Quand l’abrogation du « Code Noir » bouscule le roman mémoriel français
Alors que l’Assemblée nationale examine ce jeudi 28 mai dans son hémicycle une proposition de loi visant à abroger formellement le « Code Noir », l’Académie de l’île de La Réunion monte au créneau. À travers un mémorandum sans concession, la société savante dénonce le « tropisme atlantique » de l’État français et exige la reconnaissance pleine et entière d’une histoire que Paris s’obstine à situer exclusivement de l’autre côté de la planète.
C’est un texte fantôme qui fait aujourd’hui son entrée dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, charriant avec lui les heures les plus sombres de l’histoire coloniale française. Après un vote unanime en Commission des lois le mercredi 20 mai dernier, exploit remarquable, les parlementaires s’apprêtent à se prononcer en séance plénière sur l’abrogation du « Code Noir ». Le texte poursuivra ensuite son chemin vers le Sénat, où l’on s’assurera sans doute avec gravité que le fantôme de Colbert ne rode pas trop dans les couloirs.
Mais derrière cette belle unanimité de façade et l’excitation d’un grand dépoussiérage juridique (abroger en 2026 un texte qui n’a plus force de loi depuis 1848 relève d’une réactivité administrative qui force l’admiration), se joue un débat beaucoup plus sérieux. Pour l’Académie de l’île de La Réunion, cette échéance législative est une occasion historique de corriger une injustice intellectuelle majeure : la fâcheuse tendance de Paris à considérer que l’esclavage colonial s’arrête là où s’arrêtent les lignes de navigation de la Compagnie des Indes occidentales.
Dans un mémorandum dense et argumenté, signé par son président Christian Landry, la société savante réunionnaise interpelle directement les législateurs. Le constat est sévère puisque depuis le grand barnum mémoriel de 1998 marqué par le 150ᵉ anniversaire de l’abolition, les politiques mémorielles de l’État français souffrent d’une « éclipse constante » dès lors qu’il s’agit d’évoquer les Mascareignes. En clair, pour la République, l’esclavage se conjugue uniquement au rythme des Antilles. L’océan Indien ? Une aimable anomalie géographique sur la route des épices.
Quand le singulier efface le pluriel
Pour les historiens de l’Académie, le premier piège s’énonce dès le titre de la proposition de loi. Fidèle à son amour de la centralisation et des concepts uniques, le législateur parle du Code Noir. Or, au risque de froisser l’esprit cartésien de nos députés, le Code Noir n’existe pas au singulier. Il existe en droit français trois Codes Noirs distincts.
Si le premier édit est effectivement promulgué en mars 1685 sous Louis XIV pour régir les Antilles, étendu ensuite à Saint-Domingue et à la Guyane, l’histoire ne s’arrête en ces lieux. En décembre 1723, une version spécifique est édictée sous Louis XV pour les colonies des Mascareignes, à savoir La Réunion (alors appelée île de Bourbon) et l’île Maurice. Un troisième texte verra même le jour en 1724 pour la Louisiane.
Chacun de ces Codes répondait à la même doctrine absolutiste résumée par la formule managériale de l’époque : « Un roi, une foi, une loi ». Ils visaient avant tout à rappeler aux colons que le vrai patron était à Versailles, tout en codifiant les devoirs des maîtres plutôt qu’à adoucir le sort des captifs. Mais ils présentaient des variations juridiques de taille que le Parlement s’apprête poliment à ignorer dans un grand élan d’amnésie collective.
Le durcissement racial de la version de 1723
Comme le souligne l’historien Raoul Lucas dans la Lettre Air de l’institution, la déclinaison des Mascareignes en 1723 montre que l’on sait faire preuve d’innovation administrative quand il s’agit de cruauté. Ce texte marque un net durcissement idéologique par rapport à son grand frère antillais, instaurant une véritable « racialisation » du droit.
Alors qu’aux Antilles, la barrière de la couleur n’était pas encore totalement figée dans le marbre juridique, le texte applicable à l’océan Indien sanctuarise le préjugé de couleur. À titre d’exemple, les mariages dits « mixtes », tolérés sous conditions par l’édit de 1685, y sont strictement interdits « sous peine de punition et d’amande arbitraire » (l’orthographe d’époque ayant le mérite d’associer la sanction financière à une forme d’amertume).
