Pourquoi l’Assemblée nationale efface l’océan Indien de l’histoire de l’esclavage

Sciences
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Dans la Lettre de l’Académie de l’île de La Réunion du mois de juin 2026, historiens et universitaires se mobilisent contre une omission législative. Alors que l’Assemblée nationale a voté l’abrogation du Code Noir de 1685 applicable aux Antilles, l’institution réunionnaise alerte sur l’oubli des Lettres Patentes de 1723 régissant l’océan Indien. Une tribune qui dénonce l’invisibilisation persistante des Mascareignes dans la mémoire nationale.

Un vote historique, une coupe mémorielle

C’est un de ces moments où le Parlement pense clore un chapitre douloureux de l’histoire nationale. Le 28 mai dernier, les députés français ont voté à l’unanimité, en première lecture, l’abrogation du Code Noir. L’initiative a immédiatement été saluée comme une victoire mémorielle majeure après des décennies de revendications. Pourtant, à la lecture fine du texte adopté, la déception a rapidement succédé à l’enthousiasme. L’article premier de la proposition de loi ne vise en effet que « le Code noir ou édit du Roy sur les esclaves des îles de l’Amérique de mars 1685 ».

En se focalisant exclusivement sur le texte caribéen, le législateur s’apprête à commettre une double erreur, à la fois juridique et historique. La forme française de l’esclavage n’était pas un bloc monolithique, mais un système à deux composantes : l’une atlantique et l’autre indianocéanique. En n’abrogeant qu’un seul texte, la République française court le risque de signifier, de manière implicite mais flagrante, que l’esclavage pratiqué dans l’océan Indien n’appartient pas au même récit national, excluant de facto des territoires comme La Réunion de leur propre mémoire.

L’existence des trois Codes Noirs

Contrairement à une idée reçue solidement ancrée, il n’existe pas « un » Code Noir unique, mais bien « des » Codes Noirs, façonnés par des époques et des dynamiques ministérielles distinctes. Si le texte de mars 1685 régit les Antilles, l’administration des esclaves dans les Mascareignes a nécessité la promulgation, par Louis XV et son ministre de la Marine le Comte de Maurepas, de Lettres Patentes spécifiques en décembre 1723. Un troisième code verra le jour en 1724 pour la Louisiane.

La genèse même de ces textes révèle des réalités administratives complexes. Le texte de 1685, souvent attribué au seul Jean-Baptiste Colbert, a en réalité été parachevé et signé par son fils, Jean-Baptiste Antoine, après la mort du grand ministre. Quant au Code des Mascareignes de 1723, son application a nécessité une refonte totale des institutions judiciaires locales. L’Isle de France dépendant alors de Bourbon, le Conseil Provincial de l’île Bourbon fut supprimé au profit d’un Conseil Supérieur, seul habilité à enregistrer officiellement l’Édit royal, ce qui fut fait à Saint-Paul le 18 septembre 1724. Ce n’est qu’en 1734 que la tutelle s’inversa, déplaçant le Conseil Supérieur vers l’Isle de France.

Ces trois codes disposaient chacun d’une autonomie juridique totale, ancrée dans des réalités sociologiques et géographiques propres. Penser que l’abrogation du texte de 1685 entraîne automatiquement celle des autres par une sorte d’extension invisible relève, selon l’Académie de l’île de La Réunion, de la pure casuistique juridique.

Le mémorandum de la discorde et l’alerte des historiens

Sentant le piège mémoriel se refermer, l’Académie de l’île de La Réunion a pris l’initiative d’envoyer un mémorandum d’urgence aux parlementaires le 26 mai dernier. Ce travail de veille scientifique a permis à la députée réunionnaise Émeline K/Bidi de proposer un amendement visant à inclure explicitement les Lettres Patentes de 1723 dans le giron de l’abrogation.

Dans une tribune unie et percutante publiée par le quotidien Le Monde le 5 juin 2026, les historiens Gilles Gauvin et Raoul Lucas, aux côtés du président de l’Académie Christian Landry, ont tiré la sonnette d’alarme contre ce qu’ils qualifient d’« éclipse de l’océan Indien ». Ils y dénoncent une politique mémorielle d’État qui, depuis le centenaire de l’abolition en 1948 – marqué par la panthéonisation de Victor Schœlcher et la célébration du génie républicain au détriment de la mémoire des victimes –, reste désespérément confinée à l’espace atlantique.

