3 juin 1828 : quinze hommes débarquent, un peuple se transforme

Culture
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TRIBUNE

Chaque année, le 3 juin revient dans le calendrier réunionnais avec une discrétion qui contraste avec l’importance historique de cette date. Pourtant, derrière ce jour presque ordinaire se cache l’un des épisodes fondateurs de la société réunionnaise contemporaine.

Le 3 juin 1828, quinze hommes originaires de Yanaon, petit territoire français de la côte de Coromandel, débarquent au Barachois après plusieurs semaines de traversée à bord de la goélette La Turquoise. Ils arrivent officiellement comme travailleurs engagés recrutés pour répondre aux besoins de l’économie sucrière coloniale. Quinze hommes. Seulement quinze. Un nombre dérisoire à l’échelle de l’histoire. Et pourtant, derrière ces quinze silhouettes se dessine déjà une transformation profonde de La Réunion.

Derrière eux se profile un mouvement migratoire d’une ampleur considérable. Entre 1828 et le début du XXe siècle, près de 160 000 hommes, femmes et enfants seront introduits à La Réunion dans le cadre du système de l’engagisme. Parmi eux, plus de 117 000 viendront du sous-continent indien. L’un d’entre eux portera le matricule 114 282 et aura pour nom Palany SADEYEN. Leur présence transformera durablement la démographie, la culture, les croyances, les langues et l’identité même de notre île.

Près de deux siècles plus tard, leur arrivée continue d’interroger notre rapport à la mémoire, à l’histoire et à la manière dont s’est construit le peuple réunionnais. Car ces quinze hommes ne sont pas simplement quinze travailleurs débarquant sur une île lointaine de l’océan Indien. Ils sont les premiers représentants d’un mouvement humain qui allait modifier en profondeur le destin de La Réunion. Leur arrivée ouvre une séquence historique qui conduira des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants à traverser l’océan pour rejoindre cette colonie française en pleine expansion sucrière. Pour comprendre la portée de ce 3 juin 1828, il faut revenir au contexte de l’époque.

Lorsque l’île Bourbon est rétrocédée à la France par la Grande-Bretagne en 1815, les planteurs observent avec inquiétude l’évolution du contexte international. La traite négrière devient de plus en plus difficile à maintenir. Les interdictions se multiplient. Les pressions diplomatiques augmentent. Dans le même temps, la culture de la canne à sucre connaît un développement spectaculaire. Les besoins en main-d’œuvre deviennent immenses. Les grands propriétaires cherchent alors de nouvelles solutions afin de garantir l’approvisionnement en travailleurs pour soutenir l’expansion de leur modèle économique. L’Inde apparaît rapidement comme une réponse possible. Le hasard n’y est pour rien.

Le 12 mars 1826, Eugène Panon Desbassayns de Richemont, petit-fils d’Ombline Panon Desbassayns, arrive à Pondichéry comme commissaire de la Marine et administrateur des établissements français de l’Inde. Quelques mois plus tard, il devient gouverneur de Pondichéry. Cette présence facilite les relations entre les intérêts coloniaux réunionnais et les territoires français du sous-continent indien. Deux ans plus tard, les premiers recrutements officiels sont organisés. Le 16 mars 1828, La Turquoise quitte Yanaon. Le 3 juin, elle arrive au Barachois. L’histoire de l’engagisme indien réunionnais entre dans une nouvelle phase.

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Mais il est indispensable de rappeler une réalité historique souvent oubliée. Lorsque les quinze hommes de La Turquoise débarquent à Bourbon, l’esclavage est encore pleinement en vigueur. Vingt années séparent leur arrivée de l’abolition du 20 décembre 1848. Cette précision change profondément la lecture de cet événement. L’engagisme n’est pas né après l’abolition de l’esclavage. Il est expérimenté alors même que le système esclavagiste continue de structurer la société coloniale. Pendant deux décennies, esclavage et engagisme coexistent à La Réunion. Cette coexistence constitue aujourd’hui l’un des sujets les plus importants de la recherche historique. L’esclave est juridiquement une propriété. L’engagé signe théoriquement un contrat. La différence existe. Elle est fondamentale. Mais cette distinction juridique ne doit pas empêcher d’interroger les réalités sociales vécues par les travailleurs.

De nombreux travaux ont montré les abus, les violences, les ruptures de contrat, les conditions de travail extrêmement dures et les multiples formes de dépendance qui ont accompagné le développement de l’engagisme. Il ne s’agit pas de confondre esclavage et engagisme. Il ne s’agit pas davantage de nier leurs différences. Il s’agit simplement de reconnaître que les deux systèmes s’inscrivent dans une même logique coloniale de mobilisation et de contrôle de la main-d’œuvre au service de la production.

Cette vérité historique n’enlève rien à aucune mémoire. Au contraire. Elle permet de mieux comprendre la complexité de notre histoire collective. Pendant trop longtemps, les mémoires réunionnaises ont parfois été enfermées dans des logiques de concurrence. Mémoire de l’esclavage contre mémoire de l’engagisme. Mémoire africaine contre mémoire indienne. Mémoire des uns contre mémoire des autres. 

Pourtant, la société réunionnaise s’est construite à la rencontre de ces trajectoires. Aucune ne peut être comprise isolément. Les descendants d’esclaves. Les descendants d’engagés. Les descendants de migrants malgaches, africains, chinois, européens, comoriens ou rodriguais. Tous participent aujourd’hui d’une même aventure humaine. Reconnaître l’histoire des engagés indiens n’efface pas celle de l’esclavage. Reconnaître l’histoire de l’esclavage n’efface pas celle de l’engagisme. Ces mémoires ne s’opposent pas. Elles se complètent. Elles se répondent. Elles participent à la compréhension d’un même peuple. Car les quinze hommes de La Turquoise apportent avec eux bien davantage que leur seule force de travail. Ils apportent des langues. Des croyances. Des savoir-faire. Des pratiques culturelles. Des traditions culinaires. Des visions du monde. Le tamoul. Le télougou. Le malayalam. Les rites. Les temples. Les fêtes. Les saveurs. Les mots. Les formes de solidarité. Tout cela contribue progressivement à façonner ce que nous appelons aujourd’hui l’identité réunionnaise.