Sur le plan disciplinaire, la paranoïa des autorités face au marronnage donne lieu à un catalogue de supplices d’une barbarie administrative terrifiante. L’esclave fugitif a les oreilles coupées et est marqué au fer à la première tentative ; il est puni de mort à la troisième. La peine capitale est également requise pour quiconque ose frapper son maître avec effusion de sang, ou commet le crime suprême de voler un cheval ou un mulet. Un bétail protégeant l’autre. Pourtant, ces textes qualifiant juridiquement l’être humain de « bien meuble » restent d’une discrétion effroyable sur la réalité quotidienne des plantations.
Un demi-siècle de « tropisme atlantique »
Pourquoi le débat national s’obstine-t-il à maintenir les Mascareignes dans l’ombre ? L’Académie dénonce un aveuglement qui dure depuis le centenaire de l’abolition en 1948. À l’époque, l’État avait organisé un grand oral mémoriel en distribuant la parole à trois figures d’outre-mer : Aimé Césaire, Gaston Monnerville et Léopold Sédar Senghor. Le député réunionnais Raphaël Babet, pourtant petit-fils d’affranchi, avait été prié de rester sur son banc d’observateur, son accent des îles du Sud n’étant probablement pas assez conforme aux attentes parisiennes.
Ce « tropisme » de la carte postale antillaise s’est manifesté à chaque grande commémoration :
- En 1998 : il fallut que les acteurs réunionnais « ferraillent ferme » auprès des ministères de la Culture successifs pour rappeler que La Réunion faisait bien partie de la République et méritait de figurer sur l’agenda des commémorations nationales.
- En 2001 (Loi Taubira) : la proposition de loi initiale avait été déposée par les députés réunionnais Élie Hoarau, Claude Hoarau et Huguette Bello. Quelle ne fut pas leur surprise de découvrir, lors du passage en commission à Paris, que l’océan Indien avait mystérieusement disparu du texte de loi par enchantement bureaucratique. Il fallut une réelle bataille pour réintroduire la géographie de l’hémisphère Sud dans les esprits parisiens.
- En 2010 : lors de la réforme des manuels scolaires de Quatrième, l’historien réunionnais Gilles Gauvin vit sa double page sur le marronnage à La Réunion retoquée par l’éditeur Hachette. Le motif ? Le programme officiel stipulait que seule « la traite transatlantique » était au programme. Circulez, il n’y a rien à voir dans l’océan Indien.
Les exigences de l’Académie
Face à cette « concurrence des mémoires » entretenue par le calendrier républicain, l’Académie de l’île de La Réunion profite de l’effervescence législative pour soumettre quelques exigences de bon sens aux parlementaires.
Sur le plan sémantique, les députés doivent impérativement veiller à ce que la loi efface les Codes Noirs dans leur pluralité, incluant nommément le texte de 1723. L’institution demande également de remplacer les expressions restrictives par le concept de « traites transocéaniques », une formule qui éviterait aux concepteurs de programmes scolaires d’oublier la moitié du globe.
Enfin, et c’est sans doute le chantier le plus titanesque, l’Académie juge capital que les grandes écoles qui forment l’élite politique et administrative du pays, les futurs directeurs de cabinets et rédacteurs de lois de Sciences Po ou de l’INSP, intègrent enfin l’histoire globale de la traite et de l’esclavage colonial dans leur tronc commun. Cela leur évitera peut-être, lors de la prochaine loi mémorielle, de découvrir l’existence de La Réunion sur une carte de l’office du tourisme.
L’abrogation des Codes Noirs ne doit pas être un simple exercice d’autocongratulation symbolique et tardif. L’histoire de France ne s’arrête pas là où l’Atlantique commence. Elle s’écrit aussi, avec la même force et la même exigence de vérité, au cœur de l’océan Indien.
Par JeF
Sources : Mémorandum de l’Académie de l’île de La Réunion publié le 26 mai 2026





