Quand les cultures de résistance apprennent à se taire

Expression citoyenne
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Pendant longtemps, la censure avait un visage identifiable. Elle venait d’en haut. Elle portait un uniforme, une signature administrative, un décret préfectoral ou une décision judiciaire. Lorsqu’un pouvoir voulait empêcher une parole, il l’assumait frontalement. Puis les démocraties modernes ont perfectionné un mécanisme infiniment plus subtil : rendre certaines paroles progressivement impossibles sans avoir besoin de les interdire officiellement.

Il suffit désormais de créer un climat. Il suffit de rendre certains mots trop coûteux à prononcer. Il suffit que les artistes, les programmateurs, les producteurs, les médias ou les institutions apprennent eux-mêmes à anticiper les conséquences possibles d’une parole jugée trop dérangeante. La censure contemporaine ne fonctionne plus toujours par interdiction brutale. Elle fonctionne aussi par réputation, fatigue, isolement, silence et prudence intériorisée.

Le cas de Dieudonné reste l’un des grands tournants de cette mutation. Car avec lui, la France a officiellement accepté qu’un spectacle puisse être interdit avant même sa représentation. Le Conseil d’État a validé la possibilité d’empêcher une œuvre au nom du trouble à l’ordre public et de l’atteinte à la dignité humaine. Certains ont considéré cette décision comme nécessaire face à des propos jugés antisémites et haineux. D’autres y ont vu un précédent dangereux pour la liberté d’expression.

Mais l’essentiel est ailleurs. À partir du moment où une démocratie accepte d’empêcher préventivement une parole artistique, une frontière historique a été déplacée. La logique devient préventive. On ne sanctionne plus seulement après coup : on commence à empêcher avant même que l’œuvre n’existe publiquement. Et une fois cette frontière franchie, le mécanisme dépasse toujours le seul individu qui l’a rendu possible. Quelques années plus tard, une autre forme de régulation culturelle apparaît avec Blanche Gardin. Cette fois, l’État n’interdit pas. Aucun préfet ne signe d’arrêté. Aucun tribunal n’empêche ses spectacles. Pourtant, autour de certaines prises de position sur Gaza, Israël ou la violence politique, un climat particulier se met en place. Les accusations morales deviennent permanentes. Les campagnes numériques remplacent progressivement les anciennes formes de censure visibles. Les réseaux sociaux deviennent des tribunaux émotionnels continus. Et le mécanisme devient redoutable précisément parce qu’il est diffus. La parole reste officiellement libre, mais chacun comprend progressivement quels sujets deviennent inflammables. Les producteurs anticipent les scandales. Les diffuseurs évitent les risques. Les programmateurs apprennent à contourner certaines tensions. Les artistes eux-mêmes finissent parfois par éviter certains mots avant même de les avoir prononcés. La société n’interdit plus frontalement. Elle pousse progressivement à l’évitement.

Puis il y a La Réunion.

Et à La Réunion, cette mécanique prend une dimension encore plus silencieuse parce que le territoire culturel y est étroit, interconnecté et fragile. Ici, tout le monde se connaît. Les artistes, les salles, les techniciens, les médias, les associations, les collectivités, les programmateurs et les financeurs évoluent dans un espace réduit où les relations humaines deviennent centrales. Dans un tel territoire, la sanction n’a même plus besoin d’être formulée officiellement. Elle peut devenir implicite.

Le maloya, à travers des artistes comme Danyèl Waro, a traversé plusieurs décennies de marginalisation et de formes diffuses de censure culturelle à La Réunion. Cette mémoire n’est pas un fantasme militant. Pendant longtemps, cette musique fut regardée avec suspicion. Elle était associée aux descendants d’esclaves, aux cérémonies servis kabaré, aux classes populaires noires, au kréol, aux revendications autonomistes et aux cultures considérées comme périphériques par les espaces dominants. Le maloya a connu les silences médiatiques, les regards méprisants, la faible légitimité institutionnelle, la suspicion politique et la marginalisation culturelle. Il fut longtemps maintenu à distance des espaces considérés comme respectables avant d’être progressivement reconnu, célébré et patrimonialisé.

Et c’est précisément là qu’apparaît aujourd’hui des questions troublantes : que deviennent les cultures de résistance lorsqu’elles entrent elles-mêmes dans des espaces de reconnaissance institutionnelle ? Que deviennent-elles lorsqu’elles doivent composer avec les subventions, les programmations, les équilibres politiques, les réseaux de légitimité culturelle et les contraintes de visibilité publique ? À quel moment une culture née contre le silence commence-t-elle à produire ses propres silences ?

C’est dans cette zone grise qu’apparaît aujourd’hui le cas de Benjamin Clément.

Benjamin Clément n’est pas une figure marginale surgie de nulle part. Son parcours témoigne au contraire d’une reconnaissance réelle. En 2022, il reçoit au Musée du quai Branly – Jacques Chirac le diplôme « Talent de l’Outre-Mer 2021 » remis par le CASODOM pour « son excellence et son parcours méritoire ». Cette distinction n’est pas anodine. Elle consacre une trajectoire artistique reconnue jusque dans les espaces institutionnels nationaux. Plus récemment encore, lors du Koktèl Fonnkèr Espoir, un moment de grâce a traversé la salle à travers son texte « Marielle, militante indépendantiste ». Ce soir-là, il ne s’agissait pas simplement d’un poème récité. Il s’agissait d’une parole incarnée. Une poésie où le fonnkèr redevenait ce qu’il fut longtemps à La Réunion : non pas une simple contemplation esthétique, mais un chant de résistance, de mémoire et de dignité. Dans cette intervention, quelque chose rappelait précisément l’histoire profonde du maloya : cette capacité à faire de l’art autre chose qu’un divertissement neutre. La salle semblait suspendue à cette parole où l’engagement cessait d’être opposé à la beauté. Comme si la poésie retrouvait soudainement sa fonction première : faire vivre ce que les sociétés préfèrent parfois effacer.

