Nous refusons l’indignation sélective
EDITO
À La Réunion, une question devient désormais impossible à contourner. Une question lourde, inconfortable, profondément politique au sens le plus humain du terme : pourquoi certaines femmes obtiennent-elles immédiatement des soutiens publics massifs pendant que d’autres affrontent seules le silence, l’attente ou l’indifférence ?
Depuis plusieurs semaines, le monde culturel réunionnais semble découvrir soudainement tout un vocabulaire devenu omniprésent : violences psychologiques, harcèlement, santé mentale, souffrance émotionnelle, emprise, violence collective, humanité, nécessité de protéger les femmes. Des lettres collectives circulent. Des tribunes apparaissent. Des artistes prennent la parole. Des soutiens institutionnels émergent. Des appels à la dignité sont relayés. Des réseaux entiers se mobilisent.
Très bien.
Toute société qui prend enfin au sérieux les violences faites aux femmes avance dans la bonne direction. Mais précisément parce que ces principes sont justes, une question devient inévitable : où était cette humanité lorsque d’autres femmes parlaient déjà ? Où étaient ces grands appels à la dignité lorsque certaines victimes affrontaient seules le doute public, les soupçons, la fatigue psychologique ou l’isolement social ? Où étaient ces réseaux de soutien lorsque certaines femmes tentaient déjà d’alerter dans une quasi-solitude ? Où étaient ces mobilisations culturelles massives lorsque d’autres souffrances restaient confinées à quelques publications oubliées sur les réseaux sociaux ou à quelques discussions privées murmurées loin des regards ? Où était FH+ ? Où était la CGTR SPEKTAK ? Où était l’UFR ? Où était le nouvel édile de la ville du Tampon ? Où étaient toutes les grandes signatures de la pétition ?
Car aujourd’hui, le problème n’est plus seulement celui des violences. Le problème devient celui de la hiérarchie implicite des victimes.
Et cette question fracture désormais profondément la confiance collective à La Réunion.
Les enquêtes publiées par Les Jours autour de Vincent Fontano et de Luc Rosello ont fait émerger des témoignages graves. Les personnes mises en cause contestent les accusations et bénéficient pleinement de la présomption d’innocence. Ce principe fondamental ne peut être négocié. La justice suivra son cours, et personne ne peut se substituer aux juridictions compétentes.
Mais au-delà des procédures judiciaires, une autre réalité apparaît brutalement dans l’espace public réunionnais : certaines paroles rencontrent immédiatement l’écoute, la compassion et la mobilisation, pendant que d’autres semblent devoir franchir des obstacles invisibles avant d’être simplement considérées comme dignes d’attention.
Comment ne pas penser à l’affaire dite des « kitouni » du Trou d’Eau ? Une femme réunionnaise affirmait avoir subi des agressions sur une plage publique. Pourtant, autour d’elle, aucune immense mobilisation culturelle. Aucun vaste front collectif. Aucun déferlement de tribunes. Aucun réseau institutionnel ne semblait considérer cette affaire comme une urgence morale absolue. Comment ne pas voir également le contraste avec l’affaire autour de Marie Lanfroy, devenue le symbole d’une mobilisation extrêmement rapide du monde culturel réunionnais autour de la souffrance psychologique, du harcèlement et de la nécessité de protéger une femme ? Encore une fois, le problème n’est pas qu’une femme soit soutenue. Le problème est que toutes ne semblent pas l’être avec la même intensité. Et cette différence de traitement est devenue trop visible pour continuer à être niée.
À La Réunion, beaucoup ont désormais le sentiment qu’il existe une compassion à géométrie variable. Certaines souffrances déclenchent immédiatement une émotion collective. Certaines victimes obtiennent très vite des relais médiatiques, des soutiens publics, des protections symboliques et des réseaux d’appui. D’autres attendent des années. Certaines ne sont jamais entendues. Certaines finissent épuisées. Certaines quittent leur milieu professionnel. Certaines comprennent très tôt que toutes les douleurs ne possèdent pas le même poids social.
