Hollande ou l’abandon européen

Expression citoyenne
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QUAND LA FRANCE A CESSÉ DE PESER

De la promesse de réorientation à l’acceptation de l’ordre budgétaire allemand, un quinquennat a transformé la contrainte en doctrine politique. En 2012, François Hollande ne promet pas une rupture avec l’Europe. Il promet mieux : une réorientation. Une inflexion. Une capacité retrouvée à peser face à une ligne dominée par l’orthodoxie budgétaire portée par Angela Merkel. Ce moment aurait pu ouvrir un débat stratégique. Il s’est refermé en quelques mois. Non pas dans un affrontement perdu, mais dans une acceptation silencieuse. Et c’est précisément ce silence qui constitue le cœur du problème.

Il faut rappeler ce que signifie la promesse de 2012. Elle ne repose pas sur une posture marginale. Elle s’inscrit dans un contexte de crise profonde de la zone euro, où la question de l’austérité, de la croissance et du rôle des États fait l’objet d’un débat réel. La ligne dominante, portée notamment par l’Allemagne, repose sur la discipline budgétaire, la maîtrise des déficits et une vision ordo-libérale de l’économie. Face à cela, une autre voie est évoquée : introduire des mécanismes de soutien à la croissance, assouplir certaines règles, redonner aux États une capacité d’action.

Cette alternative existe. Elle n’est pas fantasmatique. Elle est défendue dans plusieurs pays. Elle est débattue dans les institutions européennes. Elle constitue un espace politique. Or cet espace se referme rapidement. Le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance est ratifié sans modification substantielle. La promesse de renégociation disparaît. Elle n’est pas abandonnée frontalement. Elle s’efface. Elle est remplacée par une rhétorique de responsabilité, de sérieux, de crédibilité.

Ce moment est central. Il marque le passage d’une logique de confrontation politique à une logique d’adaptation. Il ne s’agit plus de modifier les règles, mais de s’y inscrire. Il ne s’agit plus de produire un rapport de force, mais de gérer un cadre donné. La justification de ce choix repose sur un argument solide : la contrainte. La France ne peut pas agir seule. Elle est intégrée dans une union monétaire. Elle dépend de la confiance de ses partenaires. Elle ne peut pas prendre le risque d’une instabilité financière. Ces éléments sont réels. Ils structurent l’action publique. Mais leur mobilisation permanente produit un effet précis. Elle transforme la contrainte en horizon indépassable. Elle empêche toute tentative de redéfinition du cadre. Elle installe l’idée que les règles sont données, qu’elles ne peuvent pas être négociées autrement que marginalement.

C’est ici que la relation avec Angela Merkel prend toute sa dimension. Elle n’est pas une simple relation bilatérale. Elle incarne un rapport de force au sein de l’Europe. L’Allemagne, forte de sa puissance économique, de sa position dans la zone euro et de son influence institutionnelle, impose une ligne. Cette ligne n’est pas seulement défendue. Elle est intégrée par ses partenaires. La France, sous Hollande, ne conteste pas cette orientation de manière structurée. Elle négocie des ajustements. Elle obtient des marges. Mais elle ne remet pas en cause le cadre général. Elle ne propose pas une alternative cohérente. Elle s’inscrit dans une dynamique d’accompagnement.

Il serait simpliste de réduire cette situation à une “soumission”. Le terme est politiquement efficace, mais analytiquement insuffisant. Ce qui se joue est plus complexe. Il s’agit d’un choix politique consistant à privilégier la stabilité du système sur sa transformation. Ce choix peut être défendu. Il peut être critiqué. Mais il doit être nommé. Ce choix a des conséquences internes. Il modifie la perception de la souveraineté. Lorsque les décisions économiques majeures apparaissent comme contraintes par des règles extérieures, la capacité du politique à agir semble réduite. Le débat national se trouve limité. Les marges de manœuvre apparaissent étroites. Ce phénomène alimente une défiance. Il nourrit l’idée que le vote ne permet plus de changer les orientations fondamentales. Il fragilise le lien entre citoyens et institutions. Il ouvre un espace pour des discours qui contestent non seulement les politiques, mais le cadre lui-même. Dans ce contexte, l’émergence de critiques radicales de l’Union européenne ne peut être comprise sans cette séquence. Lorsque les promesses de réforme interne échouent ou sont abandonnées, la tentation de la rupture se renforce. Elle devient une alternative pour ceux qui ne voient plus d’espace de transformation.

Le quinquennat Hollande ne crée pas cette dynamique à lui seul. Mais il la renforce. En renonçant à porter une alternative crédible au modèle dominant, il contribue à réduire le champ des possibles. Cette réduction du champ politique a également des effets territoriaux. Dans les outre-mer, et notamment à La Réunion, les règles européennes et nationales s’appliquent à des économies qui présentent des caractéristiques spécifiques. L’éloignement, l’insularité, la dépendance aux importations, la structure du tissu productif créent des contraintes particulières. Dans ce contexte, l’absence de réorientation européenne limite la capacité à adapter les politiques. Les règles budgétaires, les orientations économiques, les dispositifs de soutien sont conçus à partir d’un modèle continental. Leur application dans un territoire périphérique produit des effets asymétriques. La Réunion se retrouve ainsi prise dans un double cadre. D’un côté, une dépendance à l’égard de la métropole pour les transferts publics et les décisions politiques. De l’autre, une intégration dans un système européen qui impose des règles générales. L’absence de stratégie spécifique renforce cette double contrainte.

Le quinquennat Hollande ne propose pas de réponse à cette situation. Il ne remet pas en cause le cadre. Il ne développe pas de politique différenciée à la hauteur des enjeux. Il accompagne. Cette logique d’accompagnement se retrouve dans l’ensemble de la politique européenne du quinquennat. Elle privilégie la continuité, la stabilité, la gestion des crises. Elle évite les confrontations majeures. Elle limite les risques. Mais elle ne transforme pas.

La question centrale demeure alors : qu’est-ce qu’une politique européenne sans capacité de transformation ? Peut-elle encore être qualifiée de politique, ou devient-elle une simple administration des contraintes ?

La réponse apportée par le quinquennat Hollande est implicite. Elle consiste à considérer que la transformation doit être progressive, négociée, compatible avec les équilibres existants. Cette approche peut sembler réaliste. Elle peut même apparaître responsable. Mais elle comporte une limite. Elle dépend de la volonté des autres acteurs de faire évoluer le cadre. Elle suppose un alignement des intérêts. Elle réduit la capacité d’initiative. Elle transforme la politique en diplomatie permanente. Ce déplacement est déterminant. Il modifie la nature du pouvoir. Il le rend moins conflictuel, mais aussi moins transformateur. Il privilégie l’ajustement à la rupture. Il sécurise le système, mais il ne le reconfigure pas.

Le quinquennat de François Hollande n’a pas seulement échoué à réorienter l’Europe. Il a contribué à installer l’idée que cette réorientation n’était pas possible. En transformant la contrainte en doctrine, François Hollande a réduit la capacité du politique à se projeter au-delà du cadre existant. Ce n’est pas l’Europe qui a enfermé la France. C’est la France, le long du quinquennat de François Hollande qui a cessé de chercher à en sortir par le haut.

Patrice SADEYEN

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