Ils veulent importer des travailleurs, nous voulons reconstruire un pays

Le problème de La Réunion n’est pas le manque de bras. C’est le manque de pouvoir pour décider de notre propre avenir. Alors que le monde agricole réunionnais envisage de faire venir des travailleurs étrangers pour répondre aux difficultés de recrutement, le débat se focalise sur la mauvaise question. Oui, certains secteurs peinent à trouver de la main-d’œuvre. Oui, des exploitations sont en difficulté. Mais comment un territoire qui compte plus de 170 000 personnes inscrites à France Travail peut-il en arriver à considérer que l’importation de travailleurs constitue une solution ? Ce paradoxe n’est pas un accident. C’est le symptôme d’un système qui a progressivement privé La Réunion de la capacité de penser et d’organiser son propre développement.
Le débat est présenté comme une urgence agricole. En réalité, il est d’abord un révélateur politique. Les exploitants agricoles ne mentent pas lorsqu’ils décrivent leurs difficultés. Les récoltes ne peuvent pas attendre. La canne doit être coupée au bon moment. Les letchis ne restent pas éternellement sur les arbres. Les ananas ne suspendent pas leur maturation parce que les employeurs ne trouvent pas suffisamment de salariés. Derrière chaque campagne agricole se jouent des revenus, des investissements, des emplois et parfois la survie même d’exploitations familiales. Personne ne devrait nier cette réalité.
Mais reconnaître les difficultés des agriculteurs ne signifie pas accepter sans recul la solution proposée. Car si nous en sommes arrivés à envisager l’importation de travailleurs étrangers, c’est qu’un autre système a déjà échoué. Comment expliquer qu’une île où des milliers d’entreprises peinent à recruter soit aussi celle où des dizaines de milliers d’hommes et de femmes cherchent un emploi sans en trouver ? Comment expliquer que des champs restent sans travailleurs alors que tant de familles vivent du chômage ou de la précarité ? Comment expliquer qu’une jeunesse qualifiée quitte régulièrement La Réunion faute de perspectives tandis que certains secteurs envisagent désormais d’aller chercher leur main-d’œuvre ailleurs ?
Ces questions ne concernent pas uniquement l’agriculture. Elles interrogent l’ensemble de notre modèle de développement. Depuis plusieurs décennies, les politiques de l’emploi se succèdent. Les dispositifs changent. Les acronymes évoluent. Les contrats aidés apparaissent puis disparaissent. Les réformes de France Travail remplacent celles de Pôle emploi. Les plans de formation se multiplient. Pourtant, le résultat demeure presque inchangé. Le chômage de masse s’installe comme une fatalité. La précarité devient une norme. Les entreprises peinent à recruter. Les jeunes s’interrogent sur leur avenir. Cette situation n’est plus un dysfonctionnement. Elle est devenue un mode de fonctionnement. Et c’est précisément cela qui devrait nous inquiéter.
On nous explique aujourd’hui que les métiers agricoles sont trop pénibles. C’est vrai. Mais cette pénibilité est-elle une découverte ? Les Réunionnais auraient-ils soudainement oublié comment travailler la terre ? Nos parents. Nos grands-parents. Nos arrière-grands-parents ont bâti cette agriculture dans des conditions infiniment plus difficiles que celles d’aujourd’hui. Ils ne disposaient ni des machines actuelles, ni des équipements modernes, ni des protections sociales dont bénéficient désormais les salariés. Pourquoi ce qui était possible hier serait-il devenu impossible aujourd’hui ?
La réponse est simple. Parce que le problème ne réside pas uniquement dans la pénibilité. Il réside dans la manière dont ces métiers ont été progressivement dévalorisés. Dans une société où la réussite est souvent associée aux emplois tertiaires, où les parcours agricoles restent peu reconnus, où les rémunérations demeurent limitées et où les perspectives d’évolution sont faibles, il n’est pas surprenant que les jeunes se détournent de ces professions. Ce phénomène n’est pas propre à La Réunion. Mais ailleurs, certaines collectivités disposent des moyens d’adapter leurs politiques à leur réalité.