Cette réalité dérange parce qu’elle touche au cœur même du fonctionnement du système culturel réunionnais. Tout le monde sait comment fonctionne un petit territoire. Les mêmes institutions financent. Les mêmes structures programment. Les mêmes réseaux circulent d’événement en événement. Les mêmes noms reviennent constamment dans les jurys, les commissions, les scènes, les médias, les résidences, les dispositifs d’aide et les lieux de pouvoir symbolique. Dans un espace aussi restreint que La Réunion, chacun sait qu’une prise de parole peut avoir des conséquences professionnelles immédiates. Perdre une programmation. Perdre un financement. Perdre un réseau. Perdre sa place. Alors beaucoup se taisent. Et ce silence finit presque toujours par protéger davantage les structures que les femmes elles-mêmes.
C’est précisément là que la question devient systémique. Car le problème ne réside plus uniquement dans des comportements individuels. Le problème réside aussi dans les mécanismes collectifs qui sélectionnent inconsciemment les causes considérées comme défendables et celles qui demeurent socialement encombrantes. Certaines victimes disposent déjà d’un capital symbolique important. Elles appartiennent à des réseaux visibles, à des espaces culturels reconnus, à des cercles capables de produire rapidement des tribunes, des soutiens publics et des mobilisations émotionnelles. D’autres femmes, plus isolées socialement, plus éloignées des centres culturels ou institutionnels, ne bénéficient pas de ces protections informelles. Et cette asymétrie produit une violence supplémentaire. Car lorsqu’une société semble protéger certaines femmes plus rapidement que d’autres, elle envoie un message implicite extrêmement brutal à toutes celles qui observent : certaines vies comptent davantage.
Or une protection crédible des femmes ne peut pas fonctionner sur des réflexes de proximité sociale, idéologique ou culturelle. La souffrance psychologique ne change pas selon le statut culturel. Le traumatisme ne change pas selon le niveau de notoriété. L’isolement ne change pas selon les réseaux relationnels. La peur ne change pas selon la proximité avec les institutions. À partir du moment où une société semble appliquer des degrés différents de compassion, elle produit elle-même une nouvelle forme de violence symbolique.
Il faut également avoir le courage de dire que le monde culturel réunionnais ne peut plus continuer à se présenter comme naturellement vertueux simplement parce qu’il parle d’émancipation, d’identité, de décolonisation ou de mémoire. Aucun discours militant ne constitue une garantie morale automatique. Aucun prestige artistique ne place qui que ce soit au-dessus des principes fondamentaux d’égalité, de protection et d’écoute. Le talent n’efface rien. La réputation n’efface rien. Le capital militant n’efface rien. Les postures progressistes n’effacent rien. Les grands discours sur l’humanité n’effacent rien.
La question posée aujourd’hui dépasse largement les individus et les affaires particulières. Elle concerne la crédibilité même des mécanismes collectifs de solidarité à La Réunion. Car beaucoup de Réunionnais observent désormais un phénomène inquiétant : les mobilisations semblent parfois dépendre moins des faits eux-mêmes que de la place occupée par les personnes concernées dans les réseaux de pouvoir culturel, social ou institutionnel. Et cette perception détruit progressivement la confiance.
NOUS REFUSONS DESORMAIS CETTE INDIGNATION SELECTIVE !!!
Nous refusons que la protection des femmes dépende du statut social, du capital culturel, de la proximité avec certains réseaux ou de la capacité à mobiliser rapidement des soutiens médiatiques. Nous refusons les indignations variables. Nous refusons les silences stratégiques. Nous refusons les protections de clan. Nous refusons les réflexes corporatistes déguisés en humanisme.
La présomption d’innocence demeure évidemment un principe fondamental. Mais elle ne peut plus devenir un refuge moral permettant d’éviter toute remise en question collective ou de décourager systématiquement la parole de celles qui n’appartiennent pas aux bons réseaux. Le temps du silence confortable doit prendre fin.
La Réunion a désormais besoin de dispositifs réellement indépendants de signalement, de protections concrètes contre les représailles professionnelles, de cellules extérieures aux réseaux locaux de pouvoir et d’une véritable transparence sur les engagements pris contre les violences sexistes et sexuelles. Mais surtout, La Réunion a besoin d’une égalité absolue dans la considération accordée à toutes les femmes. Car une société qui hiérarchise inconsciemment les victimes finit toujours par produire de nouvelles blessures invisibles.
Acquiescer à cette tribune, ce n’est pas choisir un camp contre un autre. Ce n’est pas désigner des coupables avant la justice. Ce n’est pas participer à une guerre culturelle. C’est refuser une société où la dignité des femmes dépend encore de leur place dans les réseaux de pouvoir. Et cette exigence-là ne devrait plus être négociable.
Patrice SADEYEN





