Batay kok, la sauvegarde de l’oralité réunionnaise

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Gallodrome ? Non ! Même s’il y a 25 ans de cela un gros éleveur et joueur (un gros cageot : in gro kajo), Valère MARTIN (chacun se souvient des cars V. MARTIN) nomma son rond : « Le gallodrome : la centrale des coqs » à la Rivière du Mât les Bas. Mais, et heureusement pour la tradition, on n’entend quasiment jamais quelqu’un dire : « mi sa galodrome ». 
À La Réunion, nous disons : « mi sa ron kok ». « Na poin in batayèr kok va di aou lo kontrèr !  BATAY KOK SA NOUT TRADISION SA ! » 

Ils le disent tous et nous sommes à La Réunion, une des dernières régions de France avec la Guyane, les Antilles, la Polynésie, et le Nord-Pas-de-Calais dans laquelle ces coqs de combats, volailles de race devenue créole et véritables athlètes sont aussi les témoins de notre culture et identité réunionnaise. Le coq de combat immortalisé par la chanson RASKOK de BASTER : « kok batay, kabalèr, kok néna dé zergo, … kok kabalèr la pa pèr…kok batay, kok la kour, pou touzour… » 

Probablement, nos ancêtres esclaves et engagés les ont ramenés pour leurs pratiques culturelles.  

Selon les batayèr kok, il y a aujourd’hui environ 4 ou 5 ron kok « officiels » qui seraient dotés d’une autorisation préfectorale et homologués coutume et traditions. Ils peuvent accueillir environ 600 personnes notamment lors de la grande saison des combats annuels d’octobre à mars. Les amateurs disent qu’il y a environ 50 autres tolérés sur l’île. Ce sport est donc très répandu et pratiqué aussi bien par les anciens que par les jeunes qui apprennent avec ces premiers. Le lien intergénérationnel y est très ancré. 

D’où vient notre coq de combat ? Nous le nommons aussi kok léspès, kok batay. Son origine ? L’Inde : kok linnd ou kok laskar (lascar : marin indien engagé), ou kok Bengale, sa provenance vient aussi fort probablement de Madagascar : le laskar kou nu. Un de ces athlètes peut être aujourd’hui vendu à 300 jusqu’à 3000€, ou ne pas avoir de prix tellement il est précieux pour son propriétaire : « Mon papa i pass in zourné pou okup azot, nouri azot, li sa pa bwar, li sa pa fumé, li na apepré 200 volay ; kok èk poul léspès, son passion-sà !  la mienn ossi, mi suiv ali ». Toute l’année, le propriétaire se lève très tôt pour les nourrir, de maïs, d’herbes, oignons, cresson, viande de bœuf hachée, ambrevades (zanbrevat), il les guérit de leurs blessures après combat, etc. Et si l’éleveur soigne ses coqs, on peut dire aussi que le coq soigne l’éleveur en lui donnant de l’amitié, du bonheur, de la fierté lors des combats. SES COQS RYTHMENT SA VIE. 

Le soir, le propriétaire vérifie sa basse-cour, organisée pour les soins : l’infirmerie, le repos, la reproduction, l’éclosion, la couvaison…

L’éleveur (batayèr, amatèr kok) le sait et les a choisis pour ça : ils aiment, ils demandent à batailler, depuis poussins ils ont cet instinct : la lutte est inscrite dans leurs gènes (on comprend bien que la question de la génétique est importante, elle va déterminer les qualités au combat du jeune cok) sinon c’est le coup de sang assuré.  

Le coq champion est le roi du ron kok et fait alors la réputation de son propriétaire, juste retour tant son jockey lui a consacré du temps pour ses soins, son alimentation, et donc pas mal d’argent. Cette amitié très forte qui existe entre l’homme et l’animal est immédiatement visible quand on les voit ensemble dans l’enceinte de l’arène. Ainsi, l’impressionnant palmarès de ce combattant qui est aussi le palmarès de son propriétaire, est reconnu par son lot de trophées, de coupes.  Le coq rend visible cette invisibilité sociale et pallie ainsi l’absence de reconnaissance sociale de ce peuple du ron kok. Dans le sud, on cite Jean-Pierre BOYER, gran batayèr kok, à Ste-Suzanne : le nom de Marceau DUGAIN, puis de son fils Patrice DUGAIN est connu dans tous les ron kok.  P DUGAIN dit lui-même : Moin la tonm dedan dopi moin lété pti, moin té i rogard papa » « Quand je suis à St-Pierre, les gens qui me reconnaissent me disent : aou  garson Marceau ou ! Leurs visages changent, et automatiquement ils me montrent leur estime, et tout cela, parce qu’ils ont bien connu mon père. »