Chez nous, chaque réponse importante dépend encore largement de décisions prises loin du territoire. Et c’est ici que commence le véritable débat. On nous présente aujourd’hui l’arrivée de travailleurs étrangers comme une réponse pragmatique. En réalité, elle constitue surtout l’aveu que notre système est incapable d’organiser la rencontre entre les besoins de notre économie et les compétences de notre population. Importer de la main-d’œuvre peut résoudre une urgence. Cela ne résout jamais les causes. Car si, demain, les conditions de travail restent identiques, si les filières de formation demeurent insuffisantes, si les métiers agricoles continuent d’être socialement dévalorisés et si les politiques publiques restent inadaptées aux réalités réunionnaises, nous nous retrouverons exactement devant le même problème. La seule différence sera que nous aurons appris à vivre avec lui. Et lorsqu’une société apprend à vivre avec ses échecs plutôt qu’à les corriger, elle entre dans une logique de résignation.
Je refuse cette résignation. Parce que le peuple réunionnais mérite mieux que des solutions provisoires à des problèmes permanents. Parce que notre jeunesse mérite mieux que le choix entre le chômage ou l’exil. Parce que nos agriculteurs méritent mieux que des réponses d’urgence répétées chaque année. Et surtout parce qu’un peuple qui n’est plus capable d’organiser son propre marché du travail finit toujours par perdre une part de la maîtrise de son destin.
C’est pourquoi le débat qui s’ouvre aujourd’hui dépasse très largement les champs de canne, les vergers de letchis ou les plantations d’ananas. Il pose une question fondamentale : La Réunion veut-elle continuer à gérer les conséquences de ses difficultés… ou veut-elle enfin se donner les moyens de les résoudre ?
La réponse à cette question ne peut pas être uniquement technique. Elle est institutionnelle. Depuis plusieurs semaines, l’actualité nous offre une succession d’exemples qui, mis bout à bout, dessinent une réalité difficile à contester. La Polynésie française vient de renforcer la protection de l’emploi local dans sa fonction publique. La Nouvelle-Calédonie dispose depuis longtemps de mécanismes lui permettant de privilégier l’emploi de ses résidents dans certains secteurs. La Corse vient d’obtenir de l’Assemblée nationale une avancée historique vers la reconnaissance de son autonomie dans la Constitution.
Pendant ce temps, La Réunion continue de regarder les autres expérimenter des solutions qu’elle ne peut même pas envisager. Pourquoi ? Parce que notre cadre institutionnel est différent. Parce que l’alinéa 5 de l’article 73 de la Constitution, issu de l’amendement Virapoullé, interdit à La Réunion ce que la République accepte ailleurs. Voilà le véritable sujet.
Il ne s’agit pas d’opposer les travailleurs réunionnais aux travailleurs étrangers. Il ne s’agit pas davantage de désigner les agriculteurs comme responsables d’une situation qu’ils subissent eux-mêmes. Le véritable responsable est un système qui traite depuis des décennies les conséquences sans jamais donner au territoire les moyens d’agir sur les causes. À chaque crise, nous réclamons davantage d’aides. À chaque difficulté, nous attendons une nouvelle dérogation. À chaque réforme, nous espérons qu’une décision prise à Paris correspondra enfin aux réalités réunionnaises. Mais combien de temps encore accepterons-nous cette dépendance permanente ?
Un pays ne se construit pas en administrant les urgences. Il se construit en anticipant. Pourquoi n’avons-nous jamais élaboré une véritable stratégie réunionnaise des métiers agricoles ? Pourquoi n’existe-t-il pas un vaste plan de valorisation des professions indispensables à notre souveraineté alimentaire ? Pourquoi les lycées agricoles, les centres de formation, les organisations professionnelles, les collectivités, les universités et les entreprises ne travaillent-ils pas dans le cadre d’une politique globale pensée à l’échelle du territoire ? Pourquoi continuons-nous à subir les politiques de l’emploi alors que nous devrions les construire ? Ces questions dérangent parce qu’elles obligent à regarder la réalité en face.
