Les réformes ne répondent pas aux questions

Je pensais écrire sur les réformes annoncées au sein du PRMA. Puis j’ai relu l’article du Quotidien. Une fois. Deux fois. Trois fois. Plus je relisais l’article du Quotidien, plus une impression s’imposait à moi. Une impression étrange. Et j’ai compris ce qui me dérangeait. Il manquait une page. Pas celle qui annonce les réformes. L’autre. Celle qui explique pourquoi elles deviennent nécessaires.
Je ne conteste pas les réformes annoncées. Au contraire. Si elles permettent de renforcer la transparence, de clarifier la gouvernance et de restaurer la confiance, alors elles sont utiles. Elles étaient sans doute devenues indispensables. Mais une réforme n’est jamais un point de départ. Elle est toujours la conséquence d’un dysfonctionnement. Et c’est précisément là que commence mon interrogation.
À la lecture de l’article publié par Le Quotidien, une question ne cesse de me revenir : Pourquoi est-ce la Région Réunion qui prend aujourd’hui la parole pour annoncer les réformes d’une association juridiquement autonome ? Pourquoi le PRMA lui-même ne s’exprime-t-il pas ? Pourquoi ceux qui dirigent cette structure ne parlent-ils pas directement aux Réunionnaises et aux Réunionnais ? Doit-on considérer le PRMA comme un service à part entière et intégral de la Région ? Dans ce cas, pourquoi avoir créé la Régie Zètwal en juin 2025 ? Car lorsque la parole change de main, elle change aussi de signification.
Une institution ne parle jamais exactement comme une autre. Une collectivité ne répond pas à la place d’une association. Et lorsqu’elle le fait, même avec les meilleures intentions, une question demeure : qui répond réellement des faits ? Je ne formule ici aucune accusation. Je pose une question de responsabilité institutionnelle. Une question qui me paraît légitime dans une démocratie où chacun est censé répondre de ses propres actes.
Depuis plusieurs semaines, ce dossier fait l’objet de nombreux échanges publics. Il a suscité des interrogations, des inquiétudes, des prises de position. Des articles ont été publiés. Des procédures ont été engagées. Des citoyens se sont exprimés. Et aujourd’hui, alors que l’on nous annonce une réforme, je constate que l’on parle beaucoup de ce qui va changer, mais très peu de ce qui a conduit à ce changement. Or il faut avoir de la mémoire pour parler de réforme. Sans mémoire, une réforme devient un simple exercice de communication. Avec la mémoire, elle peut devenir un véritable engagement.
Je ne suis pas un observateur extérieur de cette affaire. Je suis aussi l’un de ceux qui ont vécu certaines des pratiques aujourd’hui implicitement remises en question. Mon association a vu sa demande d’adhésion rejetée. J’ai reçu des mises en demeure par voie détournée de la part de l’ancien Président par intérim Alain Courbis. Les médias Mazavaroo et L’Imposteuravec qui je collabore, qui ont choisi d’informer sur ce dossier, ont eux aussi fait l’objet de pressions juridiques. Toujours de Alain Courbis et aujourd’hui de l’actuel Président Alain Chane-Kam.
Je n’écris pas cela pour rouvrir des blessures. Je l’écris parce qu’il est impossible de parler d’avenir en demandant à chacun d’oublier le passé. Une réforme n’efface pas ce qui a été vécu. Elle ne peut pas demander aux personnes concernées de faire comme si rien ne s’était passé. Elle ouvre simplement la possibilité de faire autrement. C’est déjà beaucoup. Mais ce n’est pas suffisant. Car une réforme ne se mesure pas uniquement à la qualité des textes qu’elle produit. Elle se mesure aussi à la capacité d’une institution à regarder lucidement son propre fonctionnement. À reconnaître ce qui n’a pas fonctionné. À accepter que des citoyens aient pu exprimer des désaccords sans être considérés comme des adversaires. À comprendre que la critique n’est pas une menace, mais parfois une chance.
