Pourquoi un retraité mahorais vaut-il 365 € de moins qu’un métropolitain ?

C’est une rengaine bien connue : le système de retraite français est un gouffre, une bombe à retardement démographique, un navire en perdition que chaque gouvernement tente de colmater à coups de réformes douloureuses et d’allongement de la durée de cotisation. Pourtant, il existe un petit morceau de terre française, baigné par les eaux de l’océan Indien, où la branche vieillesse de la Sécurité sociale affiche une santé financière insolente. À Mayotte, le 101e département français, le système de retraite ne connaît pas la crise. Mieux encore : il dégage d’imposants bénéfices… mais à quel prix ?
Le miracle comptable du lagon
Chaque année, la Caisse de Sécurité Sociale de Mayotte (CSSM) encaisse environ 71 millions d’euros de cotisations auprès des actifs et des entreprises locales, un dynamisme économique que l’on ne manque jamais de saluer dans les ministères. Mais lorsqu’il s’agit de redistribuer cette manne aux aînés de l’île, la générosité institutionnelle s’évanouit subitement. La caisse ne reverse qu’une quarantaine de millions d’euros de prestations globales, combinant les pensions de retraite personnelle ou de réversion et les mécanismes de l’assurance retraite. Le calcul est clair, le système local conserve chaque année un excédent net de plus de 30 millions d’euros. À Mayotte, pour dix euros récoltés sur les salaires, moins de six euros retournent dans la poche des retraités. Un modèle d’efficacité comptable que la métropole doit cruellement lui envier.
La punition des carrières incomplètes
Pour justifier ce tour de passe-passe budgétaire, la technocratie parisienne brandit fièrement la doctrine du système contributif : on ne peut recevoir que ce que l’on a semé. Les retraités mahorais actuels paient ainsi le prix fort d’une histoire récente, celle d’une économie longtemps informelle où les carrières déclarées étaient rares. Qu’importe si ces personnes âgées ont usé leur santé à bâtir le Mayotte d’aujourd’hui, l’administration exige des trimestres dûment tamponnés. Pour couronner le tout, la jeunesse exceptionnelle de la population locale crée un effet d’aubaine statistique parfait. Avec à peine 5 % de la population ayant dépassé les 60 ans, les cotisants sont légion et les bénéficiaires, une poignée d’à peine quelques milliers d’âmes.
L’égalité républicaine au rabais
Cette situation engendre un contraste saisissant avec la réalité du terrain. Dans un département où l’Insee estime que 77 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, et où le coût de la vie est plus élevé qu’en métropole à cause des importations, la pension moyenne du régime général stagne péniblement autour de 300 euros par mois. Pour les plus démunis, l’État a tout de même prévu un filet de sécurité, l’Allocation de Solidarité aux Personnes Âgées. Mais là encore, l’égalité républicaine s’arrête aux frontières du récif corallien. Alors qu’un retraité pauvre à Paris ou à La Réunion a droit à un plafond garanti de 1 043,59 euros par mois, son homologue de Mamoudzou doit se contenter d’un maximum de 678,51 euros. Il manque ainsi près de 365 euros chaque mois aux aînés mahorais sous prétexte d’un calendrier de convergence sociale d’une lenteur pachydermique, censé s’achever à l’horizon 2036 pour « éviter un choc économique ».
La théorie des vases communicants
Face au tollé moral que suscite ce traitement différencié, les autorités invoquent la théorie des vases communicants. Si la retraite est excédentaire à Mayotte, elle doit servir à éponger les déficits abyssaux des branches santé et famille de l’île. L’argent des vieux finance ainsi les urgences des jeunes, un concept de solidarité familiale revisitée par la comptabilité publique. Pourtant, les défenseurs des droits locaux rappellent qu’un effort annuel dérisoire de 12 millions d’euros suffirait à aligner immédiatement le minimum vieillesse de Mayotte sur le niveau national et à sortir ces milliers de personnes de la misère absolue. Une somme qui représente à peine le tiers des excédents annuels générés sur place. En attendant que la justice sociale devienne une priorité, l’État continue de gérer le budget mahorais avec une rigueur de banquier, laissant les retraités de l’île observer l’argent de leurs propres cotisations s’envoler vers d’autres priorités lointaines.
Par JeF
Photo : Journal de Mayotte
Sources : Caisse de Sécurité Sociale de Mayotte