Le débat sur les travailleurs étrangers révèle une vérité beaucoup plus profonde. Nous avons progressivement perdu l’habitude de penser notre avenir par nous-mêmes. Nous raisonnons souvent à partir des solutions autorisées plutôt qu’à partir des besoins réels du pays. C’est exactement l’inverse qu’il faudrait faire. Partir de notre réalité. Observer nos besoins. Construire nos réponses. Puis obtenir les compétences nécessaires pour les mettre en œuvre. C’est cela, l’autonomie.
L’autonomie n’est pas une rupture avec la France. L’autonomie n’est pas un saut dans l’inconnu. L’autonomie n’est pas une aventure idéologique. L’autonomie est une méthode de gouvernement. Elle consiste à confier aux responsables d’un territoire la capacité de décider de ce qui relève directement de ce territoire. Qui peut sérieusement prétendre qu’un ministère parisien connaît mieux les réalités de la récolte des letchis à Sainte-Anne, de la coupe de la canne à Saint-André ou de la culture de l’ananas à Sainte-Suzanne que ceux qui vivent ici toute l’année ? Personne !!! Alors pourquoi persistons-nous à croire que les meilleures solutions viendront toujours d’ailleurs ?
Reconstruire un pays commence précisément par cette confiance retrouvée. Faire confiance à nos agriculteurs. Faire confiance à nos formateurs. Faire confiance à nos entrepreneurs. Faire confiance à notre jeunesse. Faire confiance à notre intelligence collective.
Cela suppose également de changer notre regard sur le travail. Il n’existe pas de métier indigne. Il existe seulement des métiers que l’on refuse de reconnaître à leur juste valeur. Une société qui nourrit sa population grâce à ses agriculteurs devrait les considérer comme des acteurs stratégiques. Former un coupeur de canne, un ouvrier agricole qualifié, un arboriculteur ou un technicien des cultures tropicales devrait être perçu comme un investissement dans notre avenir collectif, pas comme une voie de garage.
C’est cette révolution culturelle que nous devons engager.
Oui, certaines campagnes agricoles nécessiteront peut-être encore demain un recours ponctuel à une main-d’œuvre extérieure. Personne ne peut l’exclure. Mais cette solution ne doit jamais devenir un projet de société. Notre projet doit être tout autre. Former davantage. Qualifier davantage. Valoriser davantage. Décider davantage. Parce qu’un territoire qui importe durablement les compétences qu’il aurait pu développer finit toujours par affaiblir ses propres capacités.
L’histoire de La Réunion nous enseigne pourtant une autre leçon. Notre peuple est né de femmes et d’hommes venus d’horizons différents qui ont su construire une société originale malgré les contraintes de l’histoire. Nous ne devons jamais oublier cette diversité qui fait notre richesse. Mais précisément parce que notre histoire est marquée par les déplacements forcés de populations, par l’esclavage, par l’engagisme et par les grandes migrations de travail, nous avons le devoir d’être particulièrement exigeants lorsqu’il est question d’organisation du travail sur notre territoire. L’histoire ne doit pas être instrumentalisée. Elle doit nous rendre plus lucides.
Aujourd’hui, le véritable enjeu n’est pas l’arrivée de quelques dizaines de travailleurs étrangers. Le véritable enjeu est de savoir si La Réunion continuera à subir son développement ou si elle choisira enfin de le conduire.
Voilà pourquoi je refuse que ce débat soit réduit à une simple question de recrutement saisonnier. Ce qui est en jeu, c’est notre capacité à reprendre en main notre destin économique. Car un peuple qui ne maîtrise plus sa politique de l’emploi ne maîtrise déjà plus une partie de son avenir. Nous ne voulons pas construire une société qui compense sans cesse ses propres insuffisances. Nous voulons construire une société qui les dépasse.
Ils veulent importer des travailleurs. Nous voulons reconstruire un pays. Et entre ces deux visions, il y a toute la différence entre administrer le présent… et préparer l’avenir.
Par Patrice SADEYEN – Le 06/07/2026




