Selon que vous serez puissant ou misérable…

Expression citoyenne
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Il existe des silences qui disent davantage qu’un long discours. À La Réunion, certains silences deviennent même des radiographies sociales. Ils révèlent qui mérite l’indignation collective, qui bénéficie de la compassion publique, qui a droit aux tribunes, aux soutiens institutionnels, aux publications militantes, aux mobilisations culturelles et médiatiques. Et surtout, ils révèlent ceux qui, au contraire, peuvent souffrir presque seuls, dans l’indifférence générale.

Depuis presque plusieurs semaines, une partie du monde culturel réunionnais se mobilise autour d’une femme issue de ce même milieu, présentée comme victime d’un harcèlement devenu insupportable. Communiqués, tribunes, publications, prises de position d’artistes, appels à l’humanité, dénonciation des violences psychologiques : le réflexe collectif a été immédiat. Le vocabulaire de la protection et de la solidarité a envahi les réseaux sociaux. Beaucoup ont rappelé — à raison — que nul combat politique ne justifie l’acharnement contre une personne.

Très bien. Très très bien…

Mais des questions demeurent désormais impossible à éviter : où étaient tous ces défenseurs de la dignité humaine lorsqu’une Réunionnaise agressée sur la plage de Trou d’Eau cherchait, elle aussi, du soutien ? Où étaient-ils ? Où étaient ces artistes si prompts aujourd’hui à parler de souffrance psychologique, de traumatisme et de violence ? Où étaient les grandes voix du féminisme réunionnais ? Où étaient les élus si rapides à publier des messages de solidarité lorsque les victimes appartiennent aux bons réseaux sociaux, culturels ou militants ? Où étaient les défenseurs autoproclamés de l’identité réunionnaise ? Où étaient les gardiens de la langue créole, de la culture réunionnaise, des luttes décoloniales et des grands principes humanistes ? La vérité est brutale : ils étaient absents.

Pendant que cette femme réunionnaise cherchait justice et soutien, il n’y avait ni grande mobilisation culturelle, ni tribunes collectives, ni avalanche de messages indignés, ni grands discours sur la santé mentale des victimes. Il n’y avait pas les réseaux habituels de la respectabilité militante et culturelle. Il n’y avait pas les institutions culturelles. Il n’y avait pas les grands défenseurs officiels des causes sociales. Devant les grilles de la gendarmerie de Saint-Gilles, il ne restait qu’une poignée d’irréductibles, des empêcheurs de tourner en rond, des idéalistes qualifiés de « zazalé zamaliens » par une certaine presse, refusant d’accepter que cette affaire disparaisse dans le brouillard habituel de l’indifférence réunionnaise.

Et ce contraste pose une question profondément dérangeante. Toutes les victimes se valent-elles réellement à La Réunion ? Car derrière ces deux affaires apparaît une fracture que beaucoup refusent encore de nommer : celle du statut social des victimes. Certaines bénéficient immédiatement du capital relationnel, culturel et symbolique qui permet de transformer leur souffrance en cause publique. D’autres restent enfermées dans l’invisibilité sociale. Le problème n’est pas de soutenir une victime issue du milieu culturel. Le problème est l’incroyable asymétrie de traitement. Car ce deux poids deux mesures finit par produire une hiérarchie implicite des douleurs humaines.

Certaines souffrances deviennent médiatiquement nobles. D’autres restent périphériques. Certaines victimes ressemblent au monde qui parle. D’autres viennent des marges sociales que ce même monde regarde à distance. Et cette distinction n’est pas nouvelle. Elle traverse toute l’histoire des sociétés inégalitaires. Pierre Bourdieu l’avait déjà montré (excusez-moi d’avoir été obligé de replonger dans mes cours de sociologie de 2005 !) : le capital culturel ne sert pas seulement à accéder aux positions sociales dominantes ; il sert aussi à déterminer quelles paroles seront entendues comme légitimes. Même la souffrance obéit à cette logique. À La Réunion, cela prend une forme particulièrement violente. Parce que l’île continue de fonctionner selon des hiérarchies sociales extrêmement marquées, souvent masquées derrière le discours officiel du “vivre ensemble”. Les réseaux culturels, militants, institutionnels et médiatiques forment parfois un entre-soi où certaines personnes bénéficient naturellement d’une protection collective tandis que d’autres restent socialement invisibles.

Et c’est précisément cette hypocrisie qui explose aujourd’hui au grand jour. Car beaucoup de ceux qui parlent désormais d’humanité, de dignité et de compassion ont gardé un silence total lorsque la victime ne faisait pas partie du même univers social, culturel ou militant qu’eux. Cela ne signifie pas qu’ils soutiennent les agressions. Ce serait caricatural. Mais leur silence révèle autre chose : une sélectivité émotionnelle profondément politique. Certaines victimes activent immédiatement les réflexes de solidarité parce qu’elles appartiennent au même espace culturel, aux mêmes réseaux, aux mêmes codes sociaux. Elles sont identifiables. Elles sont “des nôtres”. D’autres restent seules parce qu’elles ne possèdent ni visibilité, ni relais médiatiques, ni capital symbolique.

