Qu’avons-nous fait de ce « Plus jamais ça » ?

En 1986, j’avais à peine plus que l’âge de ces lycéens qui manifestent aujourd’hui. À La Réunion, j’étais en première ligne contre la réforme Devaquet-Monory. Nous occupions, nous résistions, nous faisions face aux forces de l’ordre. Mais derrière nous, il y avait nos parents, nos enseignants, des adultes qui nous soutenaient et nous protégeaient. Quarante ans plus tard, je regarde des mineurs interpellés par centaines, gazés, frappés, parfois grièvement blessés, et je cherche cette deuxième ligne. Où sont les adultes ? Où sont les parents ? En décembre 1986, après la mort de Malik Oussekine, nous avions juré : « Plus jamais ça ». Quarante ans plus tard, une question me hante : qu’avons-nous fait de cette promesse ?
Je regarde ces images depuis quarante-huit heures et elles réveillent en moi quelque chose que je croyais ranger dans les souvenirs de jeunesse. 1986. J’avais à peine plus que l’âge de ceux que je vois aujourd’hui devant leurs lycées. À La Réunion, j’étais à la tête de la mobilisation lycéenne contre la réforme Devaquet-Monory avec ceux qui deux ans plus tard allaient fonder le Mouvement de la Jeunesse Réunionnaise dont je serai le Vice-Président. Nous avons manifesté. Nous avons occupé l’université. Nous avons tenu face aux forces de l’ordre. Nous avions cette certitude propre à la jeunesse : lorsqu’une décision menace votre avenir, il arrive un moment où protester ne suffit plus et où il faut se lever.
Je ne prétends pas que 1986 et 2026 racontent la même histoire. Les revendications ne sont pas identiques. Les sociétés ne sont plus les mêmes. Les formes de mobilisation ont changé. Les réseaux sociaux ont bouleversé la vitesse avec laquelle un mouvement peut naître, se diffuser, se radicaliser parfois. Et je me méfie toujours de cette maladie qui saisit les anciens combattants : transformer leurs vingt ans en âge d’or et expliquer aux jeunes d’aujourd’hui comment ils devraient mener leurs propres combats. Ce n’est pas mon propos. Car lorsque je regarde ces lycéens, quelque chose m’est au contraire terriblement familier. Je reconnais cette conviction. Je reconnais cette colère. Je reconnais cette volonté de ne pas laisser d’autres décider silencieusement de votre avenir.
Le mouvement actuel est né autour de revendications très concrètes : enseignants absents ou non remplacés, manque de personnels, établissements dégradés, classes surchargées, inquiétudes autour de Parcoursup. Le ministre de l’Éducation lui-même a reconnu la légitimité d’une partie de ces revendications. Le mouvement, parti notamment de Créteil, s’est rapidement étendu à plusieurs centaines d’établissements. On peut discuter les blocages. On doit condamner les agressions lorsqu’elles sont commises contre des policiers, des enseignants ou des personnels. On doit condamner les incendies, les mortiers, les dégradations. Soutenir le droit d’une jeunesse à contester ne signifie pas lui délivrer un permis de tout faire. Mais cette exigence doit fonctionner dans les deux sens. Car cette jeunesse, ce sont aussi des mineurs. Et les images que nous voyons imposent des questions.
À Saint-Ouen-l’Aumône, un garçon de 14 ans a été filmé recevant plusieurs coups de policiers avant d’être atteint à la mâchoire par le tir à très courte distance d’un lance-grenades Cougar. Le procureur a indiqué qu’il avait perdu de nombreuses dents. Deux enquêtes ont été ouvertes : l’une concernant un coup qu’aurait porté le jeune à un policier, l’autre concernant l’utilisation du lance-grenades. Ce n’est pas une vidéo que je peux regarder comme une simple séquence supplémentaire défilant sur mon téléphone. Parce que j’ai été ce jeune-là. Pas lui. Pas dans les mêmes circonstances. Pas avec la même histoire. Mais j’ai eu son âge et cette même colère. J’ai connu cette ligne de policiers devant nous. J’ai connu cette sensation étrange où, à dix-sept ou dix-huit ans, on se retrouve soudain à discuter avec l’État non plus à travers un professeur, un proviseur ou un formulaire administratif, mais face à des casques, des boucliers et des uniformes.
