15 mai, le Burkina Faso honore ses ancêtres

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Le 15 mai n’est plus une date anodine au Burkina Faso. Depuis 2024, l’État burkinabè a officiellement instauré une journée consacrée aux coutumes et traditions. Derrière cette décision institutionnelle se cache en réalité quelque chose de beaucoup plus profond : une réhabilitation assumée des héritages africains longtemps marginalisés, méprisés ou folklorisés par les structures coloniales et postcoloniales. Très vite, dans l’espace public africain et panafricaniste, cette journée a été associée à une idée centrale : celle du retour aux ancêtres, de la reconnaissance des morts, de la continuité historique entre les vivants et ceux qui les ont précédés.

Cette décision burkinabè n’est pas seulement culturelle. Elle est politique. Elle est civilisationnelle. Elle pose frontalement une question que beaucoup de sociétés issues de la colonisation continuent d’éviter : peut-on construire un peuple solide lorsque les morts qui l’ont fondé demeurent humiliés, dispersés, invisibilisés ou conservés dans des vitrines étrangères comme de simples objets d’étude ? Car derrière les discours officiels sur les “traditions”, il existe une réalité beaucoup plus brutale : pendant des siècles, les puissances coloniales ont non seulement pillé les terres et les richesses, mais aussi les corps, les crânes, les ossements, les archives et les mémoires des peuples dominés. L’Afrique n’a pas seulement été exploitée économiquement. Elle a été disséquée. Et cette question ne concerne pas uniquement le continent africain continental. Elle traverse aussi La Réunion.

Depuis plusieurs années, le collectif d’associations réunionnaises autour de “Rann a nou nout zansèt” a précisément remis cette question au centre du débat public : que signifie vivre dans une société qui continue de savoir que les restes humains de ses ancêtres ont été emportés, classifiés, étudiés, parfois exhibés, sans que la République française n’ait réellement traité cette blessure historique jusqu’au bout ?

La puissance symbolique du mot “zansèt” dépasse largement la simple généalogie. Dans la culture réunionnaise populaire, l’ancêtre n’est pas uniquement un mort biologique. Il représente la chaîne de transmission, la mémoire des violences traversées, les savoirs, les résistances silencieuses, les langues, les croyances, les solidarités, les chants, les gestes agricoles, les pratiques de soin, les rites funéraires, la cuisine, les manières d’habiter le monde. L’ancêtre est une présence politique. C’est précisément cette continuité historique que le système colonial a cherché à briser.

À La Réunion, l’histoire officielle a longtemps produit une société amputée de sa propre profondeur historique. Pendant des décennies, l’enseignement dominant a présenté l’île comme un territoire “né” avec la France, comme si l’histoire réunionnaise commençait uniquement avec l’administration coloniale. Les figures réduites en esclavage, les engagés indiens, les exilés africains, malgaches, comoriens ou asiatiques ont été transformés en masses anonymes. Même les cimetières, les lieux de mémoire, les noms, les langues et les récits familiaux ont souvent été marginalisés.

Dans ce contexte, l’émergence de la mobilisation “Rann a nou nout zansèt” constitue un basculement majeur. Pour la première fois à grande échelle, des Réunionnais ont publiquement affirmé que la question des restes humains réunionnais dispersés dans des collections scientifiques ou muséales n’était pas un détail historique, mais une question de dignité collective. Ce combat a révélé quelque chose d’essentiel : la colonisation ne s’arrête pas seulement aux frontières administratives ou aux rapports économiques. Elle s’inscrit aussi dans la manière dont un peuple est autorisé — ou non — à honorer ses morts. Car le scandale n’est pas seulement l’existence de prélèvements coloniaux anciens. Le scandale est surtout leur banalisation institutionnelle pendant des décennies. Des crânes africains, kanaks, algériens, réunionnais ou malgaches ont longtemps été stockés dans des réserves scientifiques européennes sous couvert d’anthropologie physique, de raciologie ou de pseudo-sciences coloniales. Ces pratiques avaient une fonction idéologique claire : hiérarchiser les peuples, naturaliser la domination coloniale et transformer les colonisés en objets biologiques d’étude.

Le cas réunionnais s’inscrit pleinement dans cette histoire globale. Le travail mené autour des figures comme Froberville, François-Auguste Biard, Dumoutier ou encore les collectes coloniales du XIXe siècle rappelle que La Réunion n’a jamais été extérieure aux circuits impériaux de classification raciale. L’île faisait partie d’un système mondial où les corps colonisés circulaient entre ports, laboratoires, musées et sociétés savantes européennes.