« Nous ne demandons pas à entrer en concurrence avec d’autres mémoires. Nous demandons à figurer dans l’histoire commune. (…) Un seul mot au pluriel, et c’est toute une histoire qui retrouve sa place dans le récit national. Un seul mot au singulier, et c’est un pan entier de la mémoire coloniale et esclavagiste française qui disparaît une fois de plus. »

Le risque de cette omission n’a rien d’une crainte abstraite. Les spécialistes rappellent qu’en 2010, lors d’une modification des programmes scolaires, l’introduction de l’expression exclusive de « traite transatlantique » avait déjà eu pour conséquence concrète d’effacer purement et simplement l’océan Indien des manuels d’histoire nationaux.

Rétablir la dignité face à l’impérialisme mémoriel

Cette lutte pour le pluralisme textuel s’appuie sur le legs scientifique d’Hubert Gerbeau, figure tutélaire de l’histoire indianocéanique décédée en 2021. Dès 1978, lors d’une conférence de l’UNESCO à Port-au-Prince, ce chercheur audacieux dénonçait les ravages de « l’impérialisme de la traite atlantique sur les historiens ». En consacrant quarante ans de recherches à sa thèse monumentale, L’Esclavage et son ombre, Gerbeau a démontré que l’océan Indien obéissait à des logiques propres, avec des routes de traite spécifiques et des populations déportées non seulement d’Afrique orientale et de Madagascar, mais aussi d’Inde et d’Indonésie. Son ambition majeure était de sortir le sujet de la seule histoire commerciale pour rendre aux esclaves leur condition d’hommes à part entière, « semblables à tout homme ».

Si des initiatives locales notables tentent de corriger ce déséquilibre – à l’instar du Musée Intercontinental de l’Esclavage inauguré à l’île Maurice en 2023 ou du projet de grand musée de l’Histoire de l’esclavage porté depuis 2018 par le Département de La Réunion sur le site patrimonial de Villèle –, le déséquilibre au niveau de l’État reste criant. La focalisation exclusive de l’Hexagone sur la mémoire antillaise menace l’équité territoriale, notamment à l’aube des débats complexes qui s’annoncent pour les années à venir autour de la question des réparations.

Les métamorphoses contemporaines de la servitude

Le débat sur l’abrogation textuelle ne doit cependant pas masquer les réalités du présent. Depuis l’île Maurice, où le 1er février est devenu un jour férié commémorant l’abolition depuis 2001 après un long combat culturel mené par des intellectuels comme Uttam Bissoondoyal ou Amédée Nagapen, la réflexion s’étend aux formes modernes de l’aliénation.

L’écrivain et universitaire mauricien Issa Asgarally rappelle avec gravité que la fin du système colonial n’a pas éradiqué les mécanismes de la servitude. Aujourd’hui, la grande précarité économique dessine les contours d’un nouvel esclavage social, créant ce que le Prix Nobel J.M.G. Le Clézio nomme « la communauté de la pauvreté ». De même, le traitement des travailleurs immigrés étrangers dans la région, soumis à des cadences exténuantes sous prétexte qu’ils n’ont « pas de vie familiale », s’apparente parfois à la servitude pour dettes, la forme d’exploitation la moins visible et la plus pernicieuse de notre siècle.

Face à ces enjeux, les institutions savantes refusent de se murer dans le dogme ou l’opportunisme législatif. L’histoire de la résistance à l’oppression, qu’elle ait pris la forme passive du sabotage, celle du marronnage – qui jeta dès 1722 les premiers esclaves arrivés à Maurice à bord du Ruby dans les forêts de l’île – ou celle de la révolte ouverte, reste un processus continu. Pour les historiens de l’océan Indien, le passé ne doit pas être abordé comme un monument figé devant lequel on s’incline la tête basse, mais comme une matière vivante qu’il convient d’alimenter sans cesse par la recherche rigoureuse et le débat contradictoire, loin des simplifications électorales.

Par Jean Fauconnet – Le 08/07/2026

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Jean Fauconnet

« Choisir de ne pas savoir, c'est déjà obéir. » Fidèle à cette devise, Jean Fauconnet est tourné vers journalisme d'impact, celui qui percute la réalité. Journaliste professionnel titulaire de la carte de presse.