Gilets jaunes, retraites, lycées : la rue comme dernier recours

Société
Temps de lecture :
4 minutes

Désyndicalisation, affaiblissement des partis, délégitimation des corps intermédiaires : en supprimant les canaux pacifiques d’expression des revendications, l’État ne fait pas disparaître les problèmes. Il les rend invisibles jusqu’à ce qu’ils explosent. Des Gilets jaunes aux lycées, une violence qui commence par le silence et s’exprime dans la rue.

Les corps intermédiaires effacés

En 1975, près d’un salarié sur trois était syndiqué. Aujourd’hui, ils sont à peine 10 %. Chez les moins de 30 ans, ce taux chute à 5 %. Dans le secteur privé, à peine 8 %. La France figure parmi les pays les moins syndiqués de l’OCDE.

Ces chiffres ne sont pas une fatalité naturelle. Ils sont le résultat de décennies de politiques qui ont affaibli, ignoré ou délégitimé les corps intermédiaires (syndicats, partis, associations). Comme le résume une analyse, « en gagnant contre les partis et en ignorant les syndicats, Emmanuel Macron aurait tué les corps intermédiaires ». Mais d’autres chercheurs nuancent : c’est parce que ces corps n’existaient déjà plus qu’il a pu être élu. « C’est parce qu’ils ne représentaient plus la société civile que les Gilets jaunes ont été possibles ».

Le résultat est un vide. Un vide que les mouvements sociaux tentent d’occuper, mais en rejetant précisément ceux qui pourraient les représenter. Dans le mouvement des Gilets jaunes, 89,3 % des participants interrogés jugeaient « mauvais » le traitement de leur mouvement par les partis politiques, et 71,4 % par les syndicats. Le rejet des corps intermédiaires n’est pas un accident mais le symptôme d’une rupture.

La violence invisible

Le philosophe Axel Honneth l’a théorisé : le mépris n’est pas un simple désagrément. C’est une atteinte à l’intégrité de la personne, au même titre qu’une violence physique. L’invisibilité sociale, le fait de « regarder à travers » quelqu’un comme s’il n’existait pas, constitue une « forme silencieuse de violence qui détermine le développement de l’identité et de la confiance en soi ».

Cette violence psychologique est d’autant plus pernicieuse qu’elle est niée. « On ne nous écoute pas » n’est pas une plainte molle mais le constat d’une injustice réelle. Miranda Fricker parle de « violence épistémique » : quand votre parole n’est pas crue, pas considérée comme recevable, ce n’est pas un accident de communication, c’est une exclusion.

Un couvercle maintenu de force finit par être vécu comme une agression permanente. Et à un moment, le couvercle saute.

La rue devient le seul interlocuteur

Les grandes mobilisations pacifiques n’ont rien obtenu. En 2023, contre la réforme des retraites, l’intersyndicale était unie. Les manifestations ont rassemblé des millions de personnes, dans le calme. Le gouvernement a utilisé le 49.3. La loi est passée. Le message envoyé a été clair : manifester pacifiquement ne sert à rien.

Résultat, le conflit quitte les institutions. Il devient un face-à-face direct entre l’exécutif et la rue. Et dans ce face-à-face, la violence devient le seul langage qui force l’écoute.

Octobre 2026. Le mouvement lycéen contre les conditions d’enseignement dégénère. Mais qui sont les violents ? Les représentants lycéens sont clairs : « Il y a désormais, en plus du mouvement lycéen actuel, des violences urbaines. Elles ne sont pas commises par des lycéens, mais par des personnes tierces ». Les lycéens « dénoncent des incendiaires venus d’ailleurs ».

La violence n’est majoritairement pas le fait de ceux qui portent les revendications. Elle est le symptôme d’un système qui a rendu l’écoute impossible.

La répression comme réponse

À Toulouse, le 2 octobre 2025. Une manifestation pacifique en soutien à la flottille de Gaza. Le préfet l’interdit. Les services d’ordre syndicaux (CGT, SUD, FSU) se positionnent en tête du rassemblement, bras dessus bras dessous, en protection. À 18h41, un coup de sifflet. Une charge « extrêmement violente » suit, avec des tirs de grenades de désencerclement utilisées comme armes d’attaque. Des militants syndicaux sont matraqués, mis à terre, traînés au sol. Deux sont évacués aux urgences pour des plaies à la tête.

L’Observatoire toulousain des pratiques policières conclut : « L’usage de la force a été totalement disproportionné et ne souffre d’aucune justification ».

Ce n’est pas un cas isolé. En 2025, les manifestations ont été « de nouveau marquées par des violences policières, l’usage d’un arsenal de maintien de l’ordre très dangereux ». Le 1er mai 2025, à Paris, au moins huit journalistes sont victimes d’abus policiers.

Quand l’État ne répond plus par la négociation mais par la matraque, il ne rétablit pas l’ordre. Il confirme que le dialogue est mort. Et il alimente la radicalisation.

Et maintenant ?

Le refoulement n’annule pas le problème mais il le convertit. Quand une revendication n’a plus de canal institutionnel, elle ne disparaît pas. Elle devient silence, abstention, ressentiment, puis, par à-coups, explosion.

La colère ne s’accumule pas mécaniquement comme du magma. Les griefs sont permanents. Ce qui varie, ce sont les conditions de leur mobilisation. Ce n’est pas la pression qui explose, c’est l’absence de canal.

Et cette absence n’est pas naturelle. Elle est le produit de choix politiques. On peut choisir de reconstruire des courroies, de reconnaître des interlocuteurs, d’organiser le conflit au lieu de le subir. Ou on peut continuer à fermer le couvercle et s’étonner que ça saute.

Le vrai scandale n’est pas la violence des manifestants. C’est la violence faite à ceux qu’on a décidé de ne plus entendre.

Par Jean Fauconnet – Le 07/10/2026

image_printImprimer l'article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.