Adoption canine ou la bonne conscience colonialiste

Société
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Depuis 2015, le Code civil a cessé de considérer le meilleur ami de l’Homme comme une simple commode ou un vulgaire canapé d’angle pour en faire un « être vivant doué de sensibilité ». Un saut sémantique qui a ouvert la porte à une ère nouvelle, celle de la « Loi Anti-maltraitance » de 2021. Désormais, on ne craque plus pour un chiot en vitrine comme on flasherait sur une paire de baskets en promotion. Place au « certificat d’engagement », pour l’adoption, sorte de permis de conduire pour canidés destiné à vérifier que l’humain a bien intégré qu’un chien, ça mange, ça aboie et ça coûte plus cher en vétérinaire qu’un abonnement à une plateforme de streaming.

Pourtant, derrière ce vernis législatif et les peines de prison qui pleuvent sur les sadiques du dark web, une fracture géographique se creuse, plus profonde que le cirque de Mafate : le grand schisme de l’adoption entre La Réunion et l’Hexagone.

L’exportation de la morale

Sur notre île, l’errance animale fait partie du décor, juste entre la rondavelle et le flamboyant. Avec 73 000 chiens divaguant dans les ravines, La Réunion est devenue le triste champion de France de la piqûre létale (20 % du total national). Face à ce chaos, une industrie du « Sauvetage-Transfert » s’est mise en branle, pilotée depuis des bureaux hexagonaux par des associations au flair très sélectif. Le concept est simple : un chien réunionnais est, par définition, un condamné à mort qu’il faut « extraire » de la barbarie tropicale pour le rapatrier vers la « civilisation ».

Le coût de l’opération ? Entre 300 et 600 €, voire davantage, par museau. Une somme qui permettrait de stériliser d’autres animaux sur place, mais l’émotion ne fait pas de calculs d’apothicaire. On préfère l’épopée héroïque du fret aérien au travail de terrain, moins glamour, des associations et professionnels locaux. On assiste alors à un protectionnisme associatif frisant l’absurde. Des adoptions sont refusées à des familles réunionnaises disposant d’un jardin de 500 m² — sous prétexte que le climat est « suspect » ou que le portail n’est pas électrifié — pour envoyer l’animal dans un 25 m² à Levallois-Perret. Apparemment, la « sensibilité » du chien s’accommode mieux des gaz d’échappement et de la moquette que du soleil et du grand air.

Le tribunal des préjugés

Il faut dire que le terrain a été bien labouré par les ténors de la protection animale « canal historique ». On se souvient encore des saillies de Brigitte Bardot, nous traitant de « population dégénérée » aux « réminiscences de cannibalisme ». Un discours qui, malgré les condamnations, a laissé des traces et une frange conservatrice de la protection animale qui continue d’appliquer une grille de lecture coloniale. Pour ces structures, le Réunionnais n’est pas un adoptant, c’est un suspect. On lui prête d’office une vision « utilitaire » de l’animal, là où le métropolitain posséderait l’exclusivité mondiale de la fibre affective.

Une famille investie, qui clôture ses murs et paie ses vaccins, se voit infantilisée par des associations qui ne connaissent de l’île que les vidéos d’actes de sadisme tournées dans des squats par trois délinquants. Ces horreurs, bien réelles, servent de caution morale à une discrimination systématique (systémique ?) qui invisibilise les milliers de protecteurs locaux luttant quotidiennement, pour sortir des chiens des ravines sans attendre qu’une fée marraine venue de Paris ne vienne leur faire la leçon.

La maltraitance est partout

Pendant ce temps, les chiffres nationaux nous rappellent que la maltraitance ne connaît pas les frontières. Avec 100 000 abandons par an, la France hexagonale détient son propre record de la honte (cocorico !). Les dossiers s’empilent. Ici des réseaux de trafics de lévriers mutilés pour le silence ; là, des cas de « Animal Hoarding » où mémé accumule 50 chats dans son studio jusqu’à ce que les voisins appellent les pompiers. La loi s’est durcie avec 3 ans de prison et 45 000 € d’amende pour les actes de cruauté. On forme même les gendarmes à comprendre que quelqu’un qui cogne son chien finit souvent par tester ses muscles sur son conjoint, sa conjointe ou ses enfants.

À La Réunion, l’errance animale ne disparaîtra pas à coups de ponts aériens héroïques, ni de sauvetages mis en scène depuis un bureau de l’Hexagone. Cette logique d’exportation, emballée dans une sorte de supériorité morale, déplace les animaux sans traiter le problème à la racine. En clair, on vide la baignoire avec une petite cuillère dorée pendant que le robinet de la reproduction coule à flots. Pire encore, elle entretient ce vieux refrain un peu rance selon lequel la solution doit forcément tomber du ciel, en classe éco, parce que le Réunionnais serait, par nature, inapte à comprendre et s’occuper d’un chien.

En transformant l’île en un simple réservoir de misère à évacuer d’urgence, on ne se contente pas de saturer les structures locales : on place les familles, les bénévoles et les professionnels d’ici sous une forme de suspicion permanente.

Pourtant un pays comme les Pays-Bas montre l’exemple de ce qui peux être fait grâce à plusieurs mesures combinées :

  • stérilisation massive des chiens
  • identification obligatoire (puce électronique)
  • fortes amendes contre l’abandon
  • refuges bien organisés
  • campagnes d’adoption
  • vaccination systématique
  • sensibilisation du public à la possession responsable

L’idée clé n’a pas été “d’éliminer” les animaux, mais plutôt d’empêcher la naissance de nouvelles portées errantes et de retrouver rapidement les propriétaires.

Le véritable scandale n’est donc pas seulement l’exportation de nos chiens vers le bitume grisâtre du périphérique, mais celle d’un regard : un regard qui retire aux habitants la compétence morale de prendre soin. On préfère visiblement « sauver » à 10 000 kilomètres pour soigner son ego, plutôt que de construire une politique locale durable et efficace. Car au fond, c’est bien connu, un Royal Bourbon est bien plus à l’aise dans un studio parisien que sous un manguier.

JeF

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2 pensées sur “Adoption canine ou la bonne conscience colonialiste

  • Douté Rachel

    Merci de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas !!! 🙌🙌🙌

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  • DAVID Pascale

    Bravo et merci pour cet article bien argumenté et qui donne des perspectives. Avec l’inflation et ce que risque de devenir le prix des billets d’avion, la solution « export-misère » me semble avoir peu d’avenir de toutes façons. C’est ici même qu’il faut traiter le problème.

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JeF

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise qu'il a lui-même inventée suite à une insolation, JeF est une figure de proue du journalisme d'impact, celui qui percute la réalité jusqu'à ce qu'elle change de forme. Au-delà du côté humoristique, JeF est journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.