« Aucun tabou sur l’autonomie » ?

Alors parlons-en enfin.
L’autonomie n’est ni une réponse ni une menace. C’est une question que La Réunion n’a jamais réellement eu le droit de poser.
Depuis qu’un candidat à la présidence de la République a affirmé qu’il n’existait « aucun tabou » sur l’autonomie des territoires ultramarins, les réactions se multiplient. Certains applaudissent déjà. D’autres s’indignent déjà. Comme souvent à La Réunion, le débat commence par des certitudes et se termine avant même d’avoir commencé.
Pourtant, le véritable sujet n’est pas Jean-Luc Mélenchon. Le véritable sujet est beaucoup plus ancien que cette campagne présidentielle. Pourquoi, quatre-vingts ans après la départementalisation, demeure-t-il si difficile de discuter librement de l’avenir institutionnel de La Réunion ? Pourquoi certains mots continuent-ils de provoquer davantage de réflexes que de réflexion ? Pourquoi l’autonomie demeure-t-elle, dans une partie du débat public réunionnais, un objet de peur, de fantasme ou d’anathème, alors qu’elle devrait être avant tout un sujet d’analyse politique ?
Depuis des décennies, les Réunionnais vivent dans une étrange contradiction. D’un côté, chacun constate les limites d’un modèle qui peine à répondre à certains défis majeurs : dépendance économique, vie chère, chômage structurel, dépendance alimentaire, concentration du pouvoir économique, difficulté à construire une stratégie régionale cohérente dans l’océan Indien. De l’autre, toute réflexion sur les outils institutionnels susceptibles d’améliorer la situation est immédiatement soupçonnée de vouloir préparer une rupture brutale avec la République. Comme si poser une question revenait déjà à imposer une réponse. Comme si réfléchir constituait déjà une faute.
Cette situation est malsaine pour la démocratie. Car l’autonomie n’est pas un programme. L’autonomie n’est pas un statut unique. L’autonomie n’est pas une idéologie. L’autonomie n’est même pas une réponse. L’autonomie est une question. Une question immense. Une question qui oblige à réfléchir à ce que nous voulons réellement pour La Réunion. Or c’est précisément cette réflexion qui manque.
Depuis trop longtemps, le débat réunionnais se contente d’opposer deux caricatures. D’un côté, ceux qui présentent l’autonomie comme une catastrophe inévitable. De l’autre, ceux qui la présentent comme une solution miraculeuse. Entre les deux, les citoyens sont privés du débat qu’ils méritent.
La première question devrait pourtant être simple. De quelle autonomie parle-t-on ? Le mot recouvre des réalités extrêmement différentes. L’autonomie de la Polynésie française n’est pas celle de la Corse. L’autonomie des Açores n’est pas celle du Groenland. L’autonomie de Madère n’est pas celle de la Nouvelle-Calédonie. Certaines collectivités disposent de pouvoirs législatifs importants. D’autres non. Certaines contrôlent largement leur fiscalité. D’autres beaucoup moins. Certaines gèrent leurs relations régionales. D’autres restent fortement dépendantes de l’État central. Parler d’autonomie sans préciser le contenu de cette autonomie revient à parler dans le vide. La première question que tout responsable politique devrait être capable de répondre est donc celle-ci : quel statut envisage-t-il pour La Réunion ?
Aujourd’hui, notre île relève de l’article 73 de la Constitution. Ce cadre repose sur le principe de l’identité législative. Les lois votées à Paris s’appliquent de plein droit à La Réunion, sous réserve de quelques adaptations. Ce système présente des avantages incontestables. Il garantit une continuité juridique avec l’Hexagone. Il assure un socle commun de droits sociaux. Il permet une certaine stabilité institutionnelle. Mais il présente également des limites. Peut-on raisonnablement considérer qu’un territoire situé à près de dix mille kilomètres de Paris, inséré dans l’espace indianocéanique, confronté à des réalités démographiques, climatiques, économiques et culturelles particulières, puisse être gouverné exclusivement selon des règles pensées pour un territoire européen ? La question mérite d’être posée. Non pas parce qu’elle imposerait une réponse unique. Mais parce qu’elle est légitime. Or depuis des décennies, cette légitimité même est contestée.
Le problème n’est pas l’autonomie. Le problème est l’interdiction implicite de réfléchir à l’autonomie. Cette difficulté apparaît encore plus clairement lorsqu’on aborde la question des compétences. Que signifie concrètement davantage d’autonomie ? Souhaite-t-on que certaines décisions concernant l’éducation puissent être prises localement ? Souhaite-t-on une politique linguistique davantage adaptée aux réalités réunionnaises ? Souhaite-t-on disposer d’une plus grande capacité d’intervention dans les relations régionales avec les pays voisins de l’océan Indien ? Souhaite-t-on davantage de pouvoir en matière de développement économique, de foncier, d’agriculture ou d’environnement ? Ou considère-t-on que le cadre actuel répond déjà correctement à ces besoins ? Là encore, il n’existe pas de réponse évidente. Mais il existe une nécessité absolue : poser la question.
Car au fond, le véritable sujet n’est pas de savoir si Paris doit conserver ou transférer telle ou telle compétence. Le véritable sujet est de déterminer quelles décisions doivent être prises ici par ceux qui vivent ici. Une démocratie locale forte ne se mesure pas uniquement au montant des subventions qu’elle reçoit. Elle se mesure également à sa capacité à définir son propre destin.
