nos téléphones. Les organisations internationales alertent. Les journalistes documentent. Les gouvernements prennent position. Les juristes débattent. Nous ne pourrons donc pas dire, dans vingt ou quarante ans : nous ne savions pas. Cela ne signifie pas que nous savons tout. Dans une guerre, les informations doivent être vérifiées, les chiffres confrontés, les responsabilités établies. Mais il existe une différence immense entre ne pas tout savoir et ne rien savoir. C’est pour cela que je veux revenir sur ces quelques jours de septembre 1982. Reprenons les faits. Dans leur ordre.

14 SEPTEMBRE 1982 — BACHIR GEMAYEL EST ASSASSINÉ

Beyrouth est déjà une ville épuisée. Le Liban est en guerre depuis 1975. Israël a envahi le pays en juin 1982. Après le siège de Beyrouth, les combattants de l’Organisation de libération de la Palestine quittent progressivement la capitale. Leur évacuation s’achève le 1er septembre. 

Le 13 septembre, les derniers éléments de la force multinationale chargée d’accompagner cette évacuation quittent Beyrouth. Le lendemain, une bombe explose au quartier général des Kataëb, à Achrafieh. Bachir Gemayel est tué. Il vient d’être élu président de la République libanaise. Il est également l’une des grandes figures du camp chrétien phalangiste, allié d’Israël. Dans un Liban ravagé par sept années de guerre civile, une question se pose immédiatement : quelles seront les représailles ? Les combattants de l’OLP sont partis. Les civils palestiniens, eux, sont toujours là.

15 SEPTEMBRE — L’ARMÉE ISRAÉLIENNE ENTRE DANS BEYROUTH-OUEST

Dès le lendemain, l’armée israélienne avance dans Beyrouth-Ouest. Le rapport de force change. Les forces israéliennes prennent position dans une grande partie du secteur. Le Conseil de sécurité des Nations unies demandera à Israël de revenir aux positions occupées avant le 15 septembre. Mais sur le terrain, l’armée israélienne progresse. Sabra et Chatila sont désormais au cœur de ce nouvel espace militaire.

16 SEPTEMBRE — LES MILICIENS ENTRENT

C’est probablement la journée sur laquelle il faut s’arrêter. Parce que quelque chose aurait encore pu ne pas se produire. L’armée israélienne contrôle le secteur autour des camps. La décision est pourtant prise de permettre à des miliciens libanais phalangistes d’entrer dans Sabra et Chatila. Deux jours auparavant, Bachir Gemayel a été assassiné. Les tensions entre Palestiniens et phalangistes sont anciennes. Le pays est ravagé par des années de massacres et de représailles. Et ce sont précisément ces hommes armés que l’on fait entrer dans des camps où se trouvent des civils palestiniens et libanais. Dans la soirée, ils pénètrent dans Sabra et Chatila. Le massacre commence.

Il faut être précis : les hommes qui assassinent les habitants sont des miliciens libanais, pas des soldats israéliens. Cette vérité doit être dite. Mais elle n’efface pas une autre question : qui les a laissés entrer ?

17 SEPTEMBRE — ON TUE ENCORE

Une nuit entière vient de passer. Les miliciens sont toujours dans les camps. Les tueries continuent. Des informations commencent à circuler. Les observateurs des Nations unies signalent des combats dans le secteur et constatent la présence d’unités Kataëb dans les environs. Des explosions sont entendues. Dans la nuit, des fusées éclairantes apparaissent au-dessus du camp.

Pendant ce temps, à New York, le Conseil de sécurité adopte la résolution 520 et condamne l’incursion israélienne dans Beyrouth. À Beyrouth, on tue encore.

18 SEPTEMBRE — LES CORPS

Puis vient le matin. Les miliciens quittent les camps. Les observateurs des Nations unies peuvent entrer. Ils découvrent les corps de civils. Des hommes, des femmes, des enfants. Certains ont été tués par groupes. Les journalistes arrivent à leur tour. Le monde découvre Sabra et Chatila. Combien sont morts ? Nous ne le savons toujours pas exactement. Les estimations divergent fortement selon les sources et les méthodes de comptage. Il serait malhonnête de choisir le chiffre le plus élevé simplement parce qu’il serait le plus spectaculaire. Mais nous savons l’essentiel : pendant près de trois jours, des civils ont été massacrés.

Le 19 septembre, le Conseil de sécurité des Nations unies condamne officiellement le massacre.