Une réforme ne se juge pas seulement à la qualité de ses nouvelles règles. Elle se juge aussi à la crédibilité de celles et ceux qui auront la responsabilité de les appliquer. On ne transforme pas durablement une institution en modifiant uniquement ses statuts. On la transforme en changeant les pratiques, les méthodes de gouvernance, la manière d’accepter le pluralisme, la contradiction et le regard critique. La confiance ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, par des actes, par de la cohérence et par une volonté sincère de faire différemment. C’est précisément sur ce point que je reste sur ma faim. Car si l’article détaille les réformes envisagées, il demeure silencieux sur une question pourtant essentielle : qui portera cette nouvelle gouvernance ? Qui aura la responsabilité d’incarner ce changement ? Qui garantira que les pratiques dénoncées ne pourront pas se reproduire ? Une réforme n’a de sens que si celles et ceux qui la mettent en œuvre donnent eux-mêmes confiance. Et cette question, à ce stade, reste entière.
Je n’ai jamais considéré que le débat public devait se régler devant les tribunaux. Je préfère toujours la contradiction, l’échange, le dialogue. C’est ainsi que fonctionne une démocratie vivante. Mais encore faut-il que chacun accepte d’entendre les questions qui lui sont posées. Lorsque ces questions restent sans réponse, lorsque les institutions se referment sur elles-mêmes, lorsque les mécanismes ordinaires de contrôle semblent ne plus suffire, il appartient aussi aux citoyens d’utiliser les voies que la République met à leur disposition.
C’est dans cet esprit que j’ai saisi la Chambre régionale des comptes. Je l’assume pleinement. Je ne l’ai pas fait contre une institution. Je l’ai fait pour une institution, à savoir la Région Réunion. Parce que le contrôle n’est pas une sanction. Il est une garantie. Il protège les citoyens autant qu’il protège les organismes qui gèrent des fonds publics. J’attends désormais que cette juridiction indépendante accomplisse sereinement son travail. Je respecterai son calendrier, ses méthodes et ses conclusions. Mais cette saisine ne met pas un terme à ma vigilance citoyenne.

Je me réserve la possibilité d’engager toute autre démarche qui me paraîtrait nécessaire concernant la période faisant aujourd’hui l’objet de cet examen. Non par esprit de revanche. Non pour entretenir une polémique. Mais parce que je considère que la transparence ne se négocie jamais.
Je n’attends pas des institutions qu’elles soient parfaites. J’attends qu’elles soient exemplaires lorsqu’elles commettent des erreurs. Reconnaître des difficultés n’est pas un aveu de faiblesse. C’est souvent le premier acte de courage. Les Réunionnaises et les Réunionnais n’ont pas besoin que l’on leur présente des institutions irréprochables. Ils savent qu’elles sont composées de femmes et d’hommes, donc imparfaites. En revanche, ils sont en droit d’attendre que ces institutions sachent rendre des comptes, écouter les critiques et accepter le regard des citoyens. C’est à cette condition que renaît la confiance.
Je souhaite sincèrement que les réformes annoncées permettent de retrouver pleinement sa mission au service des artistes, des associations culturelles et de la création réunionnaise. Notre culture mérite des institutions fortes. Mais une institution est forte lorsqu’elle accepte d’être questionnée. Elle est encore plus forte lorsqu’elle répond.
Au fond, ce débat dépasse largement le seul cas du PRMA. Il nous renvoie à une question plus essentielle : comment nos institutions réagissent-elles lorsqu’elles sont confrontées à la critique ? Cherchent-elles d’abord à protéger leur image ? Ou cherchent-elles à comprendre ce qui a rendu cette critique possible ? Car une réforme ne remplace jamais une explication. Elle prépare l’avenir. Elle ne répond pas, à elle seule, aux questions qui l’ont rendue nécessaire.
C’est pourquoi je continuerai à poser ces questions. Sans haine. Sans esprit de règlement de comptes. Mais pas sans mémoire et sans jamais renoncer non plus.
Parce qu’une démocratie ne progresse pas grâce au silence. Elle progresse lorsque les citoyens refusent d’oublier. Lorsque les institutions acceptent de répondre. Et lorsque la mémoire devient le point de départ d’un changement durable. On peut réformer des statuts. On peut réécrire des règlements. On peut modifier une gouvernance. Mais on ne réforme jamais le silence. Le silence ne se réforme pas. Il se rompt.
Par Patrice SADEYEN – Le 20/07/2026




