Sat tanou… tanou !

Il faut rendre à César ce qui appartient à César. C’est mon ami Fabrice Tugar qui m’a rappelé ce matin cette date. Une date que, je l’avoue, je n’avais pas immédiatement en tête. 18 septembre 1724. Et pourtant, elle nous concerne directement.
Il y a exactement 302 ans, à Saint-Paul, Bourbon enregistrait, lisait et publiait les Lettres patentes en forme d’édit concernant les esclaves nègres des isles de Bourbon et de France. Cinquante-quatre articles qui allaient organiser juridiquement une partie essentielle de la société esclavagiste dans laquelle nos ancêtres ont vécu.
Le document existe toujours. Ce n’est pas une reconstruction contemporaine, ni une interprétation militante. Le parchemin est conservé aux Archives départementales de La Réunion, sous la cote C°940.

Et là, quelque chose me gêne. Parce que lorsque nous parlons du Code noir, nous pensons presque automatiquement à 1685. À Louis XIV. Aux Antilles. À l’Édit du Roy sur les esclaves des îles de l’Amérique. C’est évidemment une histoire qu’il faut connaître. Mais ce n’est pas exactement la nôtre.
À Bourbon et à l’île de France, l’actuelle Maurice, c’est un autre texte qui est enregistré : celui de décembre 1723, promulgué sous Louis XV et généralement appelé aujourd’hui Code noir des Mascareignes. Il reprend largement la matrice de 1685. Mais il l’adapte. Et certaines différences disent beaucoup de la société que le pouvoir colonial entend alors construire ici.
Prenons seulement le mariage. À Bourbon, les femmes et les hommes n’avaient pas attendu Versailles pour se rencontrer, s’aimer, avoir des enfants, vivre ensemble. Dès les premiers temps du peuplement, Européens, Malgaches, Indiennes et autres populations se rencontrent et se mêlent.
Le pouvoir colonial avait déjà tenté d’y mettre de l’ordre. Dès 1674, une ordonnance interdit certains mariages entre Blancs et Noirs. Mais la vie est toujours plus compliquée que les règlements. Puis arrivent les Lettres patentes. Et elles vont plus loin. Dans le Code noir antillais de 1685, un homme libre non marié pouvait, sous certaines conditions, épouser la femme esclave avec laquelle il avait eu des enfants. Le mariage entraînait alors son affranchissement et celui des enfants concernés. Dans le texte destiné aux Mascareignes, cette porte se ferme pour les Blancs. L’article V interdit aux sujets blancs, hommes comme femmes, d’épouser des Noirs. Les prêtres eux-mêmes ont interdiction de célébrer ces mariages. Ce n’est pas un détail.
Les Lettres patentes ne créent pas la couleur à Bourbon. Elles contribuent à la verrouiller. La couleur de peau n’est plus seulement quelque chose que la société regarde. Elle devient quelque chose que le droit utilise pour déterminer avec qui vous pouvez vous marier. Et quand la loi commence à entrer jusque dans les lits, les familles et les enfants, elle fabrique quelque chose qui survivra forcément plus longtemps que le parchemin sur lequel elle est écrite.
Le reste du texte est d’une violence qu’il faut parfois simplement relire pour comprendre. L’esclave est juridiquement « réputé meuble ». Un être humain. Un meuble. Les enfants suivent la condition de leur mère. Mère libre, enfant libre. Mère esclave, enfant esclave. L’esclave ne peut rien posséder pour lui-même. Les rassemblements sont interdits. Et le marronnage se paie littéralement sur le corps : mutilations, marques au fer, puis la mort en cas de récidives successives prévues par le texte. Alors lorsque j’entends encore cette vieille rengaine selon laquelle l’esclavage aurait été « plus doux » à Bourbon, j’ai envie de poser une question très simple : À partir de combien de coups, de fers, de mutilations et d’êtres humains possédés par d’autres commence exactement l’esclavage qui ne serait plus « doux » ?
Il y a aussi une question qui me travaille davantage. Celle de la famille. Dans cette mécanique juridique, c’est le ventre de la mère qui transmet le statut. Le père peut quasiment disparaître du raisonnement juridique. Et aujourd’hui, La Réunion possède toujours une structure familiale particulière : 42 % des enfants mineurs vivaient dans une famille monoparentale en 2021, contre 21 % dans l’Hexagone. Est-ce la conséquence directe de l’esclavage ? Je n’en sais rien. Et je me garderai bien de l’affirmer.
