En voulant réfuter le « privilège zorey », vous venez peut-être d’en décrire le fonctionnement

La tribune publiée dans Clicanoo sous le titre « Les pompiers pyromanes soufflent sur la Tribune du privilège zorey » et signé du journaliste Thibault Cordier mérite d’être lue attentivement. Non pas parce qu’elle démontrerait l’inexistence de ce que certains appellent le privilège zorey, mais parce qu’elle illustre involontairement la difficulté persistante à discuter sereinement des rapports de pouvoir à La Réunion.
À première vue, le texte semble répondre à une accusation grave : celle qui ferait des métropolitains installés à La Réunion des colonisateurs contemporains ou des responsables individuels des injustices du passé. Mais dès les premières lignes apparaît un problème fondamental. Cette accusation n’est pas celle qui était posée.
Personne n’a sérieusement soutenu que les métropolitains seraient coupables par nature. Personne n’a demandé leur départ. Personne n’a proposé de leur retirer des droits. Personne n’a exigé qu’ils portent la responsabilité morale des crimes de l’esclavage ou de la colonisation. La question était tout autre. Elle portait sur l’existence éventuelle de mécanismes historiques, sociaux, économiques et institutionnels qui produisent encore aujourd’hui des écarts d’accès aux responsabilités, aux réseaux d’influence et aux postes de décision.
Autrement dit, le débat ne porte pas sur les individus mais sur les structures. Cette distinction est essentielle.
Car lorsqu’un sociologue parle de privilège masculin, il n’accuse pas chaque homme d’être sexiste. Lorsqu’un économiste évoque un privilège de classe, il n’accuse pas chaque héritier d’avoir volé sa fortune. Il décrit un système d’avantages qui peut exister indépendamment des intentions individuelles. Pourquoi ce raisonnement deviendrait-il soudainement illégitime lorsqu’il concerne La Réunion ?
Le paradoxe de la tribune publiée par Clicanoo est qu’elle reconnaît elle-même une partie importante du constat qu’elle prétend combattre. Thibault Cordier écrit que les Réunionnais représentent environ 80 % de la population active mais seulement 34 % des postes à haute responsabilité. Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Que signifie-t-elle exactement ? Elle signifie qu’à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie du pouvoir économique, administratif ou institutionnel, la présence des Réunionnais diminue fortement. Or c’est précisément ce que les signataires de la tribune initiale cherchent à interroger. Le phénomène existe donc. La seule différence porte sur son interprétation.
Thibault Cordier affirme que cette situation s’explique principalement par la géographie de l’enseignement supérieur, les grandes écoles étant situées dans l’Hexagone. Mais cette explication ne réfute pas l’existence d’un privilège structurel. Elle décrit l’un de ses mécanismes. Car si l’accès aux filières les plus valorisées exige un départ à 10 000 kilomètres du territoire, avec les coûts financiers, familiaux et psychologiques que cela implique, alors tous les habitants ne disposent pas des mêmes possibilités réelles. Si les réseaux professionnels les plus influents se construisent principalement à Paris, à Lyon ou à Bordeaux plutôt qu’à Saint-Denis, Saint-Pierre ou Saint-Benoît, cela produit nécessairement des effets sur les carrières. Si certains parcours sont davantage reconnus que d’autres lors des recrutements, cela produit également des effets. Aucun de ces mécanismes n’implique une volonté malveillante. Mais leur accumulation produit des résultats observables. Et ce sont précisément ces résultats qui sont aujourd’hui discutés.
Une autre lecture des chiffres avancés mérite également d’être posée.
Depuis plusieurs décennies, La Réunion forme des médecins, des ingénieurs, des magistrats, des enseignants-chercheurs, des officiers, des cadres supérieurs, des dirigeants associatifs, des entrepreneurs et des responsables administratifs. Beaucoup réussissent remarquablement en France ou à l’étranger. La question est donc légitime : existe-t-il réellement une pénurie de compétences réunionnaises ou existe-t-il parfois une difficulté à reconnaître pleinement ces compétences lorsqu’elles se présentent localement ? Cette interrogation n’a rien d’extrémiste. Elle est même centrale. Car si le problème ne réside pas seulement dans la formation mais également dans les mécanismes de sélection, alors le débat change de nature. Il ne s’agit plus seulement de former davantage. Il s’agit aussi de comprendre comment se distribuent les opportunités.