Et pourtant, c’est aussi ce même Benjamin Clément qui affirme aujourd’hui avoir été déprogrammé par Kazkabar, sans qu’aucune explication publique claire n’ait véritablement été apportée par cette scène. Peut-être existe-t-il des raisons internes, humaines, artistiques ou organisationnelles qui ne sont pas connues publiquement. Peut-être pas. Mais ce qui interroge profondément ici, c’est précisément le silence lui-même. Car le silence est devenu l’un des grands langages de la régulation culturelle contemporaine.

Dans les grands espaces culturels, un artiste peut parfois disparaître d’un réseau et continuer malgré tout à exister ailleurs. Il peut changer de ville, de salle, de média, de producteur ou de cercle artistique. À La Réunion, la situation est différente. Le territoire culturel est réduit. Les mêmes institutions financent, programment, valorisent et légitiment. Les mêmes réseaux humains reviennent constamment. Les mêmes acteurs se croisent partout. Dans un tel écosystème, l’autocensure devient extrêmement puissante parce qu’elle n’a même plus besoin d’être organisée. Elle agit par anticipation. Un programmateur anticipe la réaction possible d’une collectivité. Une association anticipe la réaction d’un partenaire. Un artiste anticipe la perte d’une programmation. Un média anticipe une polémique locale. Et peu à peu, certains sujets deviennent délicats non parce qu’ils sont officiellement interdits, mais parce qu’ils deviennent risqués, fatigants ou socialement coûteux. Dans ces espaces réduits, le silence devient même parfois plus efficace que l’interdiction ouverte. Une polémique publique oblige encore à argumenter. Une interdiction officielle laisse des traces. Le silence, lui, ne laisse presque rien. Une invitation qui n’arrive plus. Une distance soudaine. Une gêne diffuse. Une programmation qui disparaît discrètement. Une absence d’explication. Tout devient suffisamment flou pour rester difficile à démontrer, mais suffisamment perceptible pour être compris par ceux qui vivent dans le milieu.

Et c’est peut-être là que réside aujourd’hui le paradoxe le plus troublant des cultures de résistance contemporaines. Une partie importante de la production culturelle réunionnaise s’est historiquement construite contre l’effacement, contre la honte du créole, contre la domination symbolique et contre la marginalisation des héritages populaires africains et malgaches. Mais lorsqu’une culture de résistance devient elle-même institutionnalisée, reconnue, financée et patrimonialisée, elle peut progressivement développer ses propres réflexes de prudence. Non nécessairement par trahison. Souvent simplement par survie structurelle. Car toute institution finit par produire ses propres mécanismes d’autorégulation. Et dans un territoire comme La Réunion, où les frontières entre engagement culturel, reconnaissance publique, financement et relations humaines sont extrêmement poreuses, l’autocensure devient parfois moins une décision consciente qu’un climat général.

C’est précisément ce climat silencieux qui rend aujourd’hui si difficile la distinction entre désaccord artistique normal, exclusion implicite et peur diffuse de certaines paroles jugées trop politiques, trop radicales ou trop inconfortables. Et c’est là que les quatre situations — Danyièl Waro, Dieudonné, Blanche Gardin et Benjamin Clément — cessent d’être des histoires isolées pour devenir les trois visages contemporains d’un même phénomène.

Chez Danyièl Waro, la censure passe par la marginalisation mis en place par les autorités en place lorsque le PCR en fera un symbole de ses revendications sociales, identitaires et autonomistes.

Chez Dieudonné, la censure est verticale, administrative et assumée. 

Chez Blanche Gardin, elle devient morale, réputationnelle et médiatique. 

Chez Benjamin Clément, elle semble devenir atmosphérique. Informelle. Personne n’interdit officiellement. Personne ne condamne publiquement. Mais quelque chose se ferme malgré tout. Et c’est peut-être cette dernière forme qui est aujourd’hui la plus puissante. Parce qu’elle ne laisse presque aucune trace visible. Aucun arrêté préfectoral. Aucun jugement. Aucun communiqué clair. Seulement des distances, des prudences, des absences, des silences et parfois des déprogrammations qui deviennent elles-mêmes des messages implicites. Le véritable danger de notre époque n’est peut-être plus seulement la censure brutale. Le véritable danger est l’apprentissage progressif de l’évitement.

Une société commence toujours par censurer ce qu’elle considère comme monstrueux. Puis elle apprend à isoler ce qui dérange. Puis elle finit par fabriquer des milieux culturels qui anticipent eux-mêmes les limites invisibles qu’il devient dangereux de franchir. Et lorsque cette logique atteint les cultures de résistance elles-mêmes, alors quelque chose de plus profond encore commence à se jouer : la possibilité qu’une culture née du combat contre le silence apprenne progressivement, à son tour, à se taire.

Par Patrice SADEYEN

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