Cette identité n’est pas née d’une seule origine. Elle est le résultat de rencontres multiples, souvent douloureuses, parfois conflictuelles, mais profondément créatrices. La Réunion est devenue ce qu’elle est parce que des peuples venus d’horizons différents ont été contraints ou amenés à vivre ensemble sur cette terre volcanique au cœur de l’océan Indien.

Le 3 juin 1828 appartient pleinement à cette histoire.

Cette exigence de transmission prend aujourd’hui une résonance particulière. Dans quelques jours, La Réunion accueillera le colloque international pluridisciplinaire consacré aux Routes de l’esclavage et de l’engagisme. Un rendez-vous porté par l’ONG Kartyé Lib Mémoire & Patrimoine Océan Indien, sous la direction scientifique du professeur Prosper Ève et de Maryline Champigneul, avec la participation de nombreux chercheurs, acteurs mémoriels, institutions et partenaires associatifs issus de plusieurs espaces de l’océan Indien et d’ailleurs. Depuis de longs mois, les organisateurs œuvrent à la construction de cet espace de réflexion consacré aux héritages de l’esclavage, de l’engagisme et des migrations qui ont façonné nos sociétés. Cette dynamique s’inscrit dans le prolongement des travaux internationaux consacrés aux questions de mémoire, de transmission et de dialogue entre les peuples, en lien avec les valeurs portées par l’UNESCO et les acteurs engagés dans la préservation du patrimoine historique et humain.

L’histoire des quinze hommes débarqués de La Turquoise ne peut être comprise isolément. Elle s’inscrit dans une histoire plus vaste qui relie l’Afrique, l’Inde, Madagascar, les Mascareignes et l’ensemble de l’océan Indien. Comprendre ces trajectoires, c’est comprendre comment s’est construit le peuple réunionnais. C’est aussi donner aux générations futures les outils nécessaires pour regarder le passé avec lucidité, sans oubli et sans hiérarchie des mémoires.

Près de deux siècles après l’arrivée de La Turquoise, la plus belle manière d’honorer ces quinze hommes n’est peut-être pas seulement de déposer une gerbe ou de prononcer un discours. C’est de continuer à transmettre leur histoire. C’est de rappeler que derrière les statistiques, les registres et les archives se trouvaient des êtres humains. Des hommes qui quittèrent leur terre natale sans savoir ce qui les attendait. Des hommes qui traversèrent l’océan sans imaginer qu’ils participeraient à la naissance d’une société nouvelle. Des hommes dont les noms se sont parfois effacés, mais dont l’empreinte demeure partout autour de nous.

À l’heure où La Réunion commémore le 198e anniversaire de leur arrivée, leur mémoire mérite davantage que le silence. Elle mérite des mots. Elle mérite la transmission. Elle mérite l’hommage. Et peut-être que cet hommage trouve sa plus juste expression dans ces quelques vers.

LES 15 DE LA TURQUOISE

Poème-mémoire pour ceux qu’on a voulu oublier

Ils n’étaient que quinze.

Quinze visages d’ombre sous la brûlure du ciel.

Quinze corps frêles sur le pont d’un navire baptisé La Turquoise,

mais qui charriait dans ses cales

plus de chaînes que d’embruns.

Ils n’étaient que quinze,

venus d’un continent en feu,

déchirés aux racines par la faim, l’illusion, la promesse trafiquée.

Des noms que l’histoire n’a pas gravés,

des vies que les registres n’ont pas dignement consignées.

Mais ils furent les premiers.

Les premiers à fouler cette terre volcanique

non plus en esclaves,

mais en « engagés »,

ce mot hypocrite qui masque l’avidité coloniale

sous le vernis du contrat.

Ils portaient dans leurs mains calleuses

les semences d’une autre Réunion.

Ils parlaient le tamoul, le télougou, le malayalam,

et l’on voulut leur faire croire

qu’ici, ils seraient libres.

Mais les champs de canne,

comme jadis les plantations esclavagistes,

leur offrirent la même sueur,

les mêmes coups,

le même silence.

Pourtant…

De leurs pas meurtris, ils traçaient déjà un sillon.

Celui d’un peuple à naître.

Celui d’une créolité en gestation.

Celui d’un chant mêlé, tissé de douleurs et d’insoumissions.

Ils n’étaient pas quinze.

Ils étaient mille.

Ils étaient des millions,

en germe, dans ce débarquement oublié.

Les pères de ceux qui, demain,

parleraient créole avec l’âme indienne,

danseraient le maloya avec le cœur tamoul,

cuisineraient le cari comme on allume un feu sacré.

Quinze hommes.

Quinze flambeaux contre l’effacement.

Quinze piliers dressés contre l’oubli.

Quinze visages d’ancêtres qu’il est temps d’honorer

comme les fondateurs qu’ils furent.

Ils n’étaient que quinze.

Mais ils étaient l’avenir. Notre avenir.

Auteur : Patrice Sadeyen
Président de l’Association NOUT FARFAR
Partenaire du colloque international UNESCO « Les Routes de l’esclavage et de l’engagisme dans l’océan Indien »

En mémoire des quinze engagés de La Turquoise et de toutes celles et ceux qui ont contribué à construire La Réunion.

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