Kanaky, la question coloniale n’est pas réglée

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Depuis plusieurs mois, le pouvoir français et une partie des relais loyalistes tentent d’imposer une idée simple : la question kanak serait derrière nous. Les référendums auraient clos le débat. L’indépendance serait devenue marginale. Le FLNKS ne représenterait plus qu’une survivance idéologique incapable de convaincre au-delà de quelques bastions militants. Pourtant, les faits racontent une autre histoire. Les municipales de 2026, les prises de position coutumières, les rappels de l’ONU et les soutiens régionaux montrent une réalité beaucoup plus complexe : la question coloniale en Kanaky n’est pas réglée. Et surtout, le peuple kanak continue d’exister politiquement malgré tous les récits annonçant sa disparition.

Il existe une vieille stratégie coloniale consistant à annoncer la mort politique des peuples avant même qu’ils aient cessé de lutter. On décrète qu’ils sont dépassés, minoritaires, archaïques, enfermés dans la nostalgie ou incapables de construire un avenir moderne. Ensuite vient la deuxième étape : présenter toute revendication persistante comme une anomalie, une radicalité excessive ou un refus irrationnel du progrès institutionnel.

C’est exactement ce qui se joue aujourd’hui autour de la Kanaky–Nouvelle-Calédonie.

Depuis la fin du troisième référendum, une partie du discours politique français tente d’imposer l’idée que la séquence historique ouverte par l’Accord de Nouméa serait désormais terminée. Le débat sur l’indépendance devrait être refermé. Les institutions devraient être « normalisées ». Le gel du corps électoral devrait être dépassé. Et ceux qui refusent cette orientation seraient simplement incapables d’accepter la réalité démocratique.

Mais la démocratie ne se résume pas à des déclarations ministérielles ou à des analyses de plateaux télévisés. Elle se mesure aussi dans les urnes, dans les mobilisations populaires, dans les structures coutumières, dans les équilibres territoriaux et dans la capacité d’un peuple à continuer de se reconnaître dans une revendication collective.

C’est précisément ce que les élections municipales de 2026 viennent rappeler.

Car derrière les chiffres, un fait politique majeur apparaît : malgré des années de pressions, malgré les fractures internes, malgré les violences, malgré la criminalisation médiatique du mouvement indépendantiste, le FLNKS et les forces opposées à Bougival continuent de disposer d’un ancrage réel dans le pays.

Plus de onze communes remportées ou conservées par des forces indépendantistes ou proches du FLNKS. Plus de trente mille voix recueillies. Des milliers d’autres électeurs soutenant des listes critiques de Bougival sans être directement sous l’étiquette FLNKS. Ces résultats ne suffisent évidemment pas à eux seuls à proclamer une victoire historique ou une majorité absolue dans l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie. Mais ils suffisent largement à détruire un récit devenu central dans le discours colonial contemporain : celui de l’effacement politique du peuple kanak.

Car depuis plusieurs années, un travail idéologique intense tente de réduire le FLNKS à une caricature. Un mouvement prétendument ultra-minoritaire. Radicalisé. Déconnecté du terrain. Isolé internationalement. Coupé de la jeunesse. Dépourvu de projet. Cette représentation n’est pas neutre. Elle sert à légitimer l’idée qu’il serait désormais possible de refermer le processus de décolonisation sans véritable accord du peuple concerné.

Or les municipales racontent exactement l’inverse.

Elles montrent que le terrain kanak reste politiquement structuré. Elles montrent que les réseaux militants existent toujours. Elles montrent qu’une partie importante de la population continue de considérer la question de la souveraineté comme ouverte. Elles montrent surtout que le rejet de Bougival n’est pas seulement une querelle d’appareil entre dirigeants indépendantistes. Il possède une traduction populaire.

C’est probablement cela qui inquiète le plus l’État français aujourd’hui.

Car une résolution de l’ONU peut être minimisée comme un simple signal diplomatique. Une déclaration internationale peut être présentée comme idéologique. Un communiqué du Groupe Fer de Lance Mélanésien peut être relativisé au nom des équilibres géopolitiques du Pacifique. Mais des élections restent des élections.

Et lorsqu’un mouvement que l’on annonçait moribond continue de gagner des communes, de mobiliser des électeurs et de structurer des territoires entiers, le récit de sa disparition devient beaucoup plus difficile à soutenir.