Pendant longtemps, cette histoire fut étouffée sous une image touristique et folklorique de La Réunion : île métissée, harmonieuse, pacifiée, “vivre ensemble” permanent. Mais les mobilisations mémorielles récentes ont fissuré cette façade. Lorsque des militants, historiens, associations et citoyens réclament “Rann a nou nout zansèt”, ils ne demandent pas uniquement des restitutions matérielles. Ils exigent la réouverture d’une mémoire verrouillée. Ils rappellent qu’un peuple ne peut pas être psychologiquement souverain lorsque ses ancêtres demeurent dans des cartons administratifs à des milliers de kilomètres de chez lui.

C’est là que le parallèle avec le Burkina Faso devient particulièrement intéressant.

Au Burkina, le retour assumé des références aux ancêtres s’inscrit dans une dynamique plus large de rupture symbolique avec l’ordre postcolonial français. Cette orientation possède évidemment ses ambiguïtés, ses récupérations politiques et parfois ses dérives idéologiques. Mais elle révèle malgré tout un phénomène réel : une partie croissante de l’Afrique refuse désormais que la modernité signifie l’effacement de ses propres fondations culturelles. Le modèle colonial avait imposé une opposition brutale : être moderne supposait rompre avec les traditions africaines considérées comme archaïques. Aujourd’hui, beaucoup de sociétés africaines tentent au contraire de réarticuler modernité et héritage ancestral.

À La Réunion, cette tension existe aussi

Pendant longtemps, tout ce qui relevait des croyances populaires, des pratiques héritées d’Afrique, de Madagascar ou de l’Inde fut regardé avec suspicion, parfois même avec honte sociale. Le langage colonial avait produit ses catégories : “sorcellerie”, “superstition”, “retard culturel”, “croyances primitives”. Derrière ces mots se cachait une entreprise de délégitimation massive des savoirs populaires réunionnais. Or, ce que révèle aujourd’hui le combat mémoriel autour des ancêtres, c’est que beaucoup de Réunionnais refusent désormais cette honte héritée. Le succès populaire des mobilisations mémorielles, l’intérêt croissant pour les généalogies, les langues, les rites, les figures historiques oubliées, les cimetières marrons, les lieux d’exil ou les traces africaines et malgaches dans la culture réunionnaise montrent qu’une partie de la société cherche à reconstruire une continuité historique détruite par des siècles de domination culturelle.

Cette dynamique dérange parfois profondément les structures françaises traditionnelles. Car reconnaître pleinement la question des ancêtres, des restitutions et des mémoires coloniales oblige à rouvrir des dossiers extrêmement sensibles : raciologie coloniale, anthropologie raciale, pillages scientifiques, hiérarchies civilisationnelles, violence des classifications impériales. Cela oblige aussi à reconnaître une vérité plus profonde : la colonisation française ne fut pas uniquement un système économique ou administratif. Elle fut également une entreprise de dépossession spirituelle et mémorielle.

Le combat réunionnais autour de “Rann Nout Zansèt” possède donc une portée beaucoup plus large qu’il n’y paraît. Il rejoint aujourd’hui des luttes mondiales menées par les peuples autochtones, africains, océaniens ou afrodescendants pour récupérer leurs morts, leurs archives, leurs objets sacrés et leur dignité historique. Partout, la même question revient : qui possède le droit de conserver les ancêtres des autres ?

Cette question devient explosive dans un monde où les anciens empires coloniaux continuent d’abriter des milliers de restes humains issus des territoires dominés. Derrière les discours prudents des musées et des institutions scientifiques demeure un héritage extrêmement lourd : celui d’un système où les peuples colonisés n’étaient même plus considérés comme pleinement propriétaires de leurs morts.

C’est précisément pour cela que le 15 mai burkinabè résonne bien au-delà du Burkina Faso. Cette journée agit comme un symptôme historique. Elle montre qu’une partie du Sud global cherche désormais à replacer ses ancêtres au centre du récit national et civilisationnel. Non pas dans une logique folklorique ou mystique simpliste, mais comme acte de réappropriation historique.

À La Réunion aussi, cette question devient incontournable

Car derrière les cérémonies officielles, les plaques commémoratives et les discours sur la mémoire, demeure une interrogation fondamentale : un peuple peut-il réellement se réconcilier avec lui-même tant que ses ancêtres continuent d’attendre justice ? La réponse commence peut-être précisément là où le Burkina Faso vient de poser un acte symbolique fort : reconnaître publiquement que les ancêtres ne relèvent pas uniquement du passé, mais qu’ils participent encore du présent politique des peuples. Et dans une société réunionnaise encore profondément marquée par les fractures coloniales, sociales et mémorielles, cette question ne fait probablement que commencer.

Patrice SADEYEN

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