C’est ici qu’apparaît la troisième grande question : celle des moyens financiers. Car beaucoup de fantasmes entourent cette question. Combien de fois entend-on que l’autonomie signifierait automatiquement la fin des financements nationaux ? Combien de fois entend-on que toute évolution institutionnelle conduirait mécaniquement à un effondrement économique ? L’expérience internationale montre pourtant une réalité beaucoup plus complexe. De nombreux territoires autonomes bénéficient de mécanismes importants de solidarité nationale. Le véritable débat n’est donc pas seulement celui du montant des financements. Il est celui du pouvoir de décision. Qui décide des priorités ? Qui arbitre les investissements ? Qui définit les stratégies de développement ? Qui contrôle les ressources publiques ? Qui rend des comptes aux citoyens ? Une autonomie sans moyens financiers serait une coquille vide. Mais des moyens financiers sans pouvoir réel de décision peuvent également entretenir une dépendance permanente.
C’est pourquoi toute réflexion sérieuse doit aborder simultanément les deux dimensions. La question institutionnelle n’a aucun sens si elle est séparée de la question économique. Or c’est précisément sur ce terrain que La Réunion est confrontée à ses plus grandes fragilités. Nous importons l’essentiel de ce que nous consommons. Nous dépendons fortement des transferts publics. Une partie importante de notre économie repose sur des mécanismes décidés ailleurs. Nos échanges régionaux demeurent largement inférieurs à leur potentiel. Notre souveraineté alimentaire reste faible. Notre production locale peine à rivaliser avec des modèles économiques fondés sur l’importation massive.
Ces réalités existeraient-elles moins sous un autre statut ? Peut-être. Peut-être pas. Mais elles méritent au moins d’être discutées sans tabou. Car aucune réforme institutionnelle ne remplacera jamais une stratégie économique. Mais aucune stratégie économique durable ne peut ignorer la question du pouvoir politique.
À ce stade du débat apparaît une autre interrogation essentielle : les modifications constitutionnelles nécessaires. Car l’autonomie n’est pas un slogan. C’est un processus juridique. Quels changements seraient nécessaires ? Une simple adaptation du cadre actuel ? Une révision constitutionnelle ? Une consultation populaire ? Un référendum ? Une négociation avec l’État ? Quelles garanties seraient apportées aux citoyens ? Quels droits seraient préservés ? Quels nouveaux pouvoirs seraient créés ?
Là encore, les responsables politiques ont le devoir de préciser leurs intentions. La démocratie exige davantage que des déclarations générales. Elle exige des projets. Elle exige des scénarios. Elle exige des explications. Mais la question la plus importante de toutes demeure peut-être celle-ci : quelle place accorde-t-on aux peuples ultramarins eux-mêmes ?
Depuis des siècles, les outre-mer ont souvent été pensés depuis l’extérieur. Les décisions ont changé. Les institutions ont évolué. Les discours se sont modernisés. Mais une constante demeure : la difficulté à considérer pleinement les populations concernées comme les acteurs principaux de leur propre avenir.
Or c’est précisément là que se trouve le cœur du sujet. L’autonomie ne peut être un cadeau. L’autonomie ne peut être une concession. L’autonomie ne peut être un mot lancé depuis une tribune électorale. Elle ne peut avoir de sens que si elle procède d’une volonté démocratique clairement exprimée par les populations concernées. Autrement dit, la première question n’est peut-être pas : « Êtes-vous pour ou contre l’autonomie ? » La première question est : « Faites-vous confiance aux Réunionnais pour débattre librement de leur avenir ? »
Pendant trop longtemps, une partie du débat public a semblé répondre non. Comme si certaines questions étaient interdites. Comme si certains sujets devaient rester hors du champ démocratique. Comme si le peuple réunionnais était suffisamment mature pour élire ses représentants mais pas pour réfléchir à son propre destin collectif. Cette vision est profondément contradictoire. La démocratie n’est pas seulement le droit de choisir ses dirigeants. Elle est aussi le droit de discuter des règles du jeu. Elle est le droit d’interroger les institutions. Elle est le droit d’imaginer d’autres chemins.
Accepter ce débat ne signifie pas adhérer à toutes les propositions. Accepter ce débat ne signifie pas soutenir l’autonomie. Accepter ce débat signifie simplement reconnaître aux Réunionnais le droit fondamental de réfléchir à leur avenir. C’est pourquoi les déclarations récentes méritent d’être prises au sérieux. Non parce qu’elles apporteraient une solution. Non parce qu’elles répondraient à toutes les questions. Mais parce qu’elles ouvrent une porte. Une porte que beaucoup ont tenté de maintenir fermée pendant des décennies. Encore faut-il avoir le courage de la franchir. Encore faut-il accepter de sortir des slogans. Encore faut-il remplacer les peurs par des arguments.
Le débat sur l’avenir institutionnel de La Réunion ne doit appartenir ni aux experts, ni aux partis politiques, ni aux seuls élus. Il appartient au peuple réunionnais. À lui de poser les questions. À lui d’exiger les réponses. À lui de comparer les projets. À lui de décider. Car au fond, le véritable enjeu n’est peut-être pas l’autonomie. Le véritable enjeu est la confiance. Fait-on suffisamment confiance aux Réunionnais pour leur permettre de penser librement leur avenir ?
Une démocratie sûre d’elle-même n’a jamais peur des questions. Elle n’a peur que du silence. Et depuis trop longtemps, sur la question institutionnelle réunionnaise, c’est précisément le silence qui tient lieu de politique.
Par Patrice SADEYEN




