Madagascar : des milliards dans le sous-sol mais les assiettes sont vides

Monde
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Il y a des régions du monde où la famine n’est pas un accident. Elle est une saison. Dans le Grand Sud de Madagascar, on lui a donné un nom : le kéré. Il revient, année après année, avec une régularité que seule la politique semble ignorer. Ce n’est pas une fatalité climatique. C’est un enchaînement de causes bien identifiables avec un climat qui se durcit, une pauvreté qui ne recule pas, un État qui n’a jamais désenclavé la région, et une aide internationale qui arrive trop tard, quand elle arrive.

Une crise écrite d’avance

Le Grand Sud est une terre semi-aride. Les pluies y sont rares, les sols pauvres, et l’agriculture dépend presque entièrement du ciel. Depuis 1896, 16 épisodes de kéré ont été recensés dans la région. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’intensité et la fréquence. Les précipitations annuelles y ont diminué de 15 à 20 % depuis 1961, et les températures moyennes ont grimpé d’environ 1,6 °C. Le changement climatique transforme des sécheresses périodiques en sécheresses chroniques.

À cela s’ajoute un facteur historique rarement mentionné. La destruction par les colons, à la fin des années 1920, de vastes étendues de cactus Opuntia, qui servaient de réserve de survie pour les populations et le bétail pendant les mauvaises années. Une partie des mécanismes traditionnels d’adaptation a été détruite, et rien ne les a remplacés.

Les projections pour la saison 2026-2027 confirment que cette mécanique est plus que jamais à l’œuvre. Entre octobre 2026 et février 2027, 3,72 millions de personnes devraient basculer en Phase 3 ou pire de l’IPC, dont 426 000 en Phase 4 (Urgence) — toutes dans le Grand Sud. Plus de 500 000 enfants de moins de cinq ans souffriront de malnutrition aiguë d’ici avril 2027, dont 78 500 en forme sévère. L’Androy, région la plus touchée, concentre à elle seule 589 000 personnes en Phase 3 ou pire, soit près de 48 % de sa population analysée.

Depuis, chaque mauvaise récolte suffit désormais à faire basculer des milliers de familles.

Pourquoi le reste du pays ne compense pas

Madagascar, dans son ensemble, n’est pas en famine. Le centre et l’est produisent du riz, des fruits, des légumes. Alors pourquoi cette nourriture n’arrive-t-elle pas dans le Sud ?

La réponse tient en trois mots : distance, coût, pauvreté.

Le Grand Sud est immense, enclavé, mal relié au reste de l’île. Les routes y sont rares ou dégradées, et certaines zones deviennent inaccessibles dès les premières pluies. Acheminer des denrées depuis les régions excédentaires coûte une fortune, et ce coût se répercute sur les prix. Or la population du Sud est parmi les plus pauvres du pays.

Autrement dit, le problème n’est pas qu’il n’y a pas de nourriture à Madagascar. Le problème est que les habitants du Grand Sud n’ont pas les moyens de l’acheter, même quand elle est présente sur les marchés locaux. La faim, ici, est moins une question de disponibilité que d’accès économique.

Le paradoxe des richesses

Pourtant, cette région n’est pas pauvre en ressources. Elle abrite des gisements de terres rares, des pierres précieuses, des sables minéralisés. Le sous-sol du Sud vaut potentiellement des milliards.

Mais cette richesse ne nourrit personne. Les minerais partent bruts, vers des pays étrangers, sans transformation locale. Les emplois créés sont marginaux, les retombées pour les communautés quasi nulles. Plusieurs études, notamment dans le cadre de l’ITIE, ont montré que les populations vivant autour des sites miniers constatent souvent une baisse de leurs revenus et une dégradation de leur sécurité alimentaire.

En effet, un modèle extractif tourné vers l’exportation ne redistribue pas la richesse, il l’exporte aussi. Tant que l’État malgache n’aura ni la capacité ni la volonté de capter et de réinvestir cette richesse dans les infrastructures, l’eau, l’agriculture et les services de base, le sous-sol du Grand Sud restera une richesse pour d’autres.

Ce que le nouveau pouvoir promet

Après le coup d’État d’octobre 2025, le nouveau gouvernement a mis sur la table plusieurs annonces : un programme de résilience pour le Grand Sud, des initiatives agricoles, l’idée de réserver une part de la production minière à la transformation locale, et des promesses d’infrastructures routières et hydrauliques.

Sur le papier, ces orientations vont dans le bon sens. Mais plusieurs réserves s’imposent. D’abord, le contexte politique reste instable, et le régime est sous pression internationale. Ensuite, la région a une longue habitude des promesses non tenues avec des projets annoncés, des chantiers abandonnés, des infrastructures fantômes. Enfin, les contraintes structurelles n’ont pas disparu, comme l’énergie qui reste un obstacle majeur, et la dépendance à des financements et technologies étrangers limite fortement la marge de manœuvre.

Autrement dit, il est trop tôt pour juger. Les annonces existent. Les actes, pas encore.

Ce que l’on peut faire

Face à une crise de cette ampleur, l’action individuelle peut sembler dérisoire. Elle ne l’est pas.

Le plus direct est de financer les organisations présentes sur le terrain. Plusieurs agences travaillent dans le Grand Sud : Save the Children, présente à Ambovombe et dans les districts d’Androy et d’Anosy ; l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, dont le plan de réponse et de résilience 2026-2028 cible le Grand Sud ; et le Programme alimentaire mondial, qui dispose d’équipes locales et de canaux de distribution. Ces structures transforment les dons en traitement nutritionnel, en distributions alimentaires et en appui agricole.

Depuis La Réunion, il existe des canaux de coopération anciens et structurés. Le tissu associatif entre l’île et Madagascar est dense. Des organisations comme Partage avec Madagascar acheminent vivres, vêtements, médicaments et soutien au développement agricole. L’association Eau de Coco Réunion intervient dans le sud-ouest, à Toliara, sur l’éducation et la protection de l’enfance, en partenariat avec des écoles et des centres sociaux-éducatifs locaux. Le Territoire de l’Ouest a inscrit Toliara parmi ses priorités de coopération internationale, avec des projets éducatifs et d’inclusion sociale. Ces canaux ont un avantage car les partenaires sont des acteurs locaux, et les flux financiers sont relativement traçables.

Et puis il y a une dimension plus fondamentale. Le problème du Grand Sud n’a jamais été seulement un manque de nourriture. Il est logistique, économique et politique. Cela signifie que toute tentative de le « résoudre » de l’extérieur, sans toucher à ces structures, ne sera qu’un soulagement temporaire.

Il ne s’agit pas de contempler cette crise comme une tragédie du destin. Elle n’est pas une fatalité.

Par Jean Fauconnet – Le 09/10/2026

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Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.