« Moin na réspé pou JP Boyer, je le regardais faire, je l’écoutais, je l’espionnais même ! Pour moi c’est un grand homme avec ses défauts certes, mais que nous devrions honorer ici et la jeune génération de ron kok doit savoir qui il a été. »  

Et bien d’autres grands batayèr-kok sont connus dans tous les coins de l’île : TI-KOK, GAUVIN Michel a la montagne, défunt Tico BABOU à Cambaie, etc. 

La tradition se modernise et s’est ouverte aux réseaux sociaux, ainsi sur Facebook, de nombreux groupes d’adeptes

 « BATAYCOK, BATAILLEUR COQ LA RÉUNION, BATAILLE COQ NOUS TRADITION 974, ROND TEAM ZIBRIDE, COQ COMBAT LA REUNION, ETC. aujourd’hui se sont créés et diffusent les dates des combats, proposent des ventes de volaille, échangent des pratiques, des photos de leur animal : L’information des combats continue donc à circuler facilement dans toute l’île.


Notre coq est donc sélectionné parmi les kok léspès pour son œil vif, très haut sur pattes, altier, racé, costaud, réputé pour son agressivité, un plumage haut en couleur, un cou costaud, d’excellentes mensurations, il atteint 3 kg et plus, parfois plus rarement 5 kg. 
Certains Réunionnais ont voyagé et ont essayé de faire des croisements avec des coqs d’autres pays. Mais ils se sont aussi aperçus que trop de croisements dégénèrent l’animal physiquement, le rendent plus fragile aux maladies. Et quand ces coqs hybrides perdent : hélas c’est leur porte-monnaie qui souffre lors des paris.
De toute façon, les plus faibles (kok valé) sont éliminés des combats et peuvent finir en massalé !

Ainsi, les jeunes coqs très prometteurs que l’éleveur a isolés dans leur cageot font le bonheur des petits éleveurs (petits cageots) ou des gros cageots. Ils suivront un entrainement rigoureux à partir de l’âge de 11,12 mois. Jeune, c’est un kok boutoné (les ergots commencent à pousser et forment des protubérances appelées « boutons »), plus tard il devient un kok armé quand ses ergots (zergo, zargo, épron) ont poussé et que l’éleveur les a taillés en pointe pour le combat. 

S’il pèse moins de 6 livres : c’est un pti kok, s’il fait entre 3 et 3,5kgs : c’est un kok si liv, si son poids avoisine 4 kg : c’est un poi lour.

Ces coqs sont nourris, chouchoutés tels des champions. Ils sont aussi entraînés dans des combats d’essai et d’endurance (kok i donn galo).

Il y a du respect entre le propriétaire et son coq : on ne mangera jamais le coq gagnant. Il servira d’abord à la reproduction et finira sa vie avec les poules au poulailler.

ON PEUT DIRE QUE PRÉSERVER LE COMBAT DE COQS C’EST PRÉSERVER DES ESPÈCES LES PLUS ROBUSTES AU MONDE. 

ÊTRE ÉLEVEUR/SOIGNEUR c’est tout un SAVOIR-FAIRE, UN ART RÉSERVÉ AUX HOMMES PATIENTS.
L’origine de notre discipline ancestrale de notre tradision lontan, remonterait à cette période post esclavagiste. Période aussi de la créolisation de ces combats dans lesquels colonisateurs et colonisés se retrouvent avec la même passion, passion orale qu’ils ont su transmettre intacte jusqu’à aujourd’hui. CETTE COUTUME C’EST LA FORCE DE NOTRE ORALITÉ RÉUNIONNAISE. De famille à famille, de père en fils, par passion, par devoir de mémoire, par amour de leurs coqs, puisque la dimension de cet art est non seulement familiale et aussi affective vis à vis de ces coqs de combat. 
M. P DUGAIN (soinièr, batayèr-kok) s’est évertué à garder la « souche » de notre poule-léspès depuis environ 47 ans sous le conseil des Anciens qui l’ont conseillé « garde sadlà ! Sadlà ossi ! » Leur sauvegarde n’a pas été tout le temps facile. Néanmoins, jusqu’à aujourd’hui celles-ci peuplent sa basse-cour, basse-cour organisée pour que ses animaux, poules-léspès et kok-batay se reproduisent en toute plénitude ! Le résultat est exceptionnel. 
Merci à lui, merci à nos Gramoun qui ont su préserver cette souche qui est aujourd’hui assurée de sa reproduction dans toute La Réunion.