Et pourtant, lorsque je replonge dans mes souvenirs de 1986, une différence me saute aux yeux. Nous n’étions pas seuls. Je me souviens de ma mère. Je me souviens qu’elle était capable de s’opposer aux responsables de mon établissement lorsque cela concernait son fils et ce qu’elle estimait juste. Je me souviens de mon père. Il ne me disait pas de rentrer à la maison. Il ne m’expliquait pas que tout cela ne me regardait pas. Il ne me demandait pas de laisser les adultes décider. Il me disait de monter au combat. Je me souviens des enseignants qui nous soutenaient. Je me souviens des parents de mes camarades. Je me souviens de leur soutien matérielle et alimentaire, des encouragements, de cette présence parfois discrète mais essentielle. Nous étions devant. Mais derrière nous, il y avait des adultes. Voilà peut-être ce qui me trouble le plus aujourd’hui. Parents, où êtes-vous ?
La question est volontairement brutale. Et elle mérite immédiatement une nuance : je ne prétends pas qu’aucun parent ne soutient les lycéens de 2026. Je ne dispose d’aucun élément permettant d’affirmer une disparition générale de la mobilisation parentale. Ma question est différente. Où est la deuxième ligne ? Où est cette force collective capable de dire : nos enfants ont le droit de revendiquer, mais ils ne porteront pas seuls le rapport de force avec l’État ? Car les chiffres commencent à donner le vertige. Au 30 septembre, les bilans disponibles font état de centaines d’interpellations, concernant principalement des mineurs, et de dizaines de blessés parmi les élèves et les personnels. Ces chiffres n’effacent évidemment ni les policiers blessés ni les violences commises lors de certains blocages. Ils donnent simplement la mesure de ce qui est en train de se produire. Et c’est ici que 1986 revient me chercher. Pas comme une référence romantique. Comme un avertissement.
Le 4 décembre 1986, environ 500 000 étudiants et lycéens manifestent à Paris contre le projet Devaquet. La fin de la manifestation est marquée par des violences. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, Malik Oussekine, 22 ans, meurt après avoir été frappé par des policiers d’une brigade motocycliste. Le 8 décembre, Jacques Chirac annonce le retrait du projet. Je me souviens de ce que cette mort produisit. Tout avait changé. Un conflit universitaire était devenu autre chose. Un jeune homme était mort. Et soudain toute une société regardait différemment ce qui venait de se passer. Le 10 décembre, étudiants et lycéens défilèrent dans toute la France en mémoire de Malik Oussekine. Des parents d’élèves, des enseignants et des organisations syndicales étaient présents. Le mot d’ordre était devenu : « Plus jamais ça ! »

Quarante ans. Quarante ans presque exactement. Et me voilà devant mon écran à regarder un garçon de quatorze ans recevoir un projectile dans le visage. Alors une question que je préférerais ne jamais avoir à poser me vient : Faudra-t-il un nouveau Malik Oussekine ? Je mesure la gravité de cette phrase. Je ne dis pas qu’un nouveau drame va se produire. Je ne dis pas que le gouvernement le souhaite. Je dis exactement l’inverse : nous avons collectivement la responsabilité d’empêcher que cette question puisse un jour recevoir une réponse. Car une démocratie ne devrait jamais attendre un mort pour s’interroger sur la manière dont elle traite sa jeunesse. En 1986, il a fallu la mort de Malik pour que le nom d’un étudiant devienne celui d’une fracture nationale. Nous savons donc où peut conduire l’escalade. Nous avons déjà vu le film. Et c’est précisément parce que nous connaissons la fin possible que nous avons le devoir d’en empêcher la répétition.
Depuis quarante ans, les moyens matériels du maintien de l’ordre ont également changé. Le programme Centaure de la gendarmerie, engagé à partir de 2021 et déployé depuis 2022, prévoit par exemple 90 nouveaux véhicules blindés, dont une partie destinée aux territoires ultramarins. Mais disposer de davantage de moyens ne démontre pas, en soi, une volonté politique de réprimer davantage. Un blindé, un lanceur ou une grenade ne décide de rien. La véritable question est celle de la doctrine. À quel moment décide-t-on que l’on répond à une crise scolaire par une logique de maintien de l’ordre ? À quel moment un lycéen devient-il d’abord un problème de sécurité avant d’être un élève qui réclame un professeur, une salle décente ou des conditions normales pour préparer son avenir ? Et à quel moment les adultes considèrent-ils que tout cela ne les concerne plus ?
