23 AOÛT, La Réunion est aussi l’héritière d’un crime contre l’humanité
Se souvenir de la traite et de l’esclavage ne consiste pas seulement à regarder les chaînes du passé. Cela oblige aussi à interroger ce que cette histoire a transmis au présent. À La Réunion, cette question ne peut plus être contournée.
Chaque 23 août, l’UNESCO nous invite à nous souvenir. Nous nous souvenons de la traite négrière. Nous nous souvenons de l’esclavage. Nous nous souvenons de celles et ceux qui furent arrachés à leur terre, transportés, vendus, exploités, séparés de leurs familles, privés de leur liberté et parfois jusqu’à leur nom. Mais à La Réunion, pouvons-nous nous contenter de nous souvenir ? Car cette histoire n’est pas extérieure à notre île. Elle est l’une des histoires qui l’ont construite. Et depuis la loi du 21 mai 2001, dite loi Taubira, la République française emploie pour la qualifier des mots qui ne permettent plus l’euphémisme : la traite négrière et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité. Alors une question demeure. Si nous reconnaissons le crime, sommes-nous réellement prêts à regarder son héritage ?
La Réunion d’aujourd’hui n’est évidemment pas coupable de l’esclavage d’hier. Aucun Réunionnais vivant en 2026 ne saurait être tenu personnellement responsable d’un système établi plusieurs siècles avant lui. Mais notre société en est historiquement l’héritière. Et être héritier ne signifie pas être coupable. Cela signifie recevoir une histoire que l’on n’a pas choisie. Une population. Des métissages. Des langues. Des croyances. Des musiques. Des pratiques culturelles. Mais aussi des rapports sociaux, une organisation du territoire, une histoire foncière, des représentations de soi et des autres, des silences familiaux et des mémoires longtemps reléguées. C’est précisément cette seconde partie de l’héritage que nous devons avoir le courage d’interroger.
Le 23 août ne devrait donc pas seulement être une journée du souvenir. Il devrait devenir une journée de questions. Pourquoi connaissons-nous encore si mal les trajectoires individuelles des femmes, des hommes et des enfants réduits en esclavage à Bourbon ? Pourquoi leurs noms, leurs lieux de vie, leurs résistances, leurs marronnages et leurs histoires restent-ils encore si peu présents dans l’espace public ? Pourquoi l’histoire de la traite dans l’océan Indien demeure-t-elle souvent secondaire dans un récit mondial largement structuré autour de l’Atlantique ? Pourquoi savons-nous davantage identifier certains propriétaires, gouverneurs ou grandes familles de l’histoire coloniale que les milliers de personnes dont le travail contraint a participé à la construction de cette société ? Et surtout : qu’avons-nous fait politiquement, culturellement et institutionnellement de la reconnaissance du crime contre l’humanité ? Car reconnaître juridiquement un crime n’est pas encore en tirer toutes les conséquences mémorielles. C’est ici que le débat devient difficile.
Il serait intellectuellement paresseux d’affirmer que toutes les inégalités réunionnaises de 2026 seraient les conséquences mécaniques de l’esclavage. L’histoire ne fonctionne pas ainsi. Depuis l’abolition du 20 décembre 1848, La Réunion a connu près de deux siècles de transformations : engagisme, colonisation post-esclavagiste, départementalisation, migrations, modernisation économique, politiques sociales, transformations agricoles, urbanisation, construction européenne et mondialisation. Chacune de ces périodes a produit ses propres rapports de pouvoir et ses propres inégalités. Mais l’erreur inverse serait tout aussi grave : considérer que l’abolition aurait remis les compteurs de l’histoire à zéro. Une abolition juridique supprime un statut. Elle n’efface pas instantanément une structure sociale. Elle ne redistribue pas automatiquement les terres. Elle ne supprime pas les hiérarchies sociales. Elle ne rend pas aux anciens esclaves les générations de patrimoine qu’ils n’ont pas pu constituer. Elle ne détruit pas les représentations forgées pendant plusieurs siècles. Elle ne rend pas davantage les langues, les filiations et les mémoires qui ont été mutilées. Voilà pourquoi le mot héritage doit être pris au sérieux. Il ne s’agit pas d’accuser. Il s’agit de comprendre. Et comprendre suppose d’abord de documenter.
