« Ingérence intérieure », lutte contre la désinformation ou paravent à la censure

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Sous couvert de traquer les fake news et les manipulations, une commission d’enquête du Sénat vient de poser les bases d’un concept d’une dangerosité inédite : « l’ingérence intérieure ». En voulant réguler la parole et l’expression sous prétexte de protéger la démocratie, la Haute Assemblée ouvre la voie d’une censure d’État qui ne dit pas son nom. Une dérive technocratique qui menace nos libertés fondamentales.

C’est un glissement sémantique presque invisible, qui pourrait bien ébranler les fondations mêmes de notre débat public. En juillet 2026, la commission d’enquête du Sénat sur « Les zones grises de l’information » a rendu son verdict. Derrière l’habillage technique et les rapports d’experts, une formule surgit, « l’ingérence intérieure ».

Jusqu’ici, le combat était noble, ou du moins identifiable. Il s’agissait de protéger le pays contre les officines étrangères — russes, chinoises ou autres — expertes dans l’art de déstabiliser nos scrutins à coups de fermes à trolls et de piratages. Mais aujourd’hui, les sénateurs franchissent le Rubicon. L’ennemi n’est plus seulement aux portes de la cité : il est à l’intérieur. L’ennemi, potentiellement, c’est vous, c’est nous, c’est tout citoyen dont la parole dissidente perturberait l’ordre établi.

La dangereuse confusion des genres

Que recouvre exactement cette « ingérence intérieure » que le Sénat souhaite traquer ? Selon le rapport, il s’agit de la diffusion massive d’informations fausses ou manipulées, générées sur le sol national, visant à « polariser l’opinion » et « discréditer les institutions ».

À première vue, l’intention semble vertueuse face au déferlement d’images truquées par intelligence artificielle et de théories complotistes qui saturent nos réseaux. Mais grattez le vernis de la bien-pensance, et le piège démocratique apparaît.

Qui définira ce qu’est une « polarisation » illégitime ? Qui décrétera qu’une critique acerbe du gouvernement, un partage d’information alternative ou une dénonciation vigoureuse d’une politique publique relèvent de la « manipulation » plutôt que de la simple liberté d’expression ? En assimilant la contestation politique interne à une « ingérence » — terme historiquement réservé aux actes d’hostilité d’un État souverain contre un autre —, les sénateurs opèrent une criminalisation de la dissidence.

L’adieu au juge judiciaire

Le cœur de la dérive réside dans l’arsenal que le Sénat propose de déployer d’ici l’élection présidentielle de 2027. Pour aller plus vite que le temps de la justice, le rapport préconise de contourner le juge indépendant. Trop lent, trop pointilleux, trop protecteur des libertés.

À la place, les parlementaires suggèrent de donner les pleins pouvoirs de censure à des autorités administratives, au premier rang desquelles l’Arcom, et de créer un inédit « observatoire de la désinformation interne ».

« Confier à une autorité nommée par le pouvoir politique le soin de labelliser ce qui est « vrai » et de bloquer ce qui est « faux » est la définition même d’un ministère de la Vérité d’un autre âge. »

On imagine sans peine la dérive : sous la pression d’un pouvoir exécutif aux abois en pleine campagne présidentielle, des comptes de réseaux sociaux suspendus, des vidéos de militants d’opposition démonétisées ou invisibilisées par des algorithmes sommés de « nettoyer » l’espace public sous peine de sanctions financières dantesques. Le tout sans qu’un magistrat n’ait eu son mot à dire.

Sécurité nationale, vraiment ?

La liberté de s’exprimer, d’extrapoler, de se tromper parfois, et surtout de contester les vérités officielles est le moteur même d’une démocratie vivante. En voulant aseptiser le débat public, en prétendant le protéger contre ses propres citoyens, les promoteurs de « l’ingérence intérieure » démontrent une terrible méfiance envers le peuple.

Bien sûr, à ce stade, il ne s’agit « que » d’une proposition, d’une feuille de route législative qui devra affronter le feu des débats parlementaires et, espérons-le, la censure du Conseil constitutionnel. Mais le fait même que des élus de la République aient pu conceptualiser et formaliser une telle traque de la parole citoyenne montre à quel point nos libertés sont devenues fragiles.

La lutte contre la désinformation ne peut pas se faire au prix de notre liberté de penser. Vouloir sauver la démocratie en confiant les clés de la censure à la technocratie administrative n’est pas une protection. Ce serait une capitulation.

Par Jean Fauconnet – Le 17/07/2026

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Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.