C’est là que ma génération doit accepter de se regarder dans un miroir. Nous avions dix-sept, dix-huit, vingt ans en 1986. Nous en avons aujourd’hui cinquante-cinq, soixante, parfois davantage. Nous sommes devenus les parents. Nous sommes devenus les enseignants. Nous sommes devenus les cadres, les responsables associatifs, les journalistes, les élus, les fonctionnaires, les électeurs. Autrement dit : nous sommes devenus les adultes que nous cherchions derrière nous en 1986.
Nous ne pouvons donc pas demander à des adolescents de réparer seuls ce que les générations qui les ont précédés n’ont pas réussi à résoudre. Nous ne pouvons pas leur demander d’assumer seuls les conséquences de choix budgétaires, éducatifs et politiques auxquels ils n’ont, pour beaucoup d’entre eux, jamais participé électoralement. Un mineur de quatorze, quinze ou seize ans ne vote pas. Les adultes, eux, votent. Les adultes choisissent leurs représentants. Les adultes acceptent ou contestent les politiques publiques. Les adultes disposent de syndicats, d’associations, de partis, de médias, de mandats électifs et d’une capacité d’action dont un lycéen ne dispose pas. Voilà pourquoi cette histoire nous concerne. Et voilà pourquoi je refuse de regarder ces jeunes comme si leur combat était exclusivement le leur. Je ne demande pas aux parents d’approuver chaque blocage. Je ne leur demande pas d’excuser chaque violence. Je ne leur demande même pas de partager toutes les revendications de leurs enfants. Je leur demande quelque chose de beaucoup plus élémentaire : soyez là. Soyez cette deuxième ligne. Interrogez les établissements. Demandez des comptes aux rectorats. Questionnez les préfets sur les doctrines d’intervention devant les lycées. Demandez aux élus ce qu’ils font. Demandez que toute violence commise par un manifestant soit traitée par la justice, mais exigez exactement la même rigueur lorsqu’un agent dépositaire de l’autorité publique est soupçonné d’avoir fait un usage illégal ou disproportionné de la force. Ne laissez surtout pas s’installer l’idée qu’entre l’État et un adolescent de quinze ans, le seul dialogue possible serait celui d’un bouclier, d’une grenade ou d’un lanceur. Parce que nous savons ce que coûte le moment où une société se réveille trop tard. En décembre 1986, Malik Oussekine avait 22 ans. Sa mort n’aurait jamais dû être nécessaire pour que la France entende la colère de sa jeunesse. Quarante ans plus tard, elle ne doit surtout pas devenir la référence que nous invoquerons après un nouveau drame en expliquant que personne ne pouvait prévoir. Nous pouvons prévoir. Précisément parce que nous nous souvenons.
En 1986, j’étais devant. J’avais leur âge. J’avais leur colère. J’avais leurs certitudes et probablement aussi certaines de leurs imprudences. Mais derrière moi, il y avait ma mère. Il y avait mon père. Il y avait des enseignants. Il y avait les parents de mes camarades. Aujourd’hui, je ne suis plus le jeune homme de 1986. Je suis devenu celui qui doit se tenir derrière ceux de 2026.
C’est peut-être cela, finalement, vieillir sans renier sa jeunesse : comprendre que l’on ne mène plus nécessairement le combat depuis la première ligne, mais que l’on refuse de laisser ceux qui y sont avancer seuls. Le 10 décembre 1986, une génération avait promis : « Plus jamais ça. » Cette génération, c’est la mienne. Quarante ans plus tard, nous n’avons plus dix-huit ans. Nous sommes devenus les parents, les grands-parents, les enseignants, les responsables, les électeurs. Nous sommes précisément ceux qui devraient se tenir derrière eux lorsque nos enfants se retrouvent devant des boucliers. Alors n’attendons pas. N’attendons pas une mâchoire de plus fracassée. N’attendons pas un adolescent de plus conduit à l’hôpital. N’attendons surtout pas qu’un prénom s’ajoute à celui de Malik Oussekine pour découvrir soudain que nous aurions dû être là.
En 1986, nous avions vingt ans et nous criions aux adultes : « Plus jamais ça. » En 2026, les adultes, c’est nous. Et si demain l’irréparable devait arriver, nous ne pourrions même plus prétendre que nous ne savions pas.
Parents, le prochain Malik Oussekine ne doit pas avoir besoin de mourir pour que nous descendions dans la rue.
Par Patrice SADEYEN – Le 05/10/2026