L’UNIVERS DU RON KOK qui n’est pas un rond mais un carré.
Il est vaste, il est codé et ordonné.

Il a ses règles que certains amateurs songent aujourd’hui à fixer dans un règlement départemental décidé et partagé par tous.
Tous les amateurs s’y retrouvent et se comprennent. L’ambiance est joviale, familiale, joyeuse, pas de râlé-poussé, pas d’injures, on se reconnaît tous, on se respecte, on va à tous les championnats, on parie peu, on parie beaucoup, on s’échange des conseils, on se raconte les dernières anecdotes, on s’inquiète de la santé des Anciens, on perd de l’argent ou on en gagne, chacun connaît parfaitement les règles du combat de coqs, combat qui dure 2 heures de temps. Des heures de spectacle, de frisson pour certains qui ont parié gros ou qui sont venus essentiellement pour gagner de l’argent. Les onomatopées pleuvent : « saminm, donna li, wouah, alé lo Rouz, lé bon sa… »
Auparavant, le coach : le joké (le jockey) aura préparé son animal : i koif le kok : il lui coupe les plumes de la tête et du cou. Les paris sont pris et un acteur indispensable fait son apparition : l’arbitre. Il garantit le respect des règles du jeu, fait la pesée des 2 concurrents qui doivent avoir le même poids sur la balance, outil omniprésent dans tous les combats, surveille le temps, contrôle l’intervention des joké qui sont dans le rond derrière leur champion, pour le stimuler, pour tenter d’orienter les coups.
A chaque moment de repos (1 minute) le kok i sa a lo et son joké le rafraîchit avec un chiffon mouillé dans la main, il l’encourage, si besoin lui enfonce une plume taillée dans la gorge pour en dégager les caillots de sang.

Selon les amateurs du rond, Il y a plusieurs techniques de luttes : 

Le tourneur : tourne autour de l’adversaire,
Le défileur » : use physiquement l’adversaire en faisant le tour du rond
Le croiseur : frappe de côté
Le cogneur : frappe de face.

Est vaincu :

Celui qui s’enfuit 3 fois hors du rond (lu kour)
L’animal qui crie quand il est par terre
L’animal qui est abattu d’une façon non accidentelle et ne peut plus se relever.

Il peut aussi se produire un match nul quand il est évident qu’il n’y a pas de vainqueur, alors les mises sont récupérées par les parieurs. Si le propriétaire voit son coq perdre, il stoppe le combat et fait in laranzman (un accord amiable) avec l’autre parieur. 

Dans l’arène, les cris de joie des parieurs, les grimaces des perdants, le calme de l’arbitre, un public chaud : i gingn ? I pèrd ? Beaucoup d’hommes, aujourd’hui quelques femmes, elles aussi ont aujourd’hui cette passion même si elles ne parient pas. Elles accompagnent leurs compagnons, ou sinon elles peuvent aussi être passionnées de cette atmosphère électrique, par la beauté de ces gladiateurs à crête. 

Une odeur de cari ( kabri massalé, rougay sossis, kari volay…) se propage et aiguise les appétits, idem pour les bonbons de miel, bonbon-cravate que propose un marchand ambulant, et si le détenteur du ron kok a la licence 3 ou 4, la bière fraîche est reine, tant l’atmosphère est chaude. 
Et le soleil se couche, la nuit arrive et nous n’avons rien senti comme absorbés par la magie de ces combats, unis aussi par l’esthétique de ces athlètes et leurs figures de combat. Par exemple le kou de-san prann, une des figures la plus appréciée. Et même si le kok i kour, il n’y a jamais de mise à mort de l’animal qui aura eu une carrière maximum de 5 ans. Il sera un bon reproducteur. Qui peut dire qu’il s’agit là de maltraitance animale ?

 Voyons plutôt du côté de l’élevage intensif… 

Pour conclure, à ce jour, l’heure n’est plus à l’incompréhension de notre propre monde créole, n’est plus au débat stérile : le RON KOK avec SES COQS, SON PEUPLE SONT BIEN LÀ, ET NOUS ALLONS CONTINUER À LES METTRE ANLÈR. 

Autrice : Yvette DUCHEMANN

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