La comparaison avec un hypothétique « privilège juif » constitue un autre point faible du raisonnement développé. Cette analogie repose sur une confusion. L’antisémitisme consiste à attribuer à une population des caractéristiques négatives en raison de son origine ou de sa religion. Le débat actuel ne consiste pas à attribuer une faute collective aux métropolitains. Il consiste à analyser la manière dont certains groupes accèdent davantage que d’autres aux centres de pouvoir dans un territoire marqué par une histoire particulière. Ces deux démarches ne relèvent pas du même registre intellectuel. L’une désigne des coupables. L’autre interroge des mécanismes. Les confondre revient à rendre impossible toute réflexion sur les inégalités de représentation.
Cette confusion apparaît également lorsque l’auteur affirme n’avoir pris le travail de personne et avoir simplement répondu à une offre d’emploi. Personne ne le conteste. Mais la question du privilège ne porte précisément pas sur les trajectoires individuelles. Elle porte sur les conditions qui rendent certaines trajectoires plus probables que d’autres. Une personne peut parfaitement obtenir un poste de manière légitime tout en bénéficiant d’un système qui lui est statistiquement favorable. Les deux affirmations ne sont pas contradictoires.
Il est d’ailleurs frappant de constater que ce débat suscite autant de réactions lorsqu’il concerne les rapports entre La Réunion et l’Hexagone alors que des raisonnements similaires sont largement admis dans d’autres domaines. Lorsqu’on analyse les inégalités entre femmes et hommes, entre catégories sociales ou entre territoires, personne ne considère automatiquement qu’il s’agit d’une attaque contre les individus concernés. Pourquoi cette possibilité disparaîtrait-elle dès que la question réunionnaise est abordée ?
Une autre partie de la tribune mérite discussion : celle consacrée au maloya. Thibault Cordier résume l’affaire à une jeune artiste blanche qui aurait simplement joué du maloya avant d’être attaquée pour cette raison. Cette présentation est réductrice. Le débat qui a émergé autour du maloya ne porte pas uniquement sur le droit de jouer une musique. Personne ne possède juridiquement une culture. Le débat porte sur les conditions de visibilité, de reconnaissance et de transmission. Il porte sur la place accordée aux descendants de ceux qui ont créé cette musique dans les espaces de représentation culturelle. Il porte sur les rapports entre patrimoine, mémoire et industrie culturelle. Réduire cette discussion complexe à une opposition entre ouverture culturelle et racisme anti-blanc empêche de comprendre ce qui est réellement en jeu.
Enfin, la tribune se termine par une évocation de l’indépendance. Là encore, le sujet est déplacé. La discussion sur le privilège zorey ne suppose ni indépendance ni rupture institutionnelle. On peut être départementaliste, autonomiste ou indépendantiste et considérer malgré tout que la question de la représentation réunionnaise dans les lieux de pouvoir mérite d’être posée. Les deux débats ne sont pas identiques. Les confondre revient à mélanger des questions différentes afin de rendre la discussion plus émotionnelle qu’analytique. Le véritable enjeu se situe ailleurs. Il concerne la capacité des Réunionnais à parler librement de leur propre société.
Une démocratie adulte devrait pouvoir discuter de la répartition du pouvoir sans que chaque interrogation soit immédiatement assimilée à du racisme. Elle devrait pouvoir examiner les statistiques, les mécanismes de recrutement, les trajectoires professionnelles et les héritages historiques sans transformer chaque débat en affrontement identitaire. Car au fond, ce qui dérange peut-être certains n’est pas l’existence supposée d’un privilège. C’est la possibilité même d’en discuter. Pendant longtemps, certaines questions n’étaient presque jamais posées publiquement. Qui dirige ? Qui décide ? Qui possède ? Qui représente ? Qui parle au nom de La Réunion ? Pourquoi certains groupes sont-ils davantage présents que d’autres dans les centres de décision ? Ces interrogations ne menacent personne. Elles sont au contraire le signe d’une société qui cherche à mieux se comprendre.
C’est peut-être là que réside le véritable paradoxe de cette polémique. En voulant démontrer que le privilège zorey n’existe pas, l’éditorial de Clicanoo reconnaît lui-même l’existence d’écarts de représentation, de mécanismes historiques de sélection et de déséquilibres structurels. Autrement dit, il ne réfute pas réellement le phénomène. Il en propose une explication. La divergence porte alors moins sur les faits que sur les mots employés pour les décrire. Or une société qui refuse de nommer ses mécanismes de pouvoir finit souvent par les subir plus longtemps.
Le débat ouvert aujourd’hui n’est donc pas celui de la culpabilité des individus. Il est celui du partage du pouvoir. Et cette question mérite mieux que des caricatures.
Par Patrice SADEYEN




