54 milliards d’économies : et La Réunion, elle va payer combien ?

Il y a quelques jours, je posais une question : nos petites entreprises sont-elles en train de craquer ? Je terminais sans réponse définitive, mais avec une inquiétude : plusieurs fragilités semblent aujourd’hui se rencontrer dans l’économie réunionnaise. Et voilà qu’une nouvelle donnée entre dans l’équation : 54 milliards d’euros d’économies envisagées pour 2027. Alors forcément, je me demande ce qui se passera lorsque cette politique arrivera jusqu’à nous.
En debut de semaine, je terminais ma tribune sur une interrogation. Les difficultés que connaissent certaines entreprises réunionnaises sont-elles le contrecoup retardé du Covid ? Sont-elles le symptôme de fragilités plus profondes de notre économie ? Ou les deux phénomènes sont-ils simplement en train de se rencontrer ? Je n’avais pas la réponse. Je ne l’ai toujours pas.
Mais depuis, un autre chiffre s’est imposé dans le débat : 54 milliards d’euros. C’est l’effort budgétaire envisagé par le gouvernement pour 2027. Et immédiatement, je me suis posé une autre question : si notre économie montre déjà quelques signes de fragilité, que va-t-il se passer si l’on retire encore de l’argent du circuit ?
54 MILLIARDS. MAIS PRIS OÙ ? C’est peut-être par là qu’il faut commencer. Parce que 54 milliards, présenté comme cela, ne veut presque plus rien dire. Le chiffre est tellement énorme qu’il devient abstrait. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a derrière. Fonction publique. Logement. Santé. Retraites. Dépenses des ministères. Collectivités. Politiques publiques. Soyons prudents : le budget 2027 n’est pas encore définitivement adopté. Nous parlons d’une trajectoire gouvernementale et de mesures qui vont encore passer par les arbitrages et le débat parlementaire. Tout peut donc encore bouger. Mais si l’objectif d’un effort de 54 milliards est maintenu, nous ne parlons plus d’un petit ajustement. Alors j’aimerais que l’on commence à traduire ce chiffre en réunionnais. Sur ces 54 milliards, combien seront réellement supportés, directement ou indirectement, par La Réunion ? Je cherche le chiffre. Pour l’instant, je ne l’ai pas trouvé.
HIER, JE PARLAIS DE NOS PETITES ENTREPRISES. Je ne vais pas reprendre toute la démonstration. J’évoquais une activité qui résiste encore, mais ralentit. Des défaillances qui augmentent. Un climat des affaires qui se tasse. Des commerçants qui parlent d’une fréquentation en baisse. Un chômage qui remonte. Je refusais d’en conclure que notre économie était en train de s’effondrer. Je le refuse toujours. Mais je posais une question : sommes-nous en train de voir apparaître une fragilité nouvelle et durable de nos petites entreprises ? Aujourd’hui, j’en ajoute une autre. Que se passe-t-il lorsqu’une politique de réduction massive de la dépense publique arrive dans une économie qui présente déjà ces fragilités ? Parce que, finalement, les deux sujets ne sont peut-être pas aussi éloignés qu’ils en ont l’air.
LA DÉPENSE DE L’UN EST LE CHIFFRE D’AFFAIRES DE L’AUTRE. C’est peut-être ce que les milliards finissent par nous faire oublier. Une petite entreprise réunionnaise ne vit pas avec le « déficit public à 5 % du PIB ». Elle vit avec ses clients. Ses commandes. Son loyer. Son carburant. Ses fournisseurs. Ses salaires. Sa banque. Et surtout sa trésorerie. Maintenant, imaginons qu’un ménage perde un peu de pouvoir d’achat. Il reporte une dépense. Le commerçant encaisse un peu moins. Une association voit son financement diminuer. Elle commande moins de prestations. Une collectivité reporte un projet. Une entreprise perd un marché. Un service public réduit certains achats. Un fournisseur local perd une commande. Pris séparément, aucun de ces événements ne paraît capable de bouleverser une économie. Mais hier, justement, j’écrivais qu’une petite entreprise peut parfois basculer pour beaucoup moins qu’on ne l’imagine. Un client qui paie en retard. Une camionnette à remplacer. Quelques semaines de mauvaise fréquentation. Une échéance bancaire. Une facture imprévue. Et soudain, la trésorerie ne suit plus. Alors oui, je fais le rapprochement. Pas pour affirmer qu’une baisse de la dépense publique ferait automatiquement tomber nos entreprises. Ce serait beaucoup trop simple. Mais pour poser la question de l’effet cumulé.