Trois siècles nous séparent de ces textes. Il y a eu l’abolition, l’engagisme, les transformations économiques, sociales, religieuses, les migrations, la départementalisation, les politiques familiales. Mais la question mérite d’être posée. Qu’est-ce que plusieurs générations d’un système qui désorganise juridiquement la famille ont laissé derrière elles ? Qu’est-ce qui disparaît en 1848 ? Et qu’est-ce qui reste dans les comportements, les représentations, les rapports entre hommes et femmes, la filiation, la couleur, le choix du conjoint ? Je n’ai pas les réponses. Mais j’aimerais que nous ayons davantage de chercheurs pour poser sérieusement ces questions. Parce que l’histoire ne s’arrête pas lorsque l’on abroge une loi. Elle continue parfois tranquillement sa vie dans nos têtes. Et c’est là que cette histoire vieille de trois siècles rejoint brutalement notre actualité.
Le 28 mai dernier, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi visant à abroger symboliquement le Code noir. 254 députés ont voté pour. Aucun contre. Aucun ne s’est abstenu. Très bien. Sauf que le texte commence par nommer le Code noir de 1685, celui des « îles de l’Amérique ». Encore lui. Les Antilles sont nommées. Bourbon ne l’est pas. L’île de France ne l’est pas. Les Lettres patentes de 1723 ne le sont pas. Juridiquement, soyons précis, le texte prévoit aussi l’abrogation des dispositions prises pour appliquer, adapter ou étendre le Code noir à d’autres territoires. Le rapporteur et le gouvernement considèrent donc que le texte des Mascareignes est compris dans cette formulation.
Mais la députée réunionnaise Émeline K/Bidi a posé une autre question. Pourquoi ne pas le nommer ? Pourquoi ne pas écrire noir sur blanc : Lettres patentes de décembre 1723 concernant les esclaves de Bourbon et de l’île de France ? Un amendement l’a proposé. Il a été rejeté. 88 députés ont voté pour. 103 contre. Et Émeline K/Bidi a prononcé dans l’hémicycle une phrase que nous devrions retenir : « La Réunion ne peut pas être une note de bas de page de l’histoire de France. » Voilà. Tout est peut-être là.
On nous répondra que juridiquement cela ne change rien. Peut-être. Mais historiquement, cela change beaucoup. Parce que nommer, ce n’est jamais rien. Nos ancêtres n’ont pas vécu sous une vague notion appelée « Code noir ». Ils ont vécu sous des textes précis. Des articles précis. Des interdictions précises. Des sanctions précises. Ils ont vécu ici. À Bourbon. A l’Ile de France. Dans l’océan Indien. Et ce qui me dérange finalement n’est pas que l’on parle beaucoup du Code noir de 1685. Il faut en parler. Ce qui me dérange, c’est que nous connaissions parfois mieux l’histoire esclavagiste des autres territoires français que celle qui s’est écrite sous nos pieds.
Le 18 septembre 1724, à Saint-Paul, les Lettres patentes étaient enregistrées. Le 20 décembre 1848, l’esclavage était aboli à La Réunion. Entre ces deux dates, il y a plus d’un siècle d’une histoire qui a façonné notre société. Et aujourd’hui, 18 septembre 2026, cela fait exactement 302 ans. 302 ans. Je n’avais pas cette date en tête ce matin. Fabrice me l’a rappelée. Maintenant que je la connais, je ne veux plus la regarder comme une petite date perdue dans un manuel d’histoire. Parce qu’elle parle de nous. De la société dans laquelle nos ancêtres ont vécu. De la manière dont le droit a organisé les hommes, les femmes, les enfants, les familles, les corps et les couleurs.
Nous n’avons pas besoin de diminuer l’histoire des autres pour faire exister la nôtre. Mais nous n’avons pas davantage à disparaître derrière elle.
1685 est une date de l’histoire de l’esclavage colonial français. 1723 aussi. Et pour nous, à La Réunion, il faudrait peut-être commencer à retenir également celle-ci : 18 septembre 1724. Saint-Paul. Bourbon. Le jour où ces cinquante-quatre articles sont officiellement enregistrés sur notre île.
302 ans plus tard, le parchemin existe toujours. À nous maintenant de ne plus perdre la mémoire de ce qu’il raconte. Sat tanou… tanou !
Nout listwar lé nout listwar. Nou na pwin pou alé rod kopyé listwar lé zot. Sat tanou, tanou !!
Par Patrice SADEYEN – Le 21/09/2026