Et c’est ici que la vieille phrase de Jean de La Fontaine reprend toute sa force :

« SELON QUE VOUS SEREZ PUISSANT OU MISERABLE, LES JUGEMENTS DE COUR VOUS RENDRONT BLANC OU NOIR. »

Cette citation n’a jamais cessé d’être actuelle. Elle dépasse largement le cadre judiciaire. Elle décrit aussi le fonctionnement moral des sociétés humaines. La puissance ne protège pas seulement devant les tribunaux ; elle protège dans l’espace public, dans les médias, dans les mobilisations collectives, dans la manière même dont une souffrance devient audible. À La Réunion, cette mécanique est aggravée par le poids des réseaux culturels et institutionnels. Le milieu culturel réunionnais aime souvent se présenter comme un espace de résistance, d’émancipation et de solidarité populaire. Mais dès qu’une affaire surgit hors de ses propres cercles, cette solidarité devient parfois beaucoup plus discrète.

C’est précisément ce qui dérange dans cette séquence. Parce qu’elle révèle que certains combats sont portés avec une intensité proportionnelle à la proximité sociale des victimes. Lorsqu’une personne appartenant aux espaces culturels visibles est attaquée, les prises de position affluent rapidement. Les artistes publient. Les militants réagissent. Les réseaux se mobilisent. Les élus prennent la parole. Les indignations deviennent publiques.

Mais lorsqu’une Réunionnaise ordinaire se retrouve seule face à une agression, dans un contexte beaucoup moins valorisant socialement, l’émotion collective semble soudain beaucoup moins urgente. Pourquoi ?

Parce que derrière les grands discours universalistes subsistent encore des logiques très anciennes de distinction sociale. Certaines vies comptent davantage symboliquement que d’autres. Certaines victimes sont plus facilement défendables publiquement. Certaines causes apportent davantage de prestige moral.

Et cette réalité devient encore plus insupportable lorsqu’elle touche les discours féministes. Car si le féminisme réunionnais veut conserver une crédibilité populaire, il devra répondre à une question simple : défend-il toutes les femmes ou seulement celles qui appartiennent aux bons espaces sociaux, militants et culturels ? Cette question est dure. Mais elle devient inévitable. Parce qu’une solidarité sélective finit toujours par perdre sa légitimité morale.

Le danger aujourd’hui est immense. Une partie de la population réunionnaise commence à voir dans certains milieux militants et culturels non plus des espaces de justice universelle, mais des cercles fonctionnant selon des mécanismes de protection interne. Cette perception, qu’elle soit totalement juste ou non, devient politiquement dévastatrice. Elle alimente le cynisme. Elle détruit la confiance. Elle donne le sentiment que les grands principes ne s’appliquent pas à tout le monde de la même manière. Et surtout, elle fracture davantage encore une société réunionnaise déjà traversée par des inégalités profondes.

Le plus tragique dans cette histoire est peut-être là : beaucoup de ceux qui se mobilisent aujourd’hui ont probablement sincèrement voulu défendre une personne qu’ils considèrent en danger. Le problème n’est donc pas forcément leur mobilisation actuelle. Le problème est leur absence passée. Car l’absence aussi est un choix politique. CEUX QUI SAVENT…SAVENT. Se taire lorsque certaines victimes souffrent mais parler massivement lorsque d’autres sont concernées produit forcément une hiérarchie implicite des douleurs humaines. Et cette hiérarchie finit toujours par être perçue.

Le combat pour la dignité humaine ne peut pas fonctionner à géométrie variable. Sinon il cesse d’être un principe pour devenir un réflexe de clan. Or La Réunion étouffe déjà sous les logiques de clans, de réseaux, de cercles fermés et de protections croisées. Ce dont cette île a besoin aujourd’hui, ce n’est pas d’une compassion sélective. C’est d’une cohérence morale. Une cohérence capable de défendre une femme agressée sur une plage avec la même intensité qu’une figure du milieu culturel harcelée sur les réseaux. Une cohérence capable de dépasser les appartenances sociales, les réseaux militants et les intérêts symboliques.

Sinon, la phrase de La Fontaine continuera de résumer parfaitement notre époque. Selon que vous serez puissant ou misérable, visible ou invisible, intégré ou exclu, connecté ou isolé, les indignations publiques vous rendront digne d’être défendu… ou parfaitement oubliable.

Patrice SADEYEN

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