Cela ne signifie pas pour autant que le FLNKS représenterait l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie. Ce serait faux. Le camp loyaliste demeure puissant, particulièrement dans le Sud et dans les espaces économiquement dominants. Les référendums ont montré une société profondément divisée. Les réalités démographiques, sociales et historiques du territoire sont devenues extrêmement complexes.

Mais précisément : cette complexité devrait imposer de la prudence politique. Pas du passage en force.

Car le véritable problème de Bougival n’est pas seulement son contenu technique. Le problème est qu’une partie importante du peuple kanak et du mouvement indépendantiste considère que cet accord cherche à tourner la page de la décolonisation sans régler le cœur du conflit historique.

C’est ici qu’intervient l’ONU.

Le récent rappel du Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale n’est pas un détail diplomatique. Le comité rappelle que la Nouvelle-Calédonie demeure un territoire à décoloniser et que les réformes institutionnelles ne peuvent être conduites comme s’il s’agissait d’une simple affaire administrative intérieure française. Derrière le langage juridique apparaît une réalité politique claire : le peuple kanak ne peut pas être traité comme une composante ordinaire d’un territoire déjà pleinement intégré à la République.

Et c’est là que le débat sur le corps électoral devient explosif.

Les défenseurs du dégel présentent souvent leur position comme une simple exigence démocratique. Des habitants vivent sur le territoire depuis longtemps. Certains y sont nés. Pourquoi ne pourraient-ils pas voter ? La question peut sembler légitime prise isolément.

Mais aucune démocratie coloniale ne peut être analysée hors de son histoire.

Lorsqu’un peuple autochtone devient progressivement minoritaire dans les institutions construites par la puissance coloniale, la stricte logique numérique peut devenir un outil de dilution politique. C’est exactement ce que redoutent une grande partie des indépendantistes kanak.

Le débat n’oppose donc pas des démocrates à des anti-démocrates. Il oppose deux conceptions de la légitimité politique.

La première considère que le temps colonial est terminé et que la Nouvelle-Calédonie doit désormais fonctionner comme n’importe quelle collectivité française.

La seconde considère qu’un peuple colonisé ne peut pas être dissous politiquement au nom d’une normalisation produite précisément par l’histoire coloniale.

Tant que cette contradiction ne sera pas reconnue honnêtement, aucune stabilité durable ne pourra émerger.

Et pourtant, malgré cette profondeur historique, le discours dominant continue souvent de réduire les indépendantistes à des figures irrationnelles ou violentes. Les événements de 2024 ont largement été présentés sous l’angle sécuritaire. Les émeutes, les destructions et les affrontements ont occupé l’espace médiatique. Bien sûr que ces violences existent. Bien sûr qu’elles doivent être regardées lucidement. Mais réduire toute la crise à sa dimension sécuritaire permet surtout d’éviter la question centrale : pourquoi une partie importante de la jeunesse kanak considère-t-elle aujourd’hui que les mécanismes institutionnels ne garantissent plus réellement l’émancipation promise ?

Car derrière les affrontements se trouve une peur profonde : celle de voir la décolonisation progressivement transformée en simple gestion administrative d’une souveraineté impossible.

Les municipales de 2026 deviennent alors beaucoup plus qu’un scrutin local. Elles deviennent un signal politique. Une manière de dire que malgré les fractures, malgré les défaites, malgré les pressions et malgré les discours annonçant la fin du combat indépendantiste, une partie importante du peuple continue de considérer que l’histoire n’est pas terminée.

Et c’est probablement cela que certains ne supportent plus.

Voir que la question kanak refuse de disparaître.

Voir que le peuple premier continue d’exister politiquement.

Voir que l’idée même de souveraineté continue de produire de l’adhésion, de l’organisation et du vote.

La France se retrouve donc aujourd’hui face à une contradiction majeure. Elle peut continuer juridiquement à avancer ses réformes. Elle dispose des institutions, de l’appareil d’État, du contrôle constitutionnel et du pouvoir administratif. Mais politiquement, elle ne parvient toujours pas à produire ce qui manque depuis des décennies : un véritable consensus historique.

Car on ne clôture pas une question coloniale simplement parce qu’un gouvernement le décide.

On ne dissout pas un peuple dans une réforme institutionnelle.

Et surtout, on ne transforme pas un processus de décolonisation inachevé en simple problème technique sans risquer de rouvrir encore plus profondément les blessures qu’on prétend refermer.

Patrice SADEYEN

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