JE NE DIS PAS QUE 54 MILLIARDS D’ÉCONOMIES VONT FAIRE TOMBER NOS ENTREPRISES. Je préfère le préciser. Nous ne connaissons pas encore la ventilation définitive de l’effort. Une entreprise peut disparaître pour des dizaines de raisons. Et toutes les dépenses publiques ne sont pas efficaces simplement parce qu’elles sont publiques. Certaines doivent être évaluées. Certaines peuvent sans doute être réduites. D’autres mériteraient peut-être d’être réorientées. La France a par ailleurs un problème de déficit et de dette. Faire comme s’il n’existait pas ne ferait pas disparaître le problème. Mais reconnaître cela ne signifie pas que toutes les économies se valent. Tout dépend de l’endroit où l’on coupe. Du moment où on le fait. Et surtout des conséquences que cela produit.
LA RÉUNION N’EST PAS LA FRANCE EN MINIATURE. C’est là que le sujet devient, à mes yeux, véritablement réunionnais. Une même décision budgétaire ne produit pas nécessairement les mêmes effets partout. Nous avons un chômage beaucoup plus élevé que dans l’Hexagone. Une pauvreté importante. Une économie insulaire. Un marché intérieur étroit. Une forte dépendance aux importations. Des milliers de très petites entreprises dont certaines disposent de peu de trésorerie. Et la dépense publique comme les mécanismes de redistribution occupent une place importante dans le fonctionnement de notre économie. Ce n’est ni bien ni mal. C’est notre réalité économique.
Alors appliquer une politique nationale sans mesurer précisément ses conséquences ici reviendrait à raisonner à partir d’une moyenne française qui ne raconte qu’une partie de notre histoire. Je ne demande pas que La Réunion soit dispensée de tout effort. Je demande quelque chose de beaucoup plus simple : qu’on mesure avant de couper.
SORTONS DONC LA CALCULETTE. Combien représentent à La Réunion les dépenses susceptibles d’être concernées par le budget 2027 ? Combien pour le logement ? Combien pour la santé ? Combien pour les retraites ? Combien pour l’emploi et la formation ? Combien pour les collectivités ? Combien pour les associations ? Combien pour les politiques spécifiques aux Outre-mer ? Et surtout, combien d’activité économique ces dépenses génèrent-elles ensuite chez nous ? Voilà le chiffre qui m’intéresse.
Parce que lorsqu’on retire un euro de dépense publique, il ne disparaît pas simplement d’une colonne comptable. Quelqu’un ne le reçoit plus. Et si celui qui devait recevoir cet euro devait ensuite le dépenser chez quelqu’un d’autre, l’histoire ne s’arrête pas à l’économie réalisée par l’État. Les économistes ont un terme pour essayer de mesurer une partie de ces enchaînements : le multiplicateur budgétaire.
Je ne vais pas faire semblant d’être économiste. Je retiens simplement une chose : réduire une dépense peut avoir des effets successifs sur l’activité. L’ampleur de ces effets varie selon la dépense concernée, la situation économique et le comportement des ménages comme des entreprises. Raison de plus pour essayer de les mesurer ici.
COMBIEN COÛTE UNE ÉCONOMIE ? C’est finalement la question que j’aimerais poser avant le vote définitif du budget 2027. Je voudrais une véritable étude d’impact pour La Réunion. Mesure par mesure. Pas une règle de trois consistant à prendre 54 milliards et à calculer notre part en fonction de notre population. Cela n’aurait guère de sens. Je voudrais savoir ce que les mesures envisagées peuvent produire sur les ménages réunionnais. Sur nos TPE-PME. Sur les associations. Sur les collectivités. Sur l’emploi. Sur la consommation. Sur l’investissement. Et, au bout de la chaîne, sur les recettes publiques elles-mêmes. Parce qu’avant de parler d’économies, il faudrait peut-être apprendre à poser cette question : combien coûte une économie ?
HIER, JE DEMANDAIS SI NOS PETITES ENTREPRISES ÉTAIENT EN TRAIN DE CRAQUER. Je n’ai toujours pas la réponse. Et je maintiens exactement ce que j’écrivais hier : les chiffres dont nous disposons ne permettent pas d’annoncer un effondrement de nos petites entreprises. Ils sont suffisamment préoccupants, en revanche, pour que nous regardions ce qui se passe. Maintenant. Pas lorsque nous compterons les disparitions.
Aujourd’hui, une nouvelle pièce vient simplement de rejoindre le puzzle : ces 54 milliards d’euros d’économies annoncées pour 2027. Peut-être que leurs conséquences sur La Réunion seront limitées. Peut-être que certaines mesures seront profondément modifiées avant le vote. Peut-être aussi que les économies retenues seront suffisamment ciblées pour ne pas fragiliser davantage notre économie. Je n’en sais rien. Et c’est précisément pour cette raison que je voudrais que nous fassions les comptes avant.
Hier, je me demandais si les conséquences retardées du Covid et les fragilités propres à notre économie n’étaient pas en train de se rencontrer. Aujourd’hui, une troisième variable apparaît. Et si, au moment même où certaines de nos petites entreprises commencent à manquer d’air, nous prenions le risque de leur en retirer encore un peu ?
Par Patrice SADEYEN – Le 08/10/2026