Nous avons besoin de poursuivre le travail considérable déjà accompli par les historiens, les archivistes, les généalogistes, les chercheurs et les associations. Nous devons rendre davantage accessibles les archives de l’esclavage. Nous devons permettre aux Réunionnais qui le souhaitent de retrouver les trajectoires de leurs ancêtres. Nous devons cartographier les lieux de l’esclavage et du marronnage. Nous devons identifier les espaces de travail, de résistance, de répression et de vie. Nous devons également raconter davantage les femmes et les hommes qui ont refusé l’ordre esclavagiste. Parce qu’une histoire de l’esclavage racontée uniquement à travers la souffrance risque paradoxalement d’effacer une seconde fois ceux qu’elle prétend honorer.
Les esclaves n’ont pas seulement subi. Ils ont résisté. Ils ont fui. Ils ont marronné. Ils ont transmis. Ils ont créé. Ils ont aimé. Ils ont élevé des enfants. Ils ont inventé des formes culturelles. Ils ont participé, dans des conditions d’une violence extrême, à la formation de ce que nous appelons aujourd’hui la société réunionnaise. Notre langue créole elle-même porte cette histoire de rencontres contraintes, d’appropriations et de créations. Nos musiques en portent les traces. Nos pratiques religieuses également. Nos visages, nos patronymes, nos cuisines, nos récits familiaux témoignent de cette circulation forcée des populations entre l’Afrique, Madagascar, l’Inde, l’Europe et les îles de l’océan Indien. La mémoire de l’esclavage ne concerne donc pas une communauté particulière. Elle concerne La Réunion. Et c’est peut-être là que se trouve le véritable enjeu du 23 août. Faire sortir cette histoire de la seule commémoration pour en faire un élément pleinement partagé de notre conscience collective.
Cela suppose également de replacer La Réunion dans une géographie plus vaste. L’histoire mondiale de la traite ne s’est pas déroulée uniquement entre l’Afrique occidentale, l’Europe et les Amériques. L’océan Indien possède sa propre histoire des traites, des esclavages, des circulations forcées et des résistances. Madagascar. Le Mozambique. Les Comores. Maurice. Les Seychelles. La Réunion. L’Inde. Les côtes africaines. Ces territoires appartiennent eux aussi à cette histoire mondiale. Le rappeler le 23 août n’est pas entrer en concurrence avec la mémoire atlantique. C’est compléter l’histoire. Et c’est précisément l’une des missions que devrait porter une institution comme l’UNESCO : permettre que toutes les géographies du crime soient visibles. Mais cette reconnaissance internationale ne nous dispense pas de notre propre responsabilité. Car personne ne fera ce travail à notre place. Ni Paris. Ni Genève. Ni New York. Ni l’UNESCO. C’est d’abord ici que nous devons décider de la place que cette histoire doit occuper. Dans nos écoles. Dans nos musées. Dans nos rues. Dans nos archives. Dans nos productions audiovisuelles. Dans nos politiques culturelles. Dans notre recherche universitaire. Et dans notre manière de raconter La Réunion aux générations qui arrivent. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir combien de gerbes seront déposées le 23 août. Il est de savoir ce que nous ferons le 24. Puis le 25. Puis tous les autres jours de l’année. Parce qu’une mémoire qui ne vit que pendant les commémorations finit par devenir un rituel. Or un crime contre l’humanité ne peut pas être réduit à un rituel mémoriel. Il exige de la connaissance. Il exige des archives. Il exige de la recherche. Il exige de la transmission. Il exige aussi le courage de regarder les zones inconfortables de notre histoire sans transformer les descendants en accusés ni les victimes en simples symboles.
Nous ne sommes pas responsables de ce que nos ancêtres ont fait ou subi. Mais nous sommes responsables de ce que nous faisons de cette histoire. C’est peut-être cela, finalement, être héritier. Recevoir quelque chose que nous n’avons pas choisi. Décider de ce que nous voulons en transmettre. Et refuser que le silence fasse lui aussi partie de l’héritage. Le 23 août, souvenons-nous donc du crime.
Mais surtout, posons-nous enfin la question que la commémoration permet trop souvent d’éviter : qu’est-ce que plusieurs siècles d’esclavage ont légué à La Réunion — et qu’allons-nous décider d’en faire ?
Par Patrice SADEYEN – Le 26/08/2026