ÉTAIT-CE VRAIMENT UN « MASSACRE ANNONCÉ » ?. C’est ici que mon titre m’oblige. Dire qu’un massacre était « annoncé » ne signifie pas qu’un ordre aurait été donné à l’avance pour exterminer les habitants de Sabra et Chatila. Je n’en ai pas la preuve. La question est différente : le risque était-il prévisible ? Deux jours après l’assassinat de Bachir Gemayel, pouvait-on envoyer des miliciens phalangistes armés dans des camps palestiniens sans envisager ce qui pouvait arriver ? Cette question va traverser la société israélienne elle-même. Le massacre provoque un choc considérable en Israël. Une immense manifestation se déroule à Tel-Aviv. Le gouvernement crée finalement une commission d’enquête officielle, présidée par Yitzhak Kahan, président de la Cour suprême. Ses conclusions sont essentielles. La commission ne conclut pas que l’armée israélienne a perpétré le massacre. Les auteurs directs des tueries sont les miliciens libanais. Mais elle retient une responsabilité indirecte d’Israël. Et elle met personnellement en cause Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, pour ne pas avoir suffisamment pris en compte le danger que représentait l’entrée des phalangistes dans les camps et pour ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour prévenir les atrocités. Ariel Sharon quittera le ministère de la Défense. Voilà pourquoi Sabra et Chatila pose une question qui dépasse celle de savoir qui tenait les armes. Il y a ceux qui tuent. Mais il y a aussi ceux qui décident, ceux qui contrôlent le terrain, ceux qui connaissent le risque et ceux qui peuvent intervenir. La responsabilité n’est pas identique pour chacun. Mais peut-elle pour autant disparaître ?

ET C’EST LÀ QUE 1982 REJOINT 2026. Pas parce que Gaza serait Sabra et Chatila. Je refuse ce raccourci. Les acteurs ne sont pas les mêmes. Le contexte militaire n’est pas le même. Les faits et les responsabilités doivent être examinés pour eux-mêmes. Mais une question traverse les deux époques : que faisons-nous de ce que nous savons ? Aujourd’hui, nous recevons les images presque immédiatement. Nous voyons les destructions, les familles déplacées, les morts. Nous entendons les alertes des organisations internationales. Nous savons aussi ce qui précède cette guerre : les attaques du 7 octobre 2023, les civils israéliens assassinés, les otages emmenés à Gaza, les crimes commis par le Hamas. Ces faits ne doivent pas être effacés. Reconnaître la souffrance des civils palestiniens n’oblige pas à oublier les victimes israéliennes. Et reconnaître les crimes du 7 octobre ne dispense pas d’interroger ce qui est infligé depuis à la population civile palestinienne. Ce n’est pas choisir entre des morts. C’est refuser de choisir les morts qui mériteraient notre compassion.

À QUOI SERT LA MÉMOIRE ? C’est peut-être finalement la raison de revenir aujourd’hui sur Sabra et Chatila. Pas pour entretenir une haine. Pas pour rendre les générations présentes responsables des crimes des générations précédentes. Et pas simplement pour commémorer. La mémoire ne sert à rien si elle consiste seulement à regarder derrière nous. Elle devient utile lorsqu’elle nous aide à regarder ce qui se passe devant nous. L’histoire possède une facilité terrible : après coup, nous savons. Après coup, nous condamnons. Après coup, nous expliquons ce qu’il aurait fallu faire. Mais l’histoire ne se déroule pas après coup. Elle se déroule maintenant. Pendant que nous regardons, que nous débattons, que les gouvernements calculent, que les institutions internationales alertent. Et pendant que des êtres humains meurent.

Quarante-quatre ans après Sabra et Chatila, je ne prétends pas avoir une réponse simple. J’ai plutôt une question. Si nous considérons aujourd’hui que ceux qui savaient en 1982 auraient dû agir, que dira-t-on demain de ce que nous savions en 2026 — et de ce que nous en avons fait ?

Par Patrice SADEYEN – Le 22/09/2026

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Patrice Sadeyen

Patrice Sadeyen est journaliste citoyen, acteur de la vie associative et consultant en développement culturel. Il travaille depuis plus de trente ans sur les questions de mémoire, de patrimoine, de gouvernance associative et de coopération internationale. Ses tribunes interrogent les enjeux politiques, culturels et sociétaux de La Réunion et de l'